Réflexions quasi messianiques de Laurent Alexandre sur l’IA et l’école

Ouvrir un livre de Laurent Alexandre est toujours la certitude d’apprendre. D’apprendre sur l’état actuel (le livre a été écrit en 2017) du développement des nouvelles technologies des NBIC (nanotechnologies, biotechnologie, informatique et science cognitive) et surtout de l’intelligence artificielle. Les vrais dirigeants de demain (et déjà d’aujourd’hui) ne sont plus les politiciens d’Europe, des USA ou de Chine mais les grands patrons des GAFA et BATX (géants du web chinois). Quel avenir s’ouvre devant nous? Comment s’y préparer au mieux ? Et quel avenir pour l’école dans un monde où l’on promet à notre cerveau des extensions de silicium afin de doper sa mémoire ? Quelle sera la place des hommes (et des femmes) biologiques et à l’intelligence variable dans un monde de mémoire et d’analyse absolue ?

« Notre cerveau biologique est de plus en plus concurrencé par l’Intelligence Artificielle. Tous les métiers, même les plus complexes, seront touchés par ce tsunami technologique.

La cohabitation entre les cerveaux humains et ceux de silicium pourrait conduire à des inégalités insupportables voire à une guerre des intelligences. Mais, en dopant les capacités intellectuelles des hommes de demain, une révolution de notre système éducatif pourrait rendre les Intelligences Humaines et Artificielles complémentaires, et créer une société au potentiel illimité.

Comment l’enseignement doit-il évoluer dans un monde où l’Intelligence Artificielle sera surpuissante? A quoi ressemblera le métier de professeur en 2050 ? Comment réagir face aux leaders de l’Intelligence Artificielle, américains et chinois, qui concurrenceront demain l’école ? Faut-il, comme le propose la Silicone Valley, implanter des circuits intégrés dans le cerveau de nos enfants pour éviter la marginalisation face à l’Intelligence Artificielle ? Laurent Alexandre nous appelle à prendre conscience de ce changement de civilisation. »

Lire un Laurent Alexandre rédigé par l’auteur seul est un peu désarçonnant. J’ai connu l’auteur au travers de ses écrits en duo avec Jean-Michel Besnier pour Les Robots font-ils l’amour? nous questionnant sur le transhumanisme et avec David Angevin pour l’excellent L’homme qui en savait trop relatant la vie d’Alan Turing. Ses pensées sont alors structurées, guidées par la réflexion de son co-auteur et il m’avait semblé plus modéré.

Mais dans cet ouvrage Laurent Alexandre se laisse emporter (trop) loin par ses réflexions, tantôt apocalyptiques, tantôt messianiques au sujet d’un demain dont nous pouvons qu’entrevoir les contours.

Prédire (car il date ses prophéties) le bouleversement de l’école pour 2030 et le remplacement des professeurs par des machines pour 2050-2060, c’est bien mal connaître le fonctionnement de cette institution qui a tant de mal à se remettre en question. Oui, certaines classes disposent de toute la technologie actuelle au service de la pédagogie (tableaux interactifs, ordinateurs individuels, plans d’apprentissages pour chaque élève, remédiations interactives, …) mais c’est oublier que beaucoup d’enseignants travaillent encore avec un tableau noir et une craie et qu’ils n’ont même pas d’évier dans leur classe pour nettoyer ce tableau archaïque.

Condamnés au seau à l’eau saumâtre (il faudrait changer l’eau 5 fois par jour) depuis le début de leur carrière, ces enseignants rêveraient que les châssis des fenêtres de leur classe soient remplacés. Ils préféreraient de loin un investissement structurel permettant de donner cours au chaud, au sec et avec un nombre d’élève restreints (il n’est pas rare de voir des groupes classes de 32 élèves en labo de sciences !) plutôt que  des classes numériquement tout équipées. Et puis disons-le, beaucoup d’enseignants ne sont pas formés au numérique.

Ce qui semble par contre inéluctable c’est que le rôle du professeur va devoir changer. Il n’est pas nécessaire d’inventer un concept nouveau, revenons simplement aux fondamentaux. Le professeur sera plus coach que transmetteur de savoir. Il va accompagner chaque élève sur son chemin différentié de l’apprentissage et de l’acquisition des savoirs.

Laurent Alexandre fait le pari qu’il s’agira alors de puces de silicium greffées directement sur le cerveau de nos bambins et qui agiront tels des disques durs externes pour un ordinateur. Il suffira alors à l’élève de travailler son analyse, les liens entre son Intelligence Biologique et son Intelligence Numérique. Le professeur sera celui qui motive, entraîne aide, soutien. Mais de grands pédagogues mettront en ligne des cours extraordinaires, les vidéos seront accessibles à tous. Le délire vous semble trop gros? C’est ne pas (re)connaître les travaux de la Khan Academy qui met en ligne toute une série de cours, ou encore les vidéos d’Yvan Monka (professeur de mathématique) et sa chaîne M@ths et Tique sur Youtube pour ne citer que ces deux là.

L’auteur propose également une réflexion sur un sujet plus tabou : l’inégalité qui existe entre les intelligences de chaque être humain. Actuellement, l’école prône la réussite pour tous (tronc commun passage automatique dans l’année supérieure, …). Mais demandez à un enseignant, il vous dira que le niveau d’intelligence et de compétence de ses élèves n’a pas changé. Certains sont plus doués et d’autres ne parviendront jamais à résoudre une équation du second degré. Comme la beauté, l’intelligence est très inégalitaire dans la population. Mais en parler relève du tabou. Pourtant nombreux sont les enseignants qui doivent annoncer à des parents emplis d’espoirs et de projets pour le progéniture que cette dernière est arrivée au bout de ses capacités alors qu’il n’a pas fini sa scolarité.

Laurent Alexandre envisage le transhumanisme pour remédier à ces inégalités. L’école serait alors le lieu ou les enfants apprendraient à se servir de leurs extensions numériques afin de complémentariser au mieux une IA toute puissante…  Oui mais voilà, avant que ces technologies ne soient disponibles (si elles le sont réellement un jour), elles profiteront aux plus argentés, aux plus puissants et accroîtront encore les inégalités.

Que l’on soit partisans ou non des thèses défendues par l’auteur il faut reconnaître que l’on y apprend aussi beaucoup. Fumer régulièrement pendant l’adolescence diminue le QI de 8 points, le QI moyen en France a baissé de 4 points sur les 20 dernières années (première fois dans l’histoire que la courbe s’inverse), le QI est directement corrélé avec la situation socio-économique des parents et l’intelligence est héréditaire à plus 60%, c’est donc une inégalité que notre société ne combat pas. Ce ne sont que quelques exemples. bien entendu, comme l’auteur le rappelle, la mesure du QI est un marqueur imparfait de l’intelligence mais il a le mérite d’exister. De plus, c’est une mesure relative (il mesure où se situe un individu par rapport à une moyenne) et pas absolue. Toutes les positions de l’auteur n’engagent que lui mais elles ont le mérite d’être argumentées et de susciter la réflexion, le débat, la remise en question.

Une réflexion est également amorcée sur le choix que nous (enfin, les dirigeants des GAFA et BATX) déciderons d’opérer en matière de recherches. Là où les dirigeants de Facebook investissent dans la quête de l’immortalité, où les dirigeants de Google se concentrent sur la recherche contre Parkinson, Bill Gates, lui, consacre toute sa fortune à la construction de latrines décentes en Afrique, l’accessibilité à l’eau courante et la vaccination de masse. On considère qu’en quelques années, ce philanthrope du numérique a contribué à sauver plus de 10 millions de vies… En préférant le concret aux chimères du futur.

Rappelons-nous modestement que si l’on avait demandé à un individu de 1919 comment seraient les 80 prochaines années, il nous promettait la vie éternelle, les voitures volantes mais il n’avait aucune idée de l’avènement de l’internet…. La beauté de l’existence ne réside-t-elle pas dans les hasards et les surprises que la vie nous propose… À nous de faire les choix judicieux en connaissance de cause. Et ce livre contribue à faire de nous des individus mieux informés.

Auteur : Laurent Alexandre

Titre : La guerre des intelligences

Editions : JC Lattès

Sorti le 4 octobre 2017 (réédité en 2019)

Nbre de pages: 339 pages dans le version de 2019

Prix : 20,90 €

 

 

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