INTERVIEW| Quand les harengs rouges se baignent en eaux de Meuse ou de Sambre, Namur devient Vallée rêvée et de BD

À la table de ce charmant petit café jambois, il y a Benoi, le chef d’orchestre et professeur; Vianney Six, originaire d’Alsace et Émilie Pondeville, de Jemeppe-sur-Sambre, habitant désormais Anthée; Aurélie Mayon originaire de Bastogne; et Marc Vlieger, auteur déjà publié qui a bourlingué de Bruxelles à Rochefort, en passant par Ciney. Tous, sans forcément y habiter, se sont retrouvés autour d’une ville de coeur et de rêve, Namur. Tous sont des Harengs Rouges, à l’instar d’une multitude d’artistes très talentueux, issus d’un Bocal de l’Académie des Beaux-Arts de Namur. Ils sont à l’oeuvre dans un nouveau recueil d’histoires courtes publiés aux Éditions Namuroises et explorant toutes les facettes d’une vallée rêvée, entre Sambre et Meuse. Rencontre avec cinq membre des Harengs Rouges. Un collectif qui ne suit pas forcément toujours le courant et convoque des esprits farceurs ou démoniaques, Benoit Poelvoorde ou les Beatles, Jan Fabre ou Moebius. Avec ce qu’il faut d’escargots, de tortues ou de… dragons, mais aussi d’empreintes du réel et de l’Histoire.

Une autre version sur lavenir.net| BD: Sirènes hurlantes et dragons fumants, Namur au fil des eaux

Bonjour à tous, deux ans après Namur Ville Rêvée, vous revoilà avec un livre encore plus beau.

Benoi Lacroix : C’est vrai, de plus en plus touffu et de plus en plus beau. Il faut dire que, par rapport à la filière classique, c’est la matière première qui fait le recueil et non l’inverse. Nous nous laissons porter et quand il y a matière à publier quelque chose, nous y allons.

Cette épopée des publications est désormais bien ancrée chez les Harengs Rouges, non ?

Benoi : Oui, nous avions commencé par un premier fascicule, intitulé Planche de Vie. Une série de rencontres avec des personnes plus âgées. Vu la richesse de ces échanges, nous nous étions dit : « il faut qu’on en fasse une BD ». Puis, il y a eu des commandes, des institutions sont venues nous chercher, avec lesquelles il a fallu négocier un espace de liberté. C’était le cas aussi avec le Musée des Arts anciens namurois.

Force est de constater que plein de personnes se sont mises à dessiner. Naturellement, il y a la période scolaire, mais durant les vacances, nous nous voyons moins. Puis, parfois, entre le moment où les planches ont été réalisées et celui de la parution des albums, nous avons perdu des élèves de vue… des élèves français parfois, qu’il faut rappeler.

Urban Sketch © Benoi

Toujours est-il qu’avec ces publications, nous nous rendons compte à quel point Namur irradie. Le public de nos albums est avant tout local, familial. Des gens qui ne lisent pas forcément de BD, aussi. Des tontons, des tatas qui achètent le livre pour faire plaisir et finalement se prennent au jeu et en parlent autour d’eux. Nous nous inscrivons dans une zone en friche, dans une période où la bande dessinée se cherche, lance de crowdfundings.

Avec mes élèves, j’ai toujours rêvé de faire des bouquins en tout cas. Nous avons commencé par des fanzines.

Comment est né Vallée Rêvée, digne suite de Ville Rêvée ?

Benoi: Depuis le début, trois choses guident cette envie de faire des bouquins. La première, c’est l’envie, ce plaisir de dessiner. Bien sûr, personne n’est payé dans cette aventure. La deuxième est pédagogique, avec cet enjeu d’aller jusqu’au bout du processus de ce cours d’illustration et de BD, de se frotter aux impératifs de l’édition. Troisièmement, il y a le sujet, si on aborde un sujet aussi omniprésent autour de nous, on ne peut pas ne pas le montrer.

Vianney Six : Ce sujet, c’est celui qui pousse à aller dehors, à faire des croquis extérieurs. De fil en aiguille, on prend du plaisir à raconter, à se documenter. Je ne suis pas dans les coulisses de la pensée de Benoi, mais les idées qu’il fait germer font sens, entre elles. Le livre, bien sûr, mais aussi les Urban Sketchers qui se retrouvent pour diverses sorties et font des croquis.

© Vianney Six

Pour le premier album, Ville rêvée, s’il avait cette idée derrière la tête, il nous l’a cachée un bout de temps. Mais il a toujours eu des projets.

Émilie Pondeville : Comme ce projet autour de planches qui se terminaient sur une question lancée au lecteur, une énigme. Des projets finalement multi-usages. Où ce système d’enveloppes mis en place pour lancer des pistes à un autre élève, que nous ne connaissions pas forcément et parfois suivant un autre cours, pour qu’il donne suite à une histoire. C’était sans doute là, la genèse de Ville Rêvée.

Benoit : Désormais, nous avons la chance d’avoir gagné la confiance des Éditions Namuroises. C’est notre quatrième livre avec elles. Je rêvais d’albums cartonnés, qui se voient dans une bibliothèque.

J’imagine que dans ce cours, tout le monde se sent bien, au point d’aller plus loin dans le processus.

Vianney : Au-delà de la simple formation, c’est la vie, des rencontres, une ouverture.

Émilie : Si on pouvait, on redoublerait.

Vianney : Les harengs rouges, c’est un port d’attache.

Benoi : Tout est affaire de noyaux. Les Harengs, les Urban Sketchers. Avec des anciens élèves qui restent dans ce collectif qui donne un fil rouge, notamment en juillet et août, quand l’Académie est fermée.

Avec les Harengs Rouges, dans notre classe qu’on appelle le bocal, il y a le sentiment d’appartenir à une famille. Même les enfants qui débutent, quand on leur montre nos divers livres, sont déjà fiers d’appartenir aux Harengs Rouges… avant même d’avoir accompli quelque chose.

Marc Vlieger : Je me suis senti directement intégré à cette secte (rires). De vraies relations se nouent.

Namur, la vallée rêvée © Marc Vlieger

Ça tranche avec la solitude que peut éprouver un auteur de BD.

Marc : Je crois qu’il y a deux nécessites : le besoin d’une bulle mais aussi celui de partager.

Aurélie Mayon : Avec Benoi comme oeil de Moscou. Il est d’une grande aide.

Émilie: Même quand il n’est pas disponible, nous nous entraidons. Tous les niveaux sont mélangés, tous se donnent des avis. Il y a de la transversalité. Tout le monde relit la planche de tout le monde. De manière très spontanée.

Vianney : C’est devenu naturel d’aller voir chez les autres, c’est constructif et ça affûte le regard.

Benoi: C’est une manière de dépasser le simple like, d’envisager le pourquoi, le comment. Les goûts et les couleurs se discutent ou ne se discutent pas.

Namur, la vallée rêvée © Catherine Jaumotte

Comment sont nés Les Harengs Rouges ?

Benoi : Depuis toujours, en fait. Déjà avant de donner mes cours. Puis, il y a eu l’atelier en 2001, dépendant de l’Académie des Beaux-Arts dans le fonctionnement mais permettant de se voir ailleurs. Ce collectif, c’est vraiment un tremplin pour exister en dehors et après l’Académie. On s’en revendique.

Le sous-titre de Ville rêvée était Namur comme vous n’avez jamais osé l’imaginer. Vous allez encore plus loin, non, ici ?

Benoi : Nous étions vraiment focalisés sur l’historique et le pédagogique dans le précédent recueil. Avec Vallée Rêvée, je voulais orienter le groupe vers la traduction de l’élément liquide avec des histoires se passant au ras de l’eau, dans celle-ci, dans son reflet… Ça favorisait l’immersion. C’était l’occasion de remettre au goût du jour de vieilles légendes, d’extrapoler, de faire une galerie de portraits (Poelvoorde, Félicien Rops…), d’imaginer un bestiaire. En fait, ça foisonne et nous nous lâchons. Dans le précédent album, il y avait cette volonté d’explorer le patrimoine. Ici, c’est au naturel que nous nous retrouvons, avec beaucoup de nature et le socle pour lâcher la bride. Avec quelques excursions, aussi, comme au Musée de la Fraise.

Namur, la vallée rêvée © Benoi

Ce « deuxième tome » était d’ores et déjà acquis lors de la sortie de la Ville Rêvée ?

Vianney : Nous savions qu’il y aurait une suite. Nous avions envie d’autres belles histoires. Même si ça mettait un peu de pression. Il y a un pas entre raconter une histoire et la rendre physique, avoir le livre en mains. C’est une saine pression en espérant que cet album fasse plaisir. On pourrait se protéger, être comme des poissons dans l’eau mais il y a aussi cette envie d’amener le danger dans le bocal. Il faut que ça fonctionne, que ce qu’on projette devienne concret. Dans notre cocon, nous pouvons de toute façon dire les choses sans se blesser.

Aurélie : Ça doit nous plaire d’abord. Chaque histoire résonne en fonction de nos ressentis.

Émilie : Quand j’ai fini mon histoire, l’Enjambée, la passerelle reliant Namur à Jambes, n’était pas finie. Je ne savais pas à quoi elle allait ressembler. J’ai dû me débrouiller avec les plans informatiques. Mais je l’ai choisie parce que c’était une nouveauté. Il n’y avait pas encore de légendes dessus. Alors pourquoi ne pas imaginer la première.

Namur, la vallée rêvée © Émilie Pondeville

Qui ne se finit pas… Vous laissez le lecteur sur son interrogation.

Émilie: Oui, c’est vrai.

Benoi : Ça a plus de force de ne pas montrer. Le lecteur s’imaginera toujours plus que ce qu’on pourra jamais montrer. Comme en cinéma, quand on cadre à côté. On peut manipuler.

Émilie : Puis les personnages de cette histoire peuvent très bien être le lecteur. On peut très bien le laisser imaginer, monter à bord.

Benoi : Le choix de L’Enjambée d’Émilie témoigne d’une chose. Le décor, Namur, est en pleine mutation. Sans que nous y ayons réfléchi, le lecteur pourra comparer les deux derniers albums, jouer au jeu des différences. La passerelle, la confluence qu’on peut imaginer en parc aquatique pour tortues, le Delta… Il y a comme un passage de témoin.

Vous donnez-vous le devoir de plaire ?

Benoi : Plaire, pas plaire, ce n’est pas la question. Quand le projet est lancé, tous mes élèves (80 adultes, 60 enfants-ados) peuvent participer. Mais il y a cette peur pour certains de ne pas être repris, de ne pas être à la hauteur. Car il y a une sélection parmi les 35-36 projets initiaux. Trente ont été repris. Je salue certains qui se sont donnés à fond mais n’ont finalement pas été repris. Il n’y a pas de concurrence, pour autant, alors que certains risquent de passer à côté de la fête, la sortie de l’album. Mais tout le monde donne tout ce qu’il a.

Urban Sketch © Benoi

Aurélie : Certains n’ont pas dormi pour pouvoir rendre leur projet. D’autres se lèvent très tôt, comme Marc.

Marc : Toujours, vers 3h-4h. Je m’impose une discipline de spartiate, militaire.

Avec une volonté de disperser le sujet ?

Benoi : J’ai une carte pour disperser au max les dessinateurs, pour voir un maximum de territoire, trouver des situations.

Aurélie : Nous avons de la chance, nous nous mettons facilement d’accord.

Vianney : J’étais en doublon avec quelqu’un d’autre, du coup, je suis allé voir ailleurs. Il y a de la bienveillance dans ce collectif.

Namur, la vallée rêvée © Vianney Six

C’est dingue comme on peut faire tellement d’histoires dans une si petite ville.

Vianney : Namur ne mérite certainement pas cette image de ville pompeuse et pédante. Elle est plein de curiosités, à chaque pierre qu’on soulève, il y a une histoire.

Aurélie : De mon côté, je découvre le bouillonnement artistique de cette ville. J’ai mon atelier au Hang’Art. La culture s’est beaucoup développée, ça bourgeonne, des galeries éclosent, des amis publient des livres comme Pierre Lhoir et Véronique Seran. Un joyeux mélange.

Marc : Autant ça m’a fait du bien de sortir de Bruxelles, de la pollution et du bruit et de retrouver la dimension humaine de Ciney et Rochefort; autant, en arrivant à Namur, ça m’a fait plaisir de retrouver du monde dans les rues. Avec un côté anonyme, n’être personne. Parce qu’à Rochefort, tu es vite connu.

Aurélie : Pareil à Bastogne.

Émilie : Côté anonymat, on repassera comme je suis infirmière de rue. Je suis moins reconnue dans ma campagne.

Benoi : Le nombre de gens qui me croisent sans carnet et me disent : tiens, tu ne dessines pas aujourd’hui ?

Marc : Namur, par ailleurs, a été le nid de belles découvertes : le Caméo, le Delta maintenant. C’est plutôt joli.

Marc, vous qui avez déjà sorti des albums chez Delcourt, comment avez-vous atterri parmi les Harengs Rouges et les cours de l’Académie ?

Marc : Ça m’a fait du bien. Je me suis inscrit il y a trois ans, j’étais en panne, je cherchais de quoi redémarrer. J’avais des projets mais, au moment de les réaliser, je tombais. Je ne tenais pas la longueur. Ils ont une potion magique, il y a une saine émulation. J’ai proposé un 46 pages, terminé, à un éditeur. Je travaille sur un autre.

Vianney: Travailler sans délai, c’est compliqué. Je comprends Marc, j’en ai fait l’expérience il y a quelques années, ça fait du bien de revenir au vivant, de réactiver l’humain.

Marc : En fait, il y a trois ans, j’ai commencé les cours, puis arrêté. Benoi m’a récupéré pour faire la couverture du précédent recueil. J’ai fait des croquis, des petites choses légères. Je butais contre quelque chose entre l’envie et la soupape. J’ai fait un stage à la Maison du Patrimoine Médiéval Mosan, ai fait des planches didactiques. J’ai souffert mais le dessin est revenu en force. Le fait de faire des récits courts aide à se remobiliser. Puis, mine de rien, je n’arrive pas à rester K.O. debout, je suis à genoux mais debout. Au sein des Harengs, nous sommes tous les thérapeutes les uns des autres.

© Marc Vlieger

Emilie : C’est stimulant de voir les autres au travail. Ça donne envie de s’y mettre.

Aurélie : On sort du mode automatique.

Avec un monde de la BD qui est dur, non ?

Vianney : Je vois tellement de nouveautés dans les librairies. Alors, via Facebook, je suis rentré en contact avec quelques auteurs pour voir de belles images, m’en mettre plein la vue. Et nous, qui avons l’espoir d’en vivre. Mais, c’est vrai, Schuiten parle d’arrêter la BD, Denis Bajram lutte avec le syndicat des auteurs en France. On associe ces auteurs à des grands noms, comment font-ils pour ne pas arriver à vivre de leur art ? C’est interloquant. Et nous, petits amateurs, nous activons l’artistique dans nos vies. C’est déjà une manière de se faire vivre.

Marc : En reprenant les cours, je fus épater par le talent, partout. Bien sûr, il devait être développé. Mais c’est tellement bien de trouver quelqu’un à l’écoute, dans l’accueil de ce que les autres font. Puis, la gentillesse de Benoi qui est jusqu’au-boutiste et en même temps d’un calme…

Benoi : Jusqu’au bouddhiste, même (rire) Je ne sais plus d’où vient toute cette énergie. Mais elle est perçue par les jurés qui nous ont rendu service : Servais, Baudouin Deville, Renaud Collin… Tous nous disent : « Il y a quelque chose ici ». Le passage d’auteurs connus permet de ne pas nous laisser dans notre auto-satisfaction.

Namur, la vallée rêvée © Sandra De Gréef

Vianney : Ce que nous propose Benoi, c’est une occasion de faire des recherches, de se réinventer, de tester de nouvelles techniques. Face à un 46 planches, je serais peut-être démuni. Mais avec 8-10 planches et trois sujets par an, il y a matière à évoluer.

Émilie : Une histoire longue, ça fout les jetons. Animer les mêmes personnages avec les mêmes techniques pendant tant de pages, j’ai du mal.

Aurélie : Il n’y a pas l’effet zapping comme on peut l’avoir avec des récits courts.

Émilie : Je me fixe des défis à chaque projet. Je fais attention à pouvoir progresser.

Aurélie : C’est utile d’aller dans sa zone d’inconfort.

Vianney : Avant, j’utilisais Photoshop à fond. Puis, j’ai testé l’aquarelle. Que risque-t-on ? J’ai tout à gagner.

Revenons à l’eau. Qu’est-elle, pas qu’un simple élément de paysage ?

Benoi : Elle force à adopter du parti pris. Puis, elle a une face cachée, chacun étant libre d’exploiter ce qu’il veut.

Namur, la vallée rêvée © Nin

Avec pas mal de créatures.

Benoi : Un aspect féerique mais aussi de l’étrange, de la nostalgie, du drame, de tout. Pas mal de monstres, c’est vrai. Le résultat d’un panel diversifié d’approches variées.

Vianney : Namur, c’est une ville historique, avec du patrimoine. C’est dingue, une si petite ville avec une si grande citadelle. Forcément, ça cache une histoire, ça nourrit l’imaginaire. On peut se permettre d’inventer des légendes. En plus, il y a une vraie découverte quand l’album sort. On ne voit pas les planches de tout le monde comme les cours sont répartis sur trois jours.

On y voit aussi les Beatles qui chantent la petite Gayole.

Benoi : Une histoire de Pierre Cambier. Comment condenser en quelques planches tout un univers, psychédélique. Avec des choix de mise en scène.

Namur, la vallée rêvée © Pierre Cambier

Mais finalement, la Sambre et la Meuse ne sont-elles pas aussi immanquables dans le paysage namurois que mystérieusement secret ?

Benoit : Quelle richesse possède Namur avec un fleuve et une rivière. Un collier a son écrin, Namur a ses cours d’eau. Ce n’est pas banal, cette eau représente un espace énorme, un paysage double quand on compte le reflet. D’ailleurs, quand la Meuse est en chômage, tout le monde va voir ce qu’il se passe au fond. Oui, il y a un mystère et on s’occupe bien à interroger les flots. J’habite à quelques mètres de l’eau et quand il y a une vague anormale, je me demande à quoi elle est due : un silure, une péniche, un kraken ?

Avec aussi une part de documentation. Il y a deux écoles, Wikipedia et internet, avec le risque de s’alimenter des mêmes sources que les confrères, ou la rencontre sur le terrain. Philippe Francq me confiait, il y a peu, qu’il ne pouvait pas se passer de cette deuxième.

Benoi : Je me souviens très bien du jusqu’au-boutisme de Philippe Francq. Nous étions tous les deux à Saint-Luc. Il arrivait à 9h, il enlevait sa veste et il commençait. Les autres allaient boire un café, quand il revenait, il avait déjà crayonné une locomotive, avec perspectives. À midi, elle était en acrylique. De l’importance de se fixer des buts.

Mais oui, il y a des lieux autour de nous, il est important de s’y balader physiquement, de vivre ses propres expériences. De prospecter dans l’Histoire aussi, de faire jouer les contacts. J’ai eu ce besoin pour trouver des informations sur le peintre Henri Evenepoel ou sur l’île Vas-t’y-Frotte. On ne peut plus se résoudre à Internet. D’autant plus que les ressources locales sont accessibles. C’est bien d’aller chercher des pistes sur le Web mais on ne peut pas s’en contenter.

Namur, la vallée rêvée © Pierre Lhoir

Puis, il y a l’Iconothèque, une boîte alimentée depuis 2001 dans notre classe. J’y avais déjà mis des documents des années 80. On découpe et on y range ce qu’on veut.

Marc : C’est important aussi de faire sien un lieu public. Il appartient à tout le monde mais il y a toujours une part d’intime qu’on y découvre. Sans prendre un panel d’info, il faut aussi se demander comment ce lieu résonne, comme on peut le rejouer.

Benoi : C’est ce que j’appelle les légendes affectives du quotidien. En haut de la pile, il doit y avoir l’affect, le point de vue. Aussi primordial que la véracité historique. C’est ainsi que Jean-Pierre Legros, se transporte dans le jardin de Benoît Poelvoorde. Alors que tellement de gens sont passés devant ses grilles en se demandant ce qu’il s’y passait. Jean-Pierre, lui, franchit l’interdit, imagine.

Namur, la vallée rêvée © Jean-Pierre Legros

Il y a quelque chose de semblable aux road movies dans lesquels les paysages sont le reflet de l’affect.

Marc : Sans égotique, on possède le lieu et on le transforme.

Benoi : Puis, le fait d’oser l’interdit explique peut-être pourquoi il y a tant de monstres. Ça rend Namur moins sage.

Namur, la vallée rêvée © Patrice Gautot (d’après Moebius)

Il y a aussi cet appel aux facultés des enfants, pour imaginer. Et si on disait que… Être le clown blanc, chausser ses bottes de sept lieues. La fantaisie est parfois atrocement absente de notre quotidien. Pourquoi ne pas lui mettre un coup de spot ?

Marc : Dans une société d’hyper-connexion, on peut se demander quand est-on à soi ? Quand on est créatif.

Benoi : Quand l’imagination prend le pouvoir, je crois que la santé mentale est meilleure.

Namur, la vallée rêvée © Adrien Journel

Il y a quand même des faits réels dans vos histoires ?

Benoi: Oui et des trafiqués ! Je suis ainsi allé au Musée de la Fraise, pour voir comment il avait été créé.

Vianney : De mon côté, j’ai fait une histoire sur le Pont des Grands Malades. Comme on ne peut pas y rentrer, la documentation est assez resserrée. C’est un lieu fermé, j’ai donc utilisé de la documentation virtuelle sans copier-coller. Puis, en croquis, j’ai décliné le pont sous toutes les coutures. C’est aussi agréable de chiner son vécu sur des vestiges.

Puis, il y a vraiment un parallélisme entre les Urban Sketcher et les Harengs Rouges. Pas que pour la technique. Faire du croquis en extérieur, c’est une manière de faire raconter autre chose aux endroits. On apporte du contenu, on contextualise, c’est un des gros plaisirs de la documentation vivante.

Urban Sketch © Benoi

Benoi : C’est une manière de se confronter directement, d’appréhender la taille. Peut-on tenir ça en main, ou pas. On peut ainsi se mettre dans la peau du personnage qu’on veut animer. Ça compte double, en fait. Avec des croquis sur le vif, on peut aussi voir de quoi on va se servir pour la BD. Nous sommes toujours dans la recherche, un angle de vue.

Aurélie : Je ne suis pas assidue aux cours de croquis mais je devrais. Même pour décorer des chambres d’enfants. L’Académie me nourrit de croquis, avec le regard, l’oeil se construit différemment. On s’appauvrit à force de ne pas s’exercer.

Benoi : La photo montre à voir, le croquis montre à comprendre. On mange avec les yeux. Quand la nuit tombe, on ne comprend plus rien. Mais le contact avec le croquis, ce n’est pas anodin. Puis, il n’y a pas beaucoup de temps lors d’un croquis. Il fait froid, il y a de la pluie, on appréhende mieux le dessin. On ne vise pas le résultat, on vise l’expérience. Lors d’un croquis de repérage, quand on sait à quoi cela va servir la finalité, parfois on ajoute ou on retire des détails. Ce qui est important, c’est la recherche de compréhension. Les photos sont souvent mal prises par rapport à ce qu’on veut en tirer. Avec le croquis, chaque essai amène une plus-value, là où on trie les photos. On renforce sa bibliothèque visuelle. On prend tellement de photos banales qu’on ne s’en souvient plus, mais un croquis, on s’en souvient.

Urban Sketch © Benoi

Émilie : Il y a un ressenti physique, émotionnel. Maintenant, je croque même mes plats au restaurant.

Benoi : Le temps étant une denrée rare, la lumière tourne, impacte le croquis. Je me souviens d’un croquis dans une ville étrangère, avec des gargouilles de sanglier. La lumière changeant, je me suis rendu compte que ce que je prenais pour une cuisse de l’animal était en fait un marcassin. Le temps passe mais on ne perd pas sa richesse, c’était une minuscule victoire, la preuve qu’il ne faut pas aller trop vite, qu’il faut pouvoir s’installer. C’est bon pour l’âme.

Émilie : Parfois, on dessine sans dessiner. Plus je dessine, plus je vois les gens en personnages de BD.

Benoi : C’est aussi le cas avec un cours de plis de vêtements que je viens de donner. Les élèves sortent de là et font beaucoup plus attention aux vêtements des uns et des autres.

Vous, Vianney, vos deux héros font de l’escalade, comment avez-vous appréhendé ce sport ?

Vianney : J’aime les sports extrêmes, le parapente, je fais du vélo, des courses de fonds. J’aime aussi les personnages qui posent des questions à un autre. L’ignorant/l’enfant et ses questions naïves.. Il me fallait un lieu propice et un moyen technique. L’escalade s’y prêtait bien. Avec un double intérêt: le sport qui permet d’enclencher et une sorte de synergie entre les personnages qui les fait voir du décor. Mais la montagne m’attire. Bon, Namur est moins vallonné que l’Alsace mais il y a moyen de s’amuser.

Aurélie : Pour l’église Saint-Martin que j’exploite, je n’ai pas pu y rentrer. Mais j’ai inventé son intérieur, j’ai aussi fait le tour du cimetière. Je ne suis pas parti de la vérité mais je m’en suis servi pour prendre du recul par rapport à l’enfance.

Namur, la vallée rêvée © Aurélie Mayon (Oz et la Gribouille)

Benoi : Nous ne sommes pas faits d’une pièce, chacun libère beaucoup de choses. Aurélie, c’est plus rock’n’roll, gothique.

Aurélie : J’ai travaillé en pièces détachées. Du bic sur du Bristol doux. Le papier, je l’ai récupéré dans les murs d’un événement. Ils allaient le jeter. On ne jette pas des A2 de Bristol comme ça !

Un côté DIY ?

Benoi : Oui, on peut dire ça. Entre l’alchimiste et le sproutch-sproutch. Jusqu’à la fin, elle a changé.

Aurélie : Avec un personnage inspiré de Shining.

Benoi : Je crois que le dessin va vers ce qu’on est. Quand j’ai proposé à mes élèves le thème des méchants, tous se sont lâchés, un vrai exutoire.

Marc, vous, vous avez signé deux histoires.

Marc : Oui, et pour aborder la citadelle, ce ne fut pas simple. Benoi ayant sa carte, j’avais envie de m’y coller. Mais comment utiliser l’élément liquide, fantasmagorique. J’imaginais plus la citadelle comme un vaisseau extraterrestre qui se serait posé.

Namur, la vallée rêvée © Marc Vlieger

Alors, on tricote, on se réfère à la vie passée. Et je me suis imaginé cette histoire d’un homme aux idées noires qui va sauver un enfant de la noyade. C’est symbolique, il faut savoir sauver l’enfant qui est en nous. On ne se refait pas.

Pour la deuxième, j’ai opté pour le pallindrome.

Benoi : Une manière d’explorer beaucoup des lieux utilisés dans cet album, d’ailleurs.

Et un exercice de style, des planches dans lesquelles on lit les phylactères dans n’importe quel ordre. Il n’y a que la BD qui puisse faire ça.

Marc : C’était une évidence. C’est amusant autant que… stupide. Quelqu’un passe du temps à rechercher du sens dans n’importe quel sens, ça me dépasse. Du coup, je m’y suis collé. Je me suis essayé à faire de l’humoristique. C’est inédit! D’habitude j’ai besoin de plus de drame, de souffrance.

Outre ces deux histoires, vous avez conçu la couverture.

Marc : La première de couverture est devenue la quatrième. Pour l’éditeur, celle que j’avais choisie ne convenait pas tout à fait. Pourtant, il y avait le Grognon, un canard, un escargot… Nom d’une pipe, je leur mets tout ce qui est namurois et ils n’en veulent pas.

Mais je n’aime pas ressortir les dessins, après j’en vois tous les défauts. Je me suis dit que j’allais passer la nuit sur ce nouveau dessin de couverture. J’ai griffonné un truc puis ai gagné le lit. J’ai mis au net et envoyé à Benoi qui était très positif. Après quelques ajustements, quelques coups de couleurs, je l’ai trouvé meilleure que la précédente ! Bon, après, je ne l’ai pas encore ressortie de ma farde !

Au final, cette couverture fait écho à celle de Ville Rêvée. Il y a deux fois des soldats. Cette fois, on montre le Delta, les couleurs sont plus claires.

La suite ? Les projets en diptyques sont incomplets, non ? Mieux vaut une trilogie.

Benoi : Je n’ai pas encore d’idées. Mais oui, on fera autre chose. La boîte à suggestions est alimentée par tout le monde, preuve de la bonne santé du groupe. Non, on ne va pas s’arrêter là. Après, il ne faut pas vouloir trop faire sur le même sujet. Peut-être va-t-on passer à autre chose ? La ville change, on peut aussi élargir le propos. S’intéresser aux Namurois ? Aux vieux cafés ? Ou pourquoi pas Ville Jumelée, avec Namur au Québec ?

Aurélie : Oh chic, un voyage.

Benoi : Ou alors la nature en ville, ou les animaux. Il y a des idées à creuser.

Namur, la vallée rêvée © Florence Piraux

Et vos projets plus personnels ?

Marc : Il y a deux ans, pour Ville Rêvée, j’avais illustré la légende du Cheval Bayard. Et j’en ai réalisé trois autres. Des légendes ardennaises. Quarante-six planches qui se baladent chez les éditeurs.

Projet « Légendes ardennaises » © Marc Vlieger

J’ai un deuxième projet. Je mets en scène le roman de Gustave Flaubert, La légende de St Julien L’Hospitalier. Aussi un 46 planches. Si aucun éditeur ne l’accepte, j’irai tout de même jusqu’au bout, ça me porte trop. En fait, j’essaie de placer une série pour assurer mes arrières. (Rires).

Mais comment tenir parmi toutes ces nouveautés, comment sortir du lot ? Face aux génies de l’informatique, moi qui suis plutôt un artisan ?

Projet « Légendes ardennaises » © Marc Vlieger

Benoi : Il n’y a aucune raison de ne pas essayer. La statistique n’est pas un dogme, on peut la faire mentir.

Aurélie : Je fais de l’illustration pédagogique, de la décoration dans les écoles, des fresques à connotations pédagogiques. Je peins des toiles aussi, mettant en avant l’émotion, le ressenti. À côté de ça, je fais partie du collectif Illumine qui tiendra une exposition à Ceci n’est pas une boutique, dès le 27/11. C’est une initiative du Comptoir des ressources créatives, à géométrie variable. Je vais également exposer quelques toiles au Théâtre Jardin-Passion.

© Oz et la Gribouille

Émilie : De mon côté, je n’ai pas de projet de bouquin? Je prends du plaisir, je fais quelques toiles, des croquis. Quand j’étais enceinte, j’ai écrit un scénario mais je l’ai laissé tomber. Un destin croisé entre une femme et un homme, mais pas une histoire d’amour. Quelqu’un qui vit dans la précarité et l’autre pas. C’est forcément en lien avec mon boulot, le besoin d’un contact avec une autre réalité. Je n’ai pas poursuivi jusqu’ici.

Vianney : Il y a des projets. Mais j’ai un peu peur des scénarios longs. Là aussi, mon métier d’éducateur spécialisé me donne des envies de parler de la violence dont certains enfants sont victimes, de m’en faire le porte-parole par le dessin.

Namur, la vallée rêvée © Vianney Six

Benoi : De mon côté, mon album « Mao – et autres scènes anormales du quotidien » sortira à la mi-janvier 2020 aux Editions du Tiroir. Le crowdfunding va commencer la semaine qui vient. C’est un album de 64 pages, avec essentiellement des histoires courtes parues dans le magazine Spirou entre 1984 et 1985 (au moment de la « nouvelle formule » sous l’égide de (feu) Philippe Vandoren). J’ai en effet débuté au même moment que Sergio Salma, suivant de peu Antonio Cossu, Frank et d’autres. Mes planches ont été « remastérisées » (re-scannées, et re-colorisées, en écoutant la musique de l’époque!!!). Elles ont récupéré une pêche inattendue. Certaines de ces histoires sont parues à nouveau dans le magazine l’Aventure.

L’album sera suivi, 10 mois plus tard, par un second, reprenant des histoires polars parues dans le journal Spirou et Ice Crim’s (magazine de polar qui n’aura duré que le temps de 5 numéros). Puis il est possible que je relance un projet plus récent, de série celui-là. Mais c’est encore à confirmer.

Bien sûr, cet album va vivre au fil des expositions et des dédicaces.

Benoi : D’ailleurs, il y a des pages blanches en plus pour les dédicaces. Le 23 novembre à 11h, nous vernirons notre exposition à l’Académie des Beaux-Arts. Avec dédicaces entre 11h30 et 13h30. L’exposition se tiendra jusqu’au 21 décembre. Le 29 novembre, nous dédicacerons à la librairie Adhoc entre 14h et 18h30. Le lendemain, nous serons chez Slumberland entre 14h et 18h30. Les 14 et 15 décembre, nous ferons partie des invités du Salon du livre des auteurs namurois à Saint-Berthuin à Malonne. Le 14 décembre, certains seront aussi chez Papyrus entre 15h et 17h. Au marché de Noël de Namur, le lundi 23 décembre, également. Enfin, nous exposerons, les 14 (avec nocturne), 15, 21 et 22 mars à la Baie des Tecks dans le cadre de Chambres avec vue. L’occasion de montrer des planches de Vallée Rêvée mais aussi, pour chacun, de montrer son travail personnel, ses petits livres autoédités.

Namur, la vallée rêvée © Tanguy Bodart

Merci à tous et longues vies à vos rêveries !

Titre : Namur – La vallée rêvée
Sous-titre : Namur se fait des BD fleuves

Recueil d’histoires courtes

Auteurs : Benoi Lacroix, Adrien Journel, Pierre Cambier, Annie Seron, Sandra De Gréef, Aline Borremans, Marc Vlieger, Ludovic Chaussé, Véronique Seran, Pierre Lhoir, Martin Maillard, Catherine Jaumotte, Vianney Six, Nathalie Schadeck, Nin (Virginie Pawlak), Jean-Pierre Legros, Aurélie Mayon, Émilie Pondeville, Caroline Remouchamps, Tanguy Bodart, Patrice Gautot, Yolanda Masala et Florence Piraux

Genre: Conte, Drame, Fantastique, Histoire, Histoires courtes, Légendes

Éditeur: Éditions Namuroises

Nbre de pages: 144

Prix: 18€

Date de sortie: le 20/11/2019

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