Boisvert et Colpron déterrent un mort très touchant : « C’est important, pour nous, de prendre le contre-pied des Walking Dead et consorts »

Faire un récit avec des zombies, depuis les Walking Dead, c’est devenu cliché. Il faut être bien luné pour proposer quelque chose qui sort des sentiers battus. Pourtant les Québécois Jocelyn Boisvert et Pascal Colpron y sont arrivés avec Mort et déterré. Ou comment Yan, un garçon tué par un coup de couteau involontaire va revenir parmi les vivants avec son apparence cadavérique, quelques mois après son enterrement. Un début de série à la fois drôle et touchant, qui pose les bonnes questions. Nous en avons posé quelques unes au duo lors de sa venue à Bruxelles pour la Fête de la BD.

Bonjour Jocelyn, bonjour Pascal, vous venez du Québec et vous débarquez en Belgique avec une série de morts-vivants. Du coup, nous avons envie d’en savoir un peu plus sur vous ?

Jocelyn Boisvert : Ça fait un petit moment que nous nous connaissons. Nous avons noué connaissances grâce à Delaf. Pascal avait déjà réalisé les couvertures de mes deux précédents romans jeunesse.

Pascal : J’avais déjà travaillé sur une série qui a fait son chemin jusqu’ici puisque j’ai contribué aux décors de quatre albums des Nombrils. Marc Delaf, le dessinateur m’en a donné l’opportunité. Il pressentait que c’était mon style de la BD, que je pourrais réaliser l’arrière-plan sans dénaturer l’ensemble. C’est une chance, tous les dessinateurs ne peuvent pas forcément être décorateurs. Ici, ça matchait.

© Boisvert/Colpron/Usagi chez Dupuis

Et comment est née cette nouvelle série, Mort et déterré.

Jocelyn : Les planètes étaient alignées, nous sommes arrivés au bon moment. C’est parti de deux faits : l’envie d’adapter un de mes précédents roman, du même nom, paru il y a dix ans, et, d’un autre côté, d’y amener de nouvelles idées. En réalité, je n’ai jamais relu ce roman, je ne voulais pas et amener le personnage à de nouvelles choses.

J’ai fait le pitch à Marc qui m’a conseillé de contacter Benoit Fripiat, de chez Dupuis, et sa curiosité a été piquée. J’ai appelé Pascal pour savoir s’il était partant.

© Boisvert/Colpron/Usagi chez Dupuis

Vous aviez déjà fait de la BD avant, non, Pascal ?

Pascal : Oui, sur mon blog, des planches entre autobiographie et autofiction, avec des chutes exagérées. Ça s’appelait Mon petit nombril, Les éditions de la Pastèque en avaient édité un recueil. Ici, je devais faire le saut vers la fiction. J’ai trouvé vraiment plus porteur de devoir inventer un personnage, qui n’existait pas au préalable dans la réalité.

© Pascal Colpron

Naturellement, certains diront que votre série surfe sur la vague des Walking Dead.

Jocelyn : Il n’y a pas à dire le phénomène « zombies » profite à notre série. Mais, à l’époque où j’ai commencé à imaginer mon histoire, en 2003, les morts-vivants n’étaient pas si populaires.

Pascal : Nous ne pouvons pas nier la vague des zombies mais, c’est, du coup, important, pour nous, d’aller plus loin, d’en prendre le contre-pied. Vous en saurez plus dans le tome 2 qui est quasiment terminé. Quant au tome 3, les scènes clés qui clôturent le premier cycle sont écrites, nous savons où nous allons.

Jocelyn : Quand j’ai envoyé le roman à mon éditeur, j’avais déjà envie d’une série. Je me demandais ce qui allait se passer. Mais le roman, lui, est vraiment terminé, il a une vraie fin.

© Boisvert/Colpron/Usagi chez Dupuis

En seize ans, forcément, le monde et le vôtre ont changé. Ça change la manière d’envisager les choses ?

Jocelyn : J’ai eu des enfants, je suis devenu papa. Du coup, j’ai mis plus d’émotion que ce que je ne pensais. L’aventure pour ados déjantés a fait place à l’émotion. Aussi parce que je n’ai pas le même âge, j’ai vécu des expériences depuis. Pour l’anecdote, dans mon roman, Yan mourait le 20 juin 2008. C’est le jour où est né mon p’tit gars. Le jour de la mort de mon héros. C’est dingue non. Quelle coïncidence.

Attention, il importait de rester léger mais de ne pas évacuer le drame. Cet album, il a mis du temps à se faire. Mais, comme Delaf nous l’avait dit : le passage aux Éditions Dupuis nous a fait beaucoup avancer.

© Boisvert/Colpron/Usagi chez Dupuis

J’ai pensé à Warm Bodies en lisant votre album. Le héros n’est pas un mort-vivant écervelé, il parle, il a des sentiments, des sensations.

Jocelyn: C’est vrai qu’ils ont eu la même idée dans ce film. Mais, il ne faut pas se leurrer, nous sommes forcément la somme de toutes nos influences, à commencer par le cinéma des années 80 et 90. E.T., les films de John Hughes. Je baigne dans la fiction, c’est mon oxygène, j’aime profondément ça. Tout ça donne des petits ingrédients inconscients qui se retrouvent mêler à notre histoire.

Pascal : Puis, dans notre philosophie, l’écurie Marvel, notamment Spiderman, a tellement résonné pour nous. C’est une façon d’écrire spectaculaire mais aussi torturée et mouvement. Spiderman est confronté aux fins de mois difficiles, il vit chez sa tante. Le dosage, c’est tout un secret.

© Boisvert/Colpron/Usagi chez Dupuis

Comment et pourquoi Yan s’est-il transformé en mort-vivant ?

Jocelyn : La réflexion sur la vie et la mort est, je pense, plus développée dans le roman. Ici, en 46 pages, il faut écrémer.

Pascal : Toujours est-il que nous multiplions les pistes.

Jocelyn : Il n’est pas nécessaire de l’expliquer, pas tout de suite en tout cas. Le lecteur sait qu’il est face à une série fantastique. Le premier arc narratif se terminera avec le troisième tome. La famille y est centrale. Ainsi que cette question : Yan peut-il survivre à sa mort ? C’est un fugitif, dans le premier tome, il ne sait pas trop où aller, il doit se trouver un refuge maintenant qu’il est sorti de sa tombe.

© Boisvert/Colpron/Usagi chez Dupuis

Quitte à passer quasi ni vu ni connu dans une parade de l’horreur.

Jocelyn : Une marche de zombie.

Pascal : Ça existe vraiment à Montréal. Une parade de zombie qui prend le pouvoir sur la rue durant une après-midi, qui envahit le métro. C’était chouette d’imaginer le personnage qui se cache dans cette foule.

Jocelyn : C’est un peu « Où est Charlie ».

Pascal : Je crois que le scénario doit lancer des défis au dessinateur. Il faut savoir diviser son cerveau : une partie qui met l’autre dans la merde.

Jocelyn : Il faut de la subtilité, travailler les nuances et l’émotion, savoir aussi être silencieux.

© Colpron

Toujours est-il que Yan est mort parce qu’il a été poignardé.

Jocelyn : Oui, mais ce n’est pas un assassinat. Ce fut compliqué à la fois à scénariser et à dessiner. Il fallait montrer dans la posture de l’agresseur que c’était un accident. Qu’il n’était pas un meurtrier pur et dur. Il y a eu plusieurs versions. Le plus facile n’étant pas forcément le moins bon. Nous avons finalement opté pour une scène muette. Toute cette séquence, où la vie de notre héros bascule, devait passer par les regards.

Ce fut un long processus d’élaboration, si je comprends bien ?

Jocelyn : Oui, nous avons commencé vers 2015. Benoit Fripiat tenait à ce que nous prenions notre temps, faire les choses et bien les faire, satisfaire le lecteur aussi. Aujourd’hui, il y a les séries télé et Netflix qui enchaînent les saisons. En sortant le premier tome, il fallait que la suite arrive assez vite. Cela dit, il ne faut pas croire qu’adapter un roman, ça prend moins de temps. Ce fut long de faire cette BD. Aussi long qu’un travail de création, en fait.

© Boisvert/Colpron/Usagi chez Dupuis

Pascal : L’éditeur a aussi pris le temps pour les couleurs, signées Usagi, sur mon dessin en noir et blanc. Je me suis rendu compte à quel point la couleur peut modifier le dessin, le rendu. Je viens du cinéma, des story-boards qui, forcément, sont appelés à changer, par le tournage, l’étalonnage. Ici, c’était différent, Usagi bonifiait mes pages.

Jocelyn : Sauf qu’en BD, par rapport au cinéma, tu dépasses vite l’espace qui t’est réservé. Tu dépasses de huit pages, oh shit happened. Il faut savoir ficeler, fonctionner à l’économie de l’espace. Chaque page doit avoir son cliffhanger, presque. Mais j’adore jouer avec ce genre de casse-tête.

Quand je lis, j’aime quand l’auteur prend soin de moi, qu’il prend ma main pour m’offrir une expérience. C’est ce vers quoi j’aimerais tendre.

Parlons de la couverture ?

Pascal : Elle a failli ne pas être celle que vous tenez dans les mains. La couverture finale est celle qui a servi de couverture au Journal de Spirou quand il nous a introduits. Celle qui était initialement prévue montrait Yan, accroupi derrière une tombe. C’était plus décoré mais le concept de notre série était moins prégnant. Du coup, nous avons opté pour le gros plan. Nous avons réagi suffisamment tôt, quelques jours avant l’impression, pour pouvoir échanger les couvertures.

© Boisvert/Colpron/Usagi chez Dupuis

Jocelyn: C’est à la fois plus exagéré mais aussi plus réaliste. En plus, avec l’index que le héros porte à sa bouche, ça donne l’idée d’un secret.

Dans ce premier album, vous prenez le temps de faire oublier Yan. Quelques semaines se passent avant qu’il ne sorte de sa tombe. Ça ne se fait pas du jour au lendemain comme on peut souvent le voir.

Jocelyn : C’est important, d’autant que la BD peut marquer le passage du temps avec ses propres outils.

C’est facile d’être des débutants dans un milieu comme la BD ?

Pascal : La BD est un milieu saturé où, en plus, les gens sont des connaisseurs. Les gens ont lu des histoires avant la nôtre. C’est un honneur que la nôtre se distingue un peu.

© Boisvert/Colpron/Usagi chez Dupuis

Jocelyn : En plus, tous les auteurs québécois n’arrivent pas en Europe. Nous arrivons en « gros joueurs » et avec plein de questions : l’histoire plaira-t-elle, tiendra-t-elle ses promesses ? Vous aimez tellement la BD, par ici.

Pascal : Mais on sent que le Québec bouillonne. Deux écoles de BD ont été mises sur pied, c’est un signe d’engouement et de crédibilité. Il y a toute une gang, et une histoire avec la BD. Mais peut-être que dans les années 70-80, les talents s’exportaient plus. Il y avait un magazine made in Québec qui les portait. Mais, ça reprend. Beaucoup d’auteurs ont fait leur preuve en Europe et on sent que, via des associations, le public québécois est encouragé à revenir à la BD artistique. Les gens en achètent, en parlent. Mais ce n’est pas viable, encore. Quelle est la proportion, sur les 8,5 millions d’habitants que compte le Québec, de ceux qui s’intéressent à la BD ? Ceux qui donnent des subventions sont frileux d’en octroyer à la BD, ou alors à des auteurs étrangers. C’est bizarre.

Jocelyn : Nous avons hâte de voir la suite. Après un mois, l’album partait en réimpression, c’est bon signe.

Hommage à Philippe Tome © Boisvert/Colpron

Merci à tous les deux.

Série : Mort et déterré

D’après le roman de Jocelyn Boisvert

Tome : 1 – Un cadavre en cavale

Scénario : Jocelyn Boisvert

Dessin : Pascal Colpron

Couleurs : Usagi

Genre : Drame, Fantastique, Horreur, Humour

Éditeur : Dupuis

Nbre de pages : 48

Prix : 9,90€

Date de sortie : le 15/08/2019

Extraits : 

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