Marvin Jouno livre l’album-concept de sa vie… martienne et terrienne, éprouvant et fascinant

Après « Intérieur nuit », un album qui a fait connaître au grand public sa pop cinématographique et littéraire, Marvin Jouno ne capte plus la lumière de la Lune mais celle de Mars, pour son nouvel album. Un album qui prend des risques et tranche avec les prémisses. Plus combatif (Mars n’est-il pas aussi le dieu de la guerre et de la violence) mais avec la même équipe (Agnès Imbault à la co-composition et Angelo Foley à la réalisation), celui qui est auteur-compositeur-interprète, réalisateur, décorateur et photographe passe à quelque chose de moins direct, de plus compliqué, demandant le temps de plusieurs écoutes pour en saisir les richesses. Certains l’ont pris pour un ersatz de Biolay, avec sa voix pas loin de Murat et Bauer, Jouno balaie tout et se situe pas si loin de Jarre… et de Christophe. Avec un sens personnel des remous que doit procurer la musique, au-delà du plaisir. On est parti sur Mars, fin janvier, vous nous suivez ?

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© Melanie Elbaz

Ça commence de manière rétro trépidante, comme au lendemain de plusieurs jours d’ivresse. Le réveil après le grand sommeil. « Clap de fin ». Une fin de rêve, un nouveau départ, intérieur jour. « Le jour soulève ce qu’aurait oublié la nuit. »  La liaison entre le précédent et le nouvel album est parfaite. L’héritage est là, porté ailleurs, sur orbite. « On ne vit pas dans un scénario », scande le chanteur fidèle à sa musique faite d’images cinéphiles. Et le clap de fin initie le début du voyage. En chorale, Marvin Jouno n’est pas encore tout seul, et des voix radio-retransmises et étrangères lui répondent, lointaines. Comme dans des décomptes spatiaux, dans les aéroports. On est absorbé, fasciné, dans cet instant présent qui manie rétro et futurisme, toujours cinématographique, avec supplément d’âme et d’armes. Des mots pacifistes mais tranchants.

Comme Sur Mars, dont on vous avait déjà parlé. Une chanson qui pousse un peu plus loin l’art du chanteur-acteur déterminé à prendre la fuite, entre besoin d’intimité et le chaos des grands espaces. Un rendez-vous manqué, un lapin posé, un Martien enlevé, qui accouche d’une odyssée de l’espace à la fois intime et universel. Car Marvin parle à la fois de lui mais aussi de nous, de ce qu’on voit de la Terre depuis Mars. On parlait de ruptures, c’est ce qui fait la force de sa musique, de son talent, Marvin Jouno n’hésite pas à surprendre l’oreille (et les yeux) pour ses chansons qui sont autant de mini-fresques. Entre pop, électro et des relents de cuivres qui nous envolent au moins jusque Mars. La nostalgie, la crainte, le pessimisme, la peur sont bien là, mais aussi l’intensité et la détermination.

Un Mars et ça repart ? Pas sûr, ce n’est pas si facile, il faut être tenace face aux enjeux cruciaux qui nous animent (ou pas), entre l’expérience personnelle et la sauvegarde de l’humanité et de la terre entière. Même s’il faut se vider la tête, lâcher du lest, danser. Ce que propose le morceau suivant (et second clip-single) de manière plus torturée, déstructurée qu’autre chose. Danser pour rester en vie. Et c’est là que surgit le déroutant et inattendu vocoder présent, parcimonieusement tout de même, dans quelques-uns des dix titres de cet album. Marvin Jouno a-t-il voulu faire comme Tintin, objectif autotune ? Il faut s’y faire ! C’est certain, la voix de Marvin n’avait pas besoin de ça et, sans doute, faut-il chercher la raison ailleurs. Et si on était moins dans le processus artistique que dans la volonté vitale d’opposer l’émotion au blindage, l’humanisme à la robotique. Le pilote automatique pour mieux faire émerger, ensuite, l’humain… urbain. Comme un combat entre l’émotion (celle d’une voix qui pèse chacun de ses mots) et le conformisme pimpé et sans aspérité, froid et standardisé. Et là, tout prend encore plus de sens. Comme si l’humain luttait pour ne pas disparaître, ne pas se faire avaler par la machine. Pour exister.

Aussi sur l’aérien-plombé Atterrir, piégé dans le ciel et ses limites, privé de nos prothèses technologiques. Maudit mode avion, magnifiques réminiscences jazzy. Peut-on jeter des bouteilles à la mer depuis le ciel, pour retrouver le réel, le naturel, arrêter la fiction. « La vie n’est pas un scénario », on se souvient du leitmotiv d’ouverture. Depuis l’espace, Marvin Jouno donne vue sur La Havane, Salvador ou Rio et d’autres coins du monde, à la recherche de L’inconnue. Planant et sensé, toujours. Une perte de repère qui louvoie vers des prolongements façon BO de Tron. Et retrouver la sérénité de la mer (on y reviendra), quelques secondes. On est bien, là, mais déjà il faut agir.

Avec On refait le monde, quasi en slam, vibrant et vivant son texte, Marvin muscle le ton et fait appel à des enfants, spontanés, pour dire leurs craintes du monde qu’ils vont recevoir en héritage. « Que la nature ne disparaisse pas. (…) Qu’on arrête de tuer comme ça pour manger de la viande. Je trouve qu’on devrait s’en passer un peu plutôt que de s’empiffrer. » Le ton, la musique ne sont pas végans mais se font carnivores pour dévorer tout cru nos incertitudes et notre peu de volonté à changer les choses. Jouno fait sauter les œillères, les bouchons dans nos oreilles, frontal et salvateur. Même s’il sait que « Je ne fais que de la musique, je ne sauve pas l’humanité« . Pourtant, cette oeuvre-là a de l’impact. Plus que des ritournelles, le trentenaire, fait des chansons conscientes de leur art et de leur portée, qui dépassent la matière, les sillons, le support. Habitées et toujours rehaussés par des formules bien troussées. Faire combat par les mots, par les punchlines. Là où d’autres prennent position en perdition, Jouno s’engage et n’y va pas par quatre chemins.

© Melanie Elbaz

C’est aussi le cas sur le son le plus acoustique et dépouillé de ce disque, Le Silence. Et puis, Mes Paroles, constat, examen autocritique et persévérant de son auteur, qui s’interroge sur la durabilité du lien entre un public et un artiste, entre la télé et la voie direct. Avec cette question: revenir ou pas? « Faire le plein du verre à moitié vide« . « Je te donne mes paroles, t’en feras ce que tu veux, ce qui est certain c’est que je n’ai pas trouvé mieux pour te dire que…« 

© Melanie Elbaz

Entre certitudes et angoisse de ne pas faire mieux qu’eux, Autant fait à nouveau le pas entre des instruments plus traditionnels et ceux électroniques. Pour finir sur Décembre à la mer. Après un long voyage, il n’y a pas mieux d’une émotion incroyable, mélancolique mais forte, qui commence comme du Ludovico Einaudi, avec un piano qui s’emballe. Et là, on se souvient du texte qui accompagne cet album. « En 2016, année de la sortie d’Intérieur Nuit – mon 1er album. J’ai tout perdu ou presque : J’ai détruit un grand amour au long cours, cru à un amour longue-distance impossible, puis perdu ma mère des suites d’une longue maladie. S’en sont suivis des mois d’errance et de débauche. J’ai touché le fond. J’ai erré à Paris ou ailleurs muni d’une simple valise pour y retenir ce qu’il me restait. À la manière de ces pionniers, de ces aventuriers qui n’avaient plus rien à perdre, j’ai décidé de partir. Loin, très loin… Pour me réinventer, me reconstruire ou disparaitre, digérer l’inacceptable. » Sublime hommage à un être plus que cher, plus que chair, cette ultime chanson referme cet album avec des frissons, l’incroyable force des échos et des écueils musicaux. C’est d’une simplicité et d’un cran qui submergent. Jusqu’à ce que le piano perde le fil, que la voix s’efface et nous laisse avec matière à cogiter encore un bon moment. 

© Melanie Elbaz

Cet album, j’ai dû l’écouter déjà quelques fois sans l’avoir épuisé jusqu’ici. J’ai perdu le fil et l’ai retrouvé. C’est un album de chevet, complexe et singulier, pris entre trois feux (la mère, le grand amour détruit et l’amour longue distance et illusoire), entier et porteur. Tout s’y trouve, de nos combats à nos faiblesses, de nos peurs à nos élans. Tout. Marvin Jouno a encore grandi, il a supplanté les douleurs et les joies, en a fait quelque chose de sacré. L’artiste est devenu incontournable.

S/Mars

Marvin Jouno

10 titres

39’18 »

Un Plan Simple

25/01/2018

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