Anthony Jean: « Conan, ce n’est pas juste un héros qui distribue les baffes: il en prend aussi… et des belles »

Du sang, de la fureur, de la moiteur et des… Pictes bien moins gentils que dans Astérix, voilà le menu du troisième tome franco-belge des aventures de Conan le Cimmérien concocté par Mathieu Gabella et Anthony Jean. Deux auteurs pas forcément férus des exploits du héros de Robert E. Howard mais qui ont même suivi la rivière noire pour un tome abordant de manière guerrière le colonialisme et le pouvoir des croyances anciennes quand la liberté d’une tribu en dépend. Anthony Jean nous en dit plus.

Recherches © Anthony Jean

Bonjour Anthony, si je comprends bien, comparé à d’autres auteurs de cette collection qui sont des vrais fous de Conan, vous, à part le film avec Schwarzy, ce n’était pas tout à fait l’amour fou.

En effet, mon Conan, c’était Arnold Schwarzeneger, je n’avais pas une grande connaissance du héros et même du genre auquel il appartenait. L’heroïc fantasy, ce n’était pas ce qui me portait, que ce soit avec Conan ou d’autres héros. J’avais quelques aprioris sur le genre et, à vrai dire, ce sont peut-être bien ces aspects négatifs qui m’ont fait accepter le projet, à « déringardiser » la vision que j’en avais et à amener le personnage vers ce qui avait du sens pour Mathieu et moi.

Recherches © Anthony Jean

Avec un Conan qui n’est pas un héros à proprement parler dans Au-delà de la rivière noire.

Avec cette nouvelle, on évitait l’écueil, les clichés et les créatures trop fantastiques, les héroïnes sexy à sauver, aussi. Bien sûr, Robert E. Howard n’est pas Tolkien, non plus.

Puis, il y avait un discours sombre qui tranchait avec les choses légères et frivoles que j’imaginais.

Cette nouvelle, vous avez pu la choisir ou elle vous a été proposée ?

C’est un heureux hasard. À l’heure où nous sommes arrivés dans le projet, plusieurs nouvelles étaient déjà réservées. L’éditeur nous a donc proposé deux intrigues. Une dont je ne me souviens absolument pas, c’est dire comme elle m’a intéressé. L’autre était La taverne des trois bandits, un huis-clos avec un singe. Pas inintéressant mais ni Mathieu ni moi ne nous y retrouvions.

Recherche de couverture © Anthony Jean

À l’époque, le format de la série n’était pas encore déterminé et elle devait être répartie sur deux saisons. Dans la deuxième, il devait y avoir ce fameux Au-delà de la rivière noire. Finalement, le format a été revu, ramassé sur une seule saison, et on a pu jeter notre dévolu sur celui-là. Bingo. Il y avait beaucoup d’éléments à mettre en place et, surtout, on pouvait s’amuser. C’est important. À la base, ce Conan est un boulot de commande et, comme je suis besogneux, ça allait me prendre 18 mois. Je n’y pars pas si je n’y éprouve pas un minimum de plaisir. Le défi ne suffit pas aller si loin.

Pourquoi celui-là, en particulier ?

Cette histoire, c’est une vraie aventure, avec de la castagne et un élément graphique auquel je n’avais jamais été confronté jusque-là: la nature, une jungle de nuit. Par rapport aux univers urbains dont je venais, ça changeait, c’était plus rapide à la réalisation.

Recherche © Anthony Jean

Justement, comment fait-on pour que dans cette jungle de nuit, l’ensemble soit visible et lisible.

Cet album, c’était un laboratoire graphique. Avec, en plus, l’effort de revenir à l’encrage, au noir et blanc, en y allant franchement sur les masses de noir. En opposition à la lumière. Il fallait être dans l’efficacité, le parti pris, quelque chose de tranché, passer de l’écriture graphique à l’encre de chine et à une mise en couleurs sobre pour ne pas nuire au dessin en lui-même mais le renforcer. Pas forcément des couleurs sombres d’ailleurs mais étudiées pour donner la tonalité.

Après, j’ai un peu triché par rapport à l’éclairage. Parce que dans une jungle et dans la nuit, ce n’est pas évident de trouver des points de lumière.

Recherche © Anthony Jean

L’album est sorti en deux versions : en couleurs mais aussi en luxueuse édition noir et blanc. Et si on vous demande de choisir ?

Je serais comme un parent à qui on demande de choisir entre deux de ses enfants. J’aime les deux. Après, je dois bien avouer que j’avais un défi personnel sur cet album : retourner à l’encrage que j’avais lâché sur La Licorne. Je suis très friand du travail de Wrightson, Jim Lee ou Mignola; quelque chose à l’ancienne, avec des pinceaux. Quand la BD est en noir et blanc, il faut trouver un encrage très travaillé. La difficulté avec les couleurs, c’est de trouver un juste équilibre, qu’elles n’écrasent pas le dessin. De vérifier le calibrage.

Encore plus dans une jungle telle que la vôtre. Et ses habitants, les Pictes ? La dernière fois qu’on en a croisé en BD c’était chez Astérix. Chez Conan, c’est tout à fait autre chose !

C’est sûr ! Je les ai voulus musculeux, noueux. J’ai rapidement eu l’idée de la ligne artistique que je voulais leur donner, marquée et inspirée par les tribus amazoniennes et africaines. Howard, lui, du peu qu’il traduisait de son univers, se situait plus dans un décor nord-américain. Pour les incarner, je me suis pas mal documenté, notamment en m’imprégnant du travail du photographe Jimmy Nelson auprès de plusieurs tribus. Des photos superbes et très détaillées.

Puis, ici, s’il n’y avait pas de femme sexy à sauver comme on peut s’en imaginer dans ce type de récit, il y avait un démon touchy à mettre en scène. Il m’était difficile de me l’imaginer.

Du coup, comment avez-vous fait ?

Pour parvenir à mes fins, je réalise un storyboard en trois parties. De quoi me laisser le temps de cogiter et de laisser mon esprit élaguer les pistes foireuses. C’est de cette manière que j’ai trouvé le look de la créature, un peu par défaut. La nouvelle donnait quelques éléments : des plumes, des pattes griffues. Il m’importait que l’ensemble ne soit pas trop disparate et insuffle une certaine modernité.

Conan aussi est différent de ce qu’on peut s’imaginer. Ni héros ni méchant. Pire, il comprend l’ennemi et ses motivations. Peut-être plus que les colons avec qui il doit mener sa mission.

Il est souvent décrit comme un surhomme qui gagne tout. Sauf qu’ici son plan ne marche pas, tous ceux dont il a la charge et la protection sont capturés et buttés. Conan, par on ne sait quel miracle et par opportunisme, s’en sort et passe entre les mailles du filet. Au milieu des Pictes et des colons, lui tente de sauver sa peau.

© Gabella/Jean chez Bruno Graff

Cette image de Conan, je ne la connaissais pas et ça m’a réconcilié avec lui. Loin des images arrêtées du malabar en slip invincible. Conan est plus fin que ça. Mieux, il ne réussit pas à tous les coups. Il est intelligent, intellectuel à un certain niveau, il parle plusieurs langues, apprend de ses aventures. Bref, il mène sa barque et en sort grandi même si on comprend aussi la noirceur qui l’habite. Il n’est ni bon ni méchant, pas manichéen. Son rôle est déterminé par ceux qu’il a en fasse de lui.

Badass, certes, mais hanté de cicatrices et pas forcément sexy, si ?

C’est une forte brute, il fallait qu’on sente tout son vécu. Ce n’est pas juste un héros qui distribue les baffes. Il en prend aussi, et des belles. Je ne me suis pas arrêté au beau gosse. Je le voulais sombre et taiseux, qu’un seul regard noir de sa part vous fasse flipper.

Recherche de couverture Édition Collector © Anthony Jean

Maintenant, l’album vit sa vie depuis quelques semaines et j’ai eu plusieurs retours. Notamment, de pas mal de filles qui le trouvent redoutablement sexy. Comme quoi !

Vous parliez de l’absence d’héroïne tout à l’heure, pourtant votre Instagram ne manque pas de pin-up’s et autres jolies filles. Ça ne vous a vraiment pas manqué ?

Comme je le faisais à côté, pour une galerie, ça ne m’a pas manqué du tout. Il ne faut pas vouloir tout faire. Puis, en partitionnant mon travail, je trouve mon compte.

Aussi, je sortais de Communardes ! où j’étais aux prises avec une héroïne. Dans La licorne, par contre, j’avais affaire à des vieillards. J’aime par-dessus tout changer d’univers, de héros. Avec Conan, j’étais servi.

Recherche de couverture Édition collector © Anthony Jean

Finalement, de l’héroïc fantasy qui vous rebutait plutôt, vous avez découvert une histoire qui flirte avec notre Histoire mondiale, avec les dégâts de la colonisation.

C’est ce qu’Howard dénonce dans cette aventure. Du point de vue cowboys et indiens, avec cette image d’Alamo en ligne de mire. C’est un thème qui est finalement intemporel, que l’Histoire répète.

Récemment, j’ai revu le film Déliverance de John Boorman. J’ai été frappé par les similitudes entre le discours de ce film et le nôtre. Déliverance, c’est le retour à la nature des mâles Alpha, des hommes d’affaires qui font une randonnée en canoë sur une rivière sauvage. Burt Reynold en est le leade, le « Conan ». Ses potes, incarnés par Jon Voight, Ned Beaty et Ronny Cox, sont semblables aux colons et à Balthus. Ils vont être totalement dépassés par la nature et la violence des familles – consanguines, dans ce cas-là – qui habitent sur les berges. C’est la même idée, la même démonstration qu’Howard.

Dans cet album, certaines planches et même double-planches fonctionnent à l’économie de mots, de dialogues. Place à l’action.

Je connais peu de dessinateur qui aiment se prendre la tête avec ces phylactères (Il rit). Que pourrais-je préférer plus que ces moments d’expression sans contrainte, sans cadre. La bulle, c’est un déséquilibre. Après il faut trouver la force en tant que raconteur pour que l’histoire se hisse à la hauteur de la narration.

Mathieu me connaît, il me ménage souvent des scènes sans dialogue.

© Gabella/Jean chez Glénat

Justement, comment se passe votre collaboration avec Mathieu ?

Tous les deux, nous avons le goût du grand spectacle… de qualité. Aujourd’hui, quand on parle de BD de genre, j’ai l’impression, comme au cinéma, qu’elle est dénigrée au profit de la BD dite d’auteurs. Quand j’étais gosse dans les années 90, j’avais pourtant l’habitude de voir des divertissements de qualité, avec des discours, des choix intelligents tout en étant beaux et en veillant à ce qu’on ne s’y ennuie pas. Les films de Spielberg, par excellence. Mathieu et moi, on se rejoint sur cette envie de réaliser ce genre de récits, agréables à lire mais donnant l’envie la relire. Même si on ne s’y prend pas la tête. Quoique, à en croire les retours des lecteurs, La Licorne leur a quand même donné du fil à retordre.

Sur Instagram, je voyais une photo de quelques bouquins de chevet, avec du Scott McCloud, notamment.

Lorsqu’on est dessinateur de BD, en tant qu’auteur, le plus important c’est la narration. Il ne faut pas oublié que nous sommes là pour raconter une histoire et faire en sorte que notre message soit le plus lisible possible pour notre lecteur. Ça fait du bien de réviser dans les pas de maîtres. Ne fut-ce qu’au niveau technique. C’est important de rafraîchir ses connaissances, de réviser l’anatomie. Un beau dessin, c’est « la cerise sur le gateau », mais la qualité du dessin ne doit pas prévaloir sur la qualité de la narration à mon sens.

Sur Instagram, il y a aussi pas mal de Batman.

Un kiff depuis l’enfance. D’ailleurs, j’ai mis un peu du Dark Knight dans Conan, dans son côté massif et taiseux. Puis, il y a un clin d’œil à Batman Silence dans le dernier plan de cet album. Une reprise à peine voilée d’une case de ce comic book.

© Anthony Jean pour Monolyth Board Games
Des illustrations pour le jeu Batman™: Gotham City Chronicle © Anthony Jean pour Monolyth Board Games

Batman aussi arrive dans les mains des Français.

Bien sûr, ça me plairait. Mais je n’ai ni la réputation, ni les contacts, ni les facilités de Marini.

Et Mickey! Lui aussi se fait sa place dans la BD française.

La volonté des maisons d’édition y est pour beaucoup. Après, dans ce genre de projet, on se heurte toujours à des problèmes de droits.

Ce fut le cas  avec Conan ?

Pour Conan, les droits de l’oeuvre de Howard sont tombés dans le domaines public, il y a quelques années, ce qui a grandement facilité la concrétisation du projet. Projet qui initialement a été insufflé par Jean-David Morvan qui, depuis des années, rêvait de pouvoir adapter Conan en BD. Il a trouvé en Glénat, un éditeur prêt à se lancer dans l’aventure. Et en Patrice Louinet, l’expert français de l’œuvre d’Howard, une caution de qualité pour superviser la collection. Patrice nous a chaperonnés, a délimité le périmètre de jeu, limité mais relativement appréciable.

Avec néanmoins des compromis ?

Dans le look badass et punk, j’avais imaginé Conan avec deux haches, c’est ce qui me semblait le plus cohérent face à cette jungle dans laquelle il devait se frayer un passage. C’était impossible pour la bonne et simple raison que l’arme de prédilection trouvée par Howard pour Conan, c’est l’épée.  Avec une épée dans la main droite, je pouvais sans souci lui mettre une hache dans la main gauche. S’il n’y avait que ça pour leur faire plaisir !

Recherches © Anthony Jean

Vous le voyez autrement désormais ?

Le film avec Arnold Schwarzenegger dont je parlais ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. Maintenant, Conan, je le vois autrement, à travers les vrais yeux d’Howard, loin de ce qui a été mâché et remâché par le cinéma. Je suis parti de la base pour la réinterpréter, j’ai trouvé ce héros plus nuancé que ce que j’imaginais.

J’ai d’ailleurs lu les albums de mes collègues. Je suis très curieux de voir ceux qui me suivront. (NDLR: La Fille du géant du gel par Robin Recht, le 12/12)

Des coups de cœur récents en matière de BD ?

Je n’en lis pas tant que ça par rapport aux romans. Mais le gros coup de cœur, c’est Il faut flinguer Ramirez. C’est formidable ce que Petrimaux a fait, j’ai beaucoup ri, c’est malin, super-top ! C’est la première fois qu’après lecture, j’ai envie de contacter l’auteur pour lui dire ce que j’en ai pensé.

La lecture de cet album m’a donné plein d’idées. Pas dans le sens où je veux les repiquer mais dans la volonté d’oser aller plus loin.

Pour la suite, quel est le programme ?

Une BD en trois tomes toujours avec Mathieu, un western fantastique, quelque part entre Leone et Mad Max.

Recherche de couverture Édition collector © Anthony Jean

Ça promet ! Bonne continuation !

Série : Conan le Cimmérien

D’après l’univers et les nouvelles de Robert E. Howard

Récit complet

Tome : 3 – Au-delà de la rivière noire

Scénario : Mathieu Gabella

Dessin et couleurs : Anthony Jean (Instagram)

Genre : Aventure, Guerre, Fantastique

Éditeur : Glénat

Collection : Grafica

Nbre de pages : 64 (+ 8 pages de cahier bonus réservé à la première édition)

Prix : 14,95€

Date de sortie : le 12/09/2018 (version en noir et blanc, le 16/05)

Extraits : 

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