Nathan Ambrosioni hisse Les Drapeaux de papier: « C’est l’émotion forte qui m’a passionné au cinéma, devant un film d’horreur comme un drame »

À quinze ans, il présentait au BIFF des films interdits aux moins de dix-huit ans. À dix-neuf ans, il fait ses premiers pas au FIFF avec un drame social sur le thème de la réinsertion. Avec au casting Guillaume Gouix et Noémie Merlant, « les Drapeaux de Papier », c’était une des jolies surprises du festival namurois. Rencontre avec un jeune réalisateur bien légitime.

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©Fabian Rigaux

Salut Nathan, tu viens ici en tant que tout jeune réalisateur pour présenter ton film « les Drapeaux de Papier ». Si je ne m’abuse, c’est la première projection ce soir, comment te sens-tu ?

Ça ne va pas trop mal, en ce moment, mais ce soir, ça va être le gros stress à mon avis !

19 ans, trois longs-métrages à ton actif, c’est plutôt impressionnant !

« Les Drapeaux de Papier » c’est mon premier long officiel, produit,… Mais c’est vrai qu’il y en a eu deux avant, « Hostile » en 2014 et « Therapy » en 2016. Moi j’adore le cinéma, j’ai commencé quand j’avais douze ans et dès que j’en ai eu l’occasion, j’ai tout de suite fait un film en format long-métrage, puis un autre, sans aucun budget. J’adorais ça, faire des films à partir de rien, un peu à l’arrache. Ces deux films m’ont conduit à faire « Les Drapeaux de Papier ». Du moins à l’écrire quand j’avais 17 ans, à le tourner à 18 ans et à le présenter au public à 19 ans ! C’est mon premier film professionnel et il m’aura accompagné une bonne partie de ma petite vie et je suis vraiment heureux de le montrer.

Comment en es-tu arrivé à faire un tel film à 18 ans ? C’est un sujet très fort, très mature qui pourrait être à l’opposé des préoccupations d’un jeune homme de ton âge…

Je travaillais sur un prochain film et je ressentais le besoin de parler d’un sujet qui me toucherait vraiment. C’est là que je suis tombé sur un article, un portrait d’un prisonnier qui avait fait une sortie sèche, une sortie sans aucune aide de l’état. Cet article m’avait bouleversé, je m’étais senti étrangement concerné alors que je n’avais aucun lien avec le milieu carcéral. C’était un sujet fort, un sujet qui me touchait et j’avais envie d’écrire là-dessus. Je me suis lancé à l’aveugle ; ce n’était pas un sujet qui m’était familier. Mais, d’un autre côté, la liberté, ça m’a toujours beaucoup parlé. Un détenu qui retrouve sa liberté ; j’avais le sujet que je voulais traiter dans mon film.

Un taulard qui retrouve sa liberté. Il y a un terme qui résume un peu le film, c’est celui de « détenu non-accompagné ». Il est à la fois cruel et terriblement juste car ces détenus sont un jour relâchés sans aucun soutien, ils sont juste perdus.

C’est ça qui est très troublant et touchant avec ces prisonniers qui font des sorties sèches. Ils ont passé un certain nombre d’années derrière les barreaux pour des raisons qui sont les leurs et qui sont parfois terribles et indéfendables et, un jour, ils ressortent dans le monde. La façon dont ils en parlent est incroyable, pour eux, un simple sandwich dans le monde réel devient quelque chose d’extraordinaire, c’est ça que je trouvais fascinant.

Et après le côté extraordinaire et idéalisé de la sortie de prison, il y a la réalité difficile de la réinsertion. C’est un thème qui fait régulièrement l’actualité avec Bertrand Cantat par exemple, et cette question du droit à la réinsertion qui revient sur le tapis encore et toujours.

Je ne sais pas comment il faut prendre position là-dessus, c’est vrai que ce sont des sujets extrêmement épineux. Ici, le film parle de quelqu’un qui est en prison malgré lui, c’est-à-dire qu’il subit une violence qu’il ne contrôle pas. Dans le film, Vincent est un coeur extrêmement tendre noirci par une force indépendante de sa volonté, je ne voulais pas du tout qu’il soit un violeur ou un grand criminel parce que là, c’est clair que le sujet aurait été beaucoup plus difficile à traiter. Mais, effectivement, la réinsertion fait couler beaucoup d’encre.

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©Fabian Rigaux

Dans le rôle de Vincent, on retrouve Guillaume Gouix, et dans celui de la petite sœur, Noémie Merlant. Le duo fonctionne à merveille entre la douceur de Noémie et la brutalité de Guillaume, comment en es-tu arrivé à travailler avec deux acteurs de cette trempe ?

Ça s’est fait naturellement mais en même temps, ça a été quelque chose ! Quand j’ai eu terminé mon scénario, j’étais content, mais je n’avais aucune idée que ça allait se tourner, encore moins avec Guillaume Gouix et Noémie Merlant. Il se trouve que de rencontre en rencontre, ça s’est fait avec eux. Le scénario leur est parvenu, ils ont aimé, on s’est rencontrés, bref, ça s’est fait naturellement, comme pour un autre film. Ils ont lu le scénario comme n’importe quel scénario et ils m’ont rencontré comme n’importe quel réalisateur. De mon côté, j’étais hyper intimidé avant chaque rencontre, je me demandais vraiment si j’allais avoir la chance immense de les diriger, de les regarder, de les filmer. Mes craintes se sont vite envolées puisqu’ils ont accepté et pour le coup, ils ont été déments ! Ce tournage était incroyable, le film repose sur eux et j’en suis extrêmement fier. Avouons quand même qu’on les voit en gros plan pendant 1h41, il fallait qu’ils soient bien ! (rires)

Justement, tu prends le parti de filmer tes acteurs en gros plan et ça marche vraiment bien. Montrer ces visages en rapproché c’est touchant et intriguant à la fois, le film et ses silences prennent une autre dimension.

Je savais que c’était des acteurs excellents et je n’ai pas été déçu. J’adore les portraits, je voulais vraiment les filmer comme ça parce que je voulais que l’on voie leurs failles à l’écran et leurs failles, elles sont belles et généreuses. C’est vrai qu’au fur et à mesure du tournage, en discutant avec les acteurs, on a enlevé des dialogues parce que tous les deux adoraient les silences et moi aussi. Du coup, dès qu’ils ne sentaient pas une phrase, on l’oubliait et on se concentrait sur le silence et les regards.

Finalement, c’est au travers de ces silences que toute l’alchimie qu’il y a entre Guillaume Gouix et Noémie Merlant crève l’écran…

Ils se sont adorés ! C’était fou parce qu’après quelques jours de tournage, ils se taquinaient, dormaient l’un sur l’autre, comme de vrais frères et sœurs. On ressentait vraiment un amour fraternel entre eux deux alors qu’ils ne se connaissaient pas du tout.

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©Fabian Rigaux

Pour en venir au travail de réalisation, il y a quelques jours j’étais avec Thomas Mustin (aka Mustii) qui me disait ne pas se sentir prêt à 27 ans d’endosser toutes les responsabilités du réalisateur qui porte finalement tout un film sur ses épaules. Comment as-tu géré cette casquette de réalisateur du haut de tes dix-huit ans ?

J’ai l’impression qu’il y a une sorte de légitimité à être réalisateur, on a l’air de me parler beaucoup de ça. Les réalisateurs que j’ai pu rencontrer m’ont toujours dit qu’ils avaient du mal à se sentir légitimes, mais moi, je ne me suis jamais vraiment posé la question. Je ne viens pas du tout du cinéma, je n’y connaissais tellement rien qu’à aucun moment je me suis dit que ça allait être difficile. On ne va pas se mentir, ça n’a pas été simple mais je me suis lancé tête baissée, sans réfléchir. Je me suis évidemment heurté à des obstacles, mais j’ai toujours vécu ça avec beaucoup de joie. Je me suis toujours dit que c’était un privilège et que j’avais énormément de chance de pouvoir le faire donc je me suis préparé et j’ai beaucoup travaillé. J’ai fait un découpage interminable, un moodbook et des ambiances colorées pour chaque scène, ça a été un travail énorme.

Tu parles des couleurs, c’est vrai que c’est quelque chose qui imprègne l’atmosphère de ton film. Ça fait plaisir de voir ça dans un cinéma du réel où l’on a parfois tendance à se laisser aller dans une image très terne.

C’était le but, que ce soit très coloré, flashy par moment. J’adore les films des frères Dardenne, mais je ne voulais vraiment pas que ça ressemble à ça. Mon sujet était déjà compliqué à la base, si c’était pour accabler tout le monde, je pense que ce n’était pas la peine ! Je voulais faire du cinéma, faire un beau film, je voulais mettre les couleurs au centre du film sans pour autant compromettre mon sujet.

Qui sont les réalisateurs ou les films qui t’ont donné l’envie de faire du cinéma ?

Ce sont vraiment les films d’horreur qui m’ont donné envie de passer à la réalisation. Je ne regardais que ça avant, ça doit faire seulement deux ans que j’ai découvert qu’il existait autre chose que des films d’horreur ! J’ai commencé à regarder des films d’horreur à l’âge de dix ans, ça m’a terrorisé et j’ai adoré ça. Je trouvais ça fou que le cinéma puisse transmettre des émotions aussi intenses. Un jour, j’ai eu seize ans et j’ai découvert les films de Xavier Dolan, Jacques Audiard, etc. et j’ai compris qu’on pouvait aussi pleurer au cinéma. J’ai trouvé ça génial et j’ai arrêté les films d’horreur pour tenter d’autres choses. Au fond, c’est l’émotion forte qui m’a passionné au cinéma que ce soit devant un film d’horreur quand les gens sursautaient ou dans un drame quand les gens pleuraient.

C’est marrant parce que tu t’es essayé par deux fois à l’horrifique qui est quelque chose de très anglo-saxon. Le cinéma français à encore du mal à s’affranchir de ses barrières et le cinéma d’horreur est encore une contrée presque inexplorée…

Totalement et c’est bien dommage !

Est-ce que tu te verrais réaliser un film d’horreur à la James Wan mais en France avec un casting francophone ?

Pourquoi pas, mais j’ai envie d’aller voir ailleurs pour le moment. C’est vrai que j’ai pas mal exploré le genre en tournant avec des acteurs qui crachaient du sang dans une cave remplie de cadavres ! Je ne pense pas que j’ai envie de faire un film d’horreur, mais des films de genre en France, totalement ! J’ai vraiment envie d’explorer ça… C’est vrai que c’est assez dommage de voir à quel point le cinéma francophone peut-être cadenassé.J’ai l’impression qu’avec des films comme « Grave » ça commence à bouger un peu, en tout cas en France, en Belgique je ne sais pas.

En tout cas, le cinéma belge a l’air de tenter des choses différentes. Moi, un de mes films préférés c’est « The Broken Circle Breakdowm » de Felix Van Groeningen et j’ai récemment énormément adoré « Nos Batailles » de Guillaume Senez.

Le cinéma belge te parle alors ?

Totalement ! Souvent, je n’ai pas conscience que c’est Belge en les regardant, c’est après en faisant des recherches que je le découvre. Il y a une alchimie assez belle entre le cinéma français et lebelge. Bon, il y a aussi des films barrés en Belgique que je regarde moins, mais en général, je trouve ça fort le cinéma belge !

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©Fabian Rigaux

Te voilà donc à 19 ans, réalisateur de trois longs-métrages, présentant ton premier film professionnel en compétition ici au FIFF, avais-tu prévu tout ça en te mettant à la réalisation ?

Non, pas du tout ! C’est fou et je suis hyper heureux de pouvoir partager le film dans une compétition comme celle-ci. Avec mes films d’horreur, j’avais fait quelques festivals géniaux et undergrounds, mais je ne m’attendais vraiment pas à tout ça ! Je ne viens pas du tout d’une famille de cinéma en plus je viens de la campagne dans le Sud et le cinéma y est très inaccessible ; tout ce qui m’arrive est donc complètement inespéré ! On m’aurait dit il y a quelque temps que j’aurais la chance de faire du cinéma de manière professionnelle, je n’y aurais pas cru.

Et dans dix ans, où te vois-tu ?

Je suis un gros travailleur, j’ai plein de projets, alors je me vois en train de faire des films, du moins je l’espère, avec des acteurs aussi formidables que Guillaume et Noémie.

Merci, Nathan, pour tes réponses. Plus qu’à n’importe quel autre réalisateur, on te souhaite beaucoup de succès pour ce très beau premier film.

Merci à toi !

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©Fabian Rigaux

Interview réalisée par Alizée Seny / Photos de Fabian Rigaux

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