Carnet de bord d’un FIFF tout en facétie et émotion #1

Comme chaque année en ce début d’automne, le Festival International du Film Francophone a pris ses quartiers dans la capitale wallonne. Les bannières ont fleuri dans les rues, les trottoirs se sont couverts de tapis roses alors que les invités de marque courraient les rues de Namur, d’interviews en projections. Le FIFF c’est toujours la même formule magique : des découvertes et des rencontres enrichissantes. C’est échapper à la réalité pendant une semaine pour se fondre dans le confort des salles obscures et s’échapper dans un monde de fiction si confortable ! Chronique d’une semaine formidable.

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Vendredi 28 septembre ou la puissance de la réalité

Ça y est enfin, le tant attendu FIFF est à nos portes. Après une semaine de trépignement, il est temps d’aller récupérer son badge et de filer pour la première séance d’une longue, très longue série. Un café et la journée peut commencer avec Nos Batailles, le nouveau film de Guillaume Senez, présenté cette année en ouverture du festival. La rencontre était attendue, elle n’en est que plus belle. Voilà sans doute la première claque du festival, assénée par un duo de choc, Senez à la réalisation et Duris à l’interprétation. Un film à l’étoffe d’un chef d’oeuvre du réel, tout à fait à sa place en ouverture de festival. L’histoire se résume en un crédo bien connu : métro, boulot, dodo. C’est l’histoire d’un homme qui travaille trop et d’une femme qui s’en va, laissant derrière elle son foyer. Avec Nos Batailles, Senez livre un film compliqué, insoutenable parfois mais aussi éclairci par quelques rayons de soleil, comme la sublime Laetitia Dosch. « Y’a tant de vague et de fumée » chante Berger dans une séquence d’espoir, évoquant Mommy, que le désespoir vient rechercher. « …qui aimer ou condamner… »? le film ne choisit pas, préférant avancer avec des acteurs bouleversants et un propos bien dans l’air du temps, inévitable mais pas inéluctable. Le sursaut est à l’écran.

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Groggy par cette belle histoire, il est déjà temps d’en découvrir une autre qui s’annonce percutante ; « Un amour impossible », de Catherine Corsini, transposition du roman choc de Christine Angot. L’histoire commence à Châteauroux, comme une grande histoire d’amour. Nous sommes plongés avec Rachel Schwartz au cœur des années 50, elle vient de coiffer Sainte-Catherine, mais ce n’est pas grave car elle vient de rencontrer l’homme de sa vie. Inférieure mais pas fragile, Rachel rencontre Pierre, brillant traducteur à l’armée. Le coup de foudre est immédiat mais Pierre est clair, jamais il ne l’épousera : elle n’est pas riche et, en plus, elle est juive. Mais Rachel s’accroche jusqu’au jour où Pierre s’en va pour faire sa vie à Paris, la laissant enceinte et lui faisant comprendre qu’il ne reconnaîtra pas cet enfant qu’elle porte.

Dans une sublime photographie, l’histoire déroule un joli tapis rouge à deux acteurs extraordinaires : Virginie Efira et Niels Schneider. Le personnage de Pierre est dur mais charmant, on entrevoit déjà un être abominable, mais on voudrait espérer qu’il changera. Si on connaît déjà l’histoire de Christine Angot, on sait qu’il ne changera pas. La deuxième partie arrive, avec sa première rupture, Rachel déménage, Pierre accepte de rencontrer sa fille, Chantal, l’adolescente idéalise son père alors qu’une relation incestueuse s’installe sous le nez d’une Rachel qui ne voit rien. Déjà dans cette seconde partie, si le jeu de Virginie Efira et Niels Schneider est toujours aussi captivant, on sent venir la longueur.

Si bien que lorsqu’arrive la troisième partie et rupture, avec la version adulte de Chantal, on est définitivement perdu. La Chantal névrosée et brisée tente de nous expliquer le pourquoi du comment de cette histoire tragique, dans un cours de sociologie (Angot, plusieurs fois au casting, a-t-elle pesé sur le film?) approximatif qui n’apporte rien de plus au film. Après deux heures de film, le générique sonne comme une libération. C’est dommage, ça avait pourtant bien commencé, mais Catherine Corsini nous a perdu en chemin dans la longueur de cette histoire et ses dérives inutiles comme cette narration qui nous raconte sans cesse ce qu’on est occupé à regarder. Dommage, avec un tel casting et une demi heure en moins, cela aurait peut-être pu être un excellent film.

Et il est déjà venu le temps du troisième film avec « Lola et ses Frères » le nouveau bébé de Jean-Paul et David Foenkinos (au scénario). Au casting : une Ludivine Sagnier pétillante, un Jean-Paul Rouve naïf, une José Garcia en sursis et un adorable Ramzy Bedia. L’histoire est celle de Lola et de ses deux frères, si elle n’était pas là, il y aurait sans doute longtemps qu’ils se seraient écharpés. Tous les trois sont un peu paumés dans leur vie, se retrouvant chaque semaine sur la tombe de leurs parents, faisant le point sur une vie qui a parfois difficile à avancer.

Voilà un film de famille comme Rouve sait tellement les investir d’âme et de poésie, tout en ne parvenant pas ici à sortir d’une sorte d’œuvre à sketchs (souriants ou dramatiques) manquant parfois de lien ; seule réserve que compense largement une superbe séquence sur quelques mots et notes de William Sheller. Waouh !

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Quatrième et dernier film de la journée, juste avant de se brûler les yeux : « Au bout des doigts » avec au casting, le coup de cœur du festival de cette année, Lambert Wilson. Ode à la musique classique, ce film de Ludovic Bernard nous emmène au gré des pérégrinations musicales d’un jeune génie banlieusard. Depuis l’appartement de Monsieur Jacques (aka Michel Jonasz) jusqu’aux salles de classe huppées de Kristin Scott Thomas au Conservatoire de Paris, nous suivons Mathieu et sa hargne passionnée. L’exécution est académique, l’histoire aussi cousue de fil blanc qu’une sonate au clair de lune ou qu’un volet de Step Up, mais in fine elle parvient à s’imposer comme un merveilleux hommage à la musique et aux rêves. Un film qui ne surprend pas mais prend aux tripes, un film qui met en lumière un grand Lambert Wilson et révèle un jeune talent qu’on a déjà envie de revoir, Jules Benchetrit. Du bout des doigts, la musique se tisse et l’émotion naît…

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Dimanche, du réel, encore du réel et des prises de conscience

Après un samedi fait d’interviews, il est temps de retrouver le confort des salles obscures. Le premier film du jours est aussi attendu qu’un cadeau de saint Nicolas, c’est « L’ordre des médecins » de David Roux. Comme le titre le laisse pressentir, nous n’avons pas là affaire à un film sur la chasse mais bien un film médical. Mais attention, oubliez tout de suite Grey’s Anatomy et Good Doctor, l’extraordinaire n’a pas sa place dans cette brillante fresque médicale, c’est uniquement le réel qui réside au cœur de ce film qui ébranle autant qu’il interpelle. On retrouve ici un grand, un immense Jérémie Rénier. L’histoire est celle d’un médecin qui redevient un homme alors qu’il est confronté à la maladie de sa propre mère. Alors que sphères intimes et professionnelles se téléscopent, c’est tout un univers qui s’apprête à imploser. D’une justesse inouïe, l’Ordre des Médecins laisse bouleversé par ses personnages, ses acteurs et son histoire pourtant simple mais d’une rare force de frappe. Un film attendu, vu et adoré.

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Et la deuxième très belle découverte du jour est attribuée à « Pour Vivre Heureux » de Dimitri Linder et Salima Sarah Glamine. Voilà encore une tragique histoire d’amour et de famille à faire pâlir Sophocle. Nous suivons Amel, 17 ans et d’origine algérienne, et son amoureux Mashir, 22 ans et d’origine pakistanaise. Leur amour caché transcende l’écran dès les premières minutes du film, autant dire que le duo formé par Sofia Lesaffre et Zeerak Christopher est vibrant, presque alchimique. Dans cette histoire qui rappelle vaguement « Noces » de Stephan Streker, tout semble aller bien ; les amitiés semblent indéfectibles, la famille est au centre de tout et l’amour est partout. Mais, lorsque la famille de Mashir envisage de le marier très prochainement avec sa cousine et amie d’Amel, tout ce microcosme vole en éclat et la tragédie trace peu à peu son chemin dans les cœurs et dans les âmes. Encore un film qui rentre dans cette grande famille du cinéma du réel, fascinant et glaçant de bout en bout il finit par couper le souffle.

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Troisième film de la journée ou objet artistique intrigant : « L’heure de la sortie » de Sébastien Marnier, librement inspiré d’un roman de Christophe Dufossé. Ici, Laurent Lafitte interprète Pierre Hoffman, un professeur suppléant débarquant pour un remplacement dans une classe où le précédent professeur s’est défenestré. Les nouveaux élèves sont « intellectuellement précoces », ils font bande à part et semble préparer quelque chose d’inquiétant. C’est dans ce climat malsain que Pierre Hoffman commence à s’interroger sur le comportement de ses élèves, de plus en plus redoutables.

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À la fois tétanisant et implacable, ce thriller intelligent et d’une extrême beauté, captive de bout en bout. Sans chercher des réponses, il pose des questions, sans en dévoiler trop, il terrorise, c’est là un véritable diamant que nous offre Sébastien Marnier, un film de genre sans doute proche de la perfection où bande-son, lumière et décors somptueux et casting de haute voltige cohabitent dans un monde proche de son auto-destruction. Une claque comme on n’en avait pas encore reçue cette année !

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Sébastien Marnier et Laurent Lafitte (©Fabian Rigaux)

Après avoir consommé sans modération ces 7 premiers films, il est temps de changer de format pour aller faire un tour dans l’univers du court-métrage qui prend place à la Bourse durant tous le week-end. Au programme de cette fin de journée, 11 films présentés dans la compétition nationale. La salle est bien remplie, le jury composé entre autres de Sébastien Houbani, François Jaros, Mustii et Finnegan Oldfield. Le public est chaud, ça fait plaisir de voir un tel accueil pour ces films qui ont rarement la chance d’êtres vus en dehors des festivals. Cette année encore, la barre est placée très haut du côté de la compétition courts-métrages aussi. Aujourd’hui, ce sera quatre coups de cœur absolus avec « Simon Pleure » de Sergio Guataquira, « Eastpack » de Jean-Benoit Ugeux, « Kaniama Show » de Baloji et « D’un Château l’Autre » d’Emmanuel Marre. C’est avec une joie certaine que nous quittons la salle de projection après avoir visionné plus d’une vingtaine de courts-métrages. Cette année encore, ce format encore trop peu diffusé nous aura livré de belles pépites qui donnent foi en l’avenir du septième art.

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Lundi, d’une comédie jubilatoire à une édifiante leçon de cinéma

Ça y est, le weekend est passé, il n’a pas été reposant mais ça, on s’en doutait ! Il es 10h30 et nous voilà déjà installé pour la première projection du jour avec « En Liberté », le nouveau bébé de Pierre Salvadori. Autant dire d’emblée que nous y allons sans trop savoir dans quoi nous nous embarquons. Il était marqué sur l’affiche du film que c’était LA comédie de l’année, c’est tout ce que nous savons.

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Avec « En Liberté », Salvadori, nous entraîne dans une histoire comme on aime en raconter aux grands enfants, ôtant le voile des apparences, là où « les innocents reviennent avec la cruauté des victimes ». Dès les premières minutes du film, nous rencontrons au détour d’un flashback, Jean Santi (Vincent Elbaz), un super-flic (mais pas trop). De retour dans la réalité, nous rencontrons Yvonne (Adèle Haenel), épouse et flic qui aime raconter des histoires à son fils depuis que son mari est mort en héros. C’est lors d’une perquisition homérique d’un club sadomaso qu’elle apprend que son mari était un vil ripoux et qu’avec ses combines, il a envoyé un innocent en prison pour huit ans. Ce pauvre homme c’est Antoine (Pio Marmai) et il est sur le point de sortir alors Yvonne veut se rattraper et part à la rencontre de cet innocent un peu zinzin sur les bords.

J’ai envie de dire : attention, merveille! Ce nouveau bijou de ce génie de la comédie qu’est Salvadori s’esquisse dans une douce folie, un délice de scénario et des dialogues merveilleux. Là où le film aurait pu être un drame crasse et sans espoir, c’est un running-drame cocasse et inespéré qui nous embarque dans sa course folle. Tout s’imbrique magnifiquement dans cette comédie qui manie habilement tendresse, douceur, foutage de gueule permanent, quelques scènes complètement bouleversantes et d’autres d’anthologie. Un trésor audacieux, prodigieux.

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Cette après-midi, on reste dans le thème puisque parmi ses leçons de cinéma, le festival propose cette année une rencontre autour du scénario avec Pierre Salvadori. Un petit sprint plus tard, je suis installée dans la salle de La Bourse. Le public se fait timide en ce lundi après-midi, mais à en juger par les carnets prêts à être remplis de notes, il sera à l’écoute du réalisateur. Charismatique Pierre Salvadori vient nous livrer sa vision du cinéma, de la comédie et du scénario. Lui qui parvient toujours à charmer le spectateur avec ses histoires drôles et touchantes nous parle de son amour du récit, comment on raconte une histoire, voilà ce qui l’intéresse. « Comment amener tout doucement le spectateur à danser avec moi pendant une heure et demie sur un tempo bien particulier, un air bien particulier ? » Une chose est sûre, Pierre Salvadori aime le cinéma mais il aime aussi son public, cela se ressent tant dans ses paroles inspirées et inspirantes, que dans son cinéma généreux à foison.

Lorsqu’on l’interroge sur l’importance de l’intrigue, il sursaute : « On ne peut pas aimer un film uniquement pour son intrigue, il y a tellement plus derrière. » Quant à façon de toujours faire la part belle à tous les sentiments, il ajoute qu' »il n’y a pas de sentiment indigne, il n’y a que des façons indignes de les traiter. »

Le public est pendu aux lèvres de Pierre Salavdori, il boit ses paroles et prend des notes. Quand on est créateur et qu’on se retrouve face à un artiste aussi talentueux que lui, on ne peut qu’humblement écouter. Au bout de deux heures, la rencontre touche à sa fin et tout le monde se quitte avec la même envie : raconter des histoires, qu’importe l’intrigue et qu’importe les sentiments !

La suite au prochain épisode 🙂

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