David B. et Giorgio Albertini emmènent Alix dans la cité de l’indicible peur : « Nous avions envie d’une grande bataille »

Alix a septante ans. Pourtant, à la canne qui lui permettrait de supporter le poids des âges, c’est toujours le bâton du pèlerin que le fringant Gaulois fait citoyen romain préfère pour partir à la découverte d’un monde lointain à une époque révolue. Et c’est la jeunesse des années 50, quand la ligne claire le tirait à l’aventure qu’ont retrouvée David B. et Giorgio Albertini pour leur entrée guerrière dans la série mythique. Veni, Vidi, Vici et interview !

Bonjour à tous les deux, Alix a septante ans. Il est né bien avant vous. Du coup, comment avez-vous fait sa connaissance ?

David B. : Ça fait très longtemps que je le lis. J’ai commencé quand j’étais petit. Alors, je lisais ses aventures dans Tintin… par petits bouts. Nous n’achetions pas Tintin, toutes les semaines. Puis, un jour, j’ai eu un album entre les mains, puis un autre, je les ai gardés jusque maintenant.

Du coup, quand Giorgio est venu vers moi avec ce projet de reprise d’Alix, j’ai sauté sur l’occasion.

© David B./Albertini/Belardo/Moscon chez Casterman

Giorgio : C’est un peu la même chose pour moi si ce n’est que quand j’étais enfant, Alix n’était pas bien publié et distribué en Italie. C’était vraiment difficile de mettre la main sur un exemplaire. Mais, j’avais des cousins en France. Et c’est grâce à eux que j’ai découvert le héros de Jacques Martin… par les images. À l’époque, je ne savais pas lire le français. C’est par les images que je suis tombé dans l’histoire. Je les ai redécouverts plus tard quand j’ai pu enfin les lire. Forcément, le futur archéologue que j’étais ne pouvait qu’être attiré par ces morceaux d’Antiquité servis sur un plateau.

Qu’est-ce qui, pour vous, a rendu Alix immortel ?

David B.: Avant tout, la cohésion entre le texte et l’image. Alix, c’est une BD qui n’est pas enfantine, ni bébête, emplie de problèmes d’adultes. J’étais très heureux de pouvoir lire ça, de sentir que je n’étais pas pris pour un gamin. Alix, ce sont des problèmes forts, une histoire prenante d’où n’est pas absente la tragédie. Le tout, dans une ambiance très particulière.

© David B./Albertini/Belardo/Moscon chez Casterman

Giorgio : Martin éprouvait un grand intérêt pour la restitution de l’époque, je l’ai tout de suite compris. À l’image, j’avais une partie de la vérité. Tout ce qu’il trouvait en se documentant, en effectuant des recherches historiques, il le jetait dans son image. Pour le jeune homme que j’étais, c’était important.

Il n’y a aucun numéro de tome sur cet album. Du coup, où situez-vous ce Veni Vidi Vici ?

David : Question style de dessin, nous sommes clairement dans la période ligne claire. Près de La griffe noire ou de La tiare d’Oribal. Après, je sais qu’il y a des sites sur lesquels des passionnés méticuleux tentent de dresser la chronologie des albums d’Alix, c’est loin d’être facile. Dans l’oeuvre de Jacques Martin, il n’y a jamais de datation. On peut situer certains albums de par les événements, les guerres dans lesquels ils s’implantent mais ça reste vague.

© David B./Albertini/Belardo/Moscon chez Casterman

Giorgio, vous qui êtes archéologue mais aussi scénariste (Chronosquad) et écrivain, on ne vous imaginait pas au dessin ?

Giorgio : Dans mon boulot de reconstitution des sites archéologiques, le dessin a toujours été une pièce maîtresse. Je suis plus dessinateurs qu’écrivain, d’ailleurs, illustrateur scientifique. La BD, c’est un autre moyen de le faire.

Tout en se disant bien qu’on simplifierait, que la scientificité et la science de la reconstitution ne sont jamais que des voisins de l’Histoire. Comment être sûrs à 200% que quelque chose s’est vraiment passé de cette manière ? Impossible, nous n’étions pas là. Nous ne pouvons qu’imaginer. Alix, c’était ça, il fallait parfois que Martin recrée ce qui n’était pas documenté.

© David B./Albertini/Belardo/Moscon chez Casterman

Reste que les images sont des passages d’informations. Je m’en suis aperçu il y a longtemps, dans le monde de l’archéologie. Même, la restitution que proposait Martin de ces événements antérieurs m’a suivi toute la vie. À la liaison de la fiction et du travail scientifique.

Le lecteur est donc en droit de se demander ce qui est réel et ce qui est inventé de toutes pièces.

David B. : Ce qui est vrai, c’est le contexte historique, la lutte entre César et Pharnace II, Roi du Pont, lors de la Bataille de Zéla, en Asie Mineure. Dont il tirerait le rapport avec la fameuse phrase qui donne le titre de notre album : Veni Vidi Vici.

Pour le reste, si l’on sait qu’il y avait un temple dédié à Jupiter à Samosate et qu’on a pris en compte quelques bases réelles, on a inventé tous ses souterrains qui passent en dessous de la ville et relient ses temples, dans lesquels se déroule une partie de l’histoire. De même, nous avons inventé le temple de la peur.

© David B./Albertini/Belardo/Moscon chez Casterman

Quelle était votre envie première en abordant Alix ?

David B. : Une bataille, une envie de scènes d’action. Ce que, à part des escarmouches, nous n’avions jamais vu dans Alix. Si ce n’est peut-être à la fin de La tiare d’Oribal. Alix n’était pas coutumier des grands combats opposant des armées. Puis, le fait de montrer Jules César prononçant sa phrase mythique.

César qui joue les figurants de luxe, il n’arrive qu’à la toute fin de cette histoire…

David B.: … mais il peut compter sur son fidèle Alix, envoyé en mission pour retrouver des textes, des livres afin d’alimenter la bibliothèque de Rome. L’idée était que César soit en route mais pas encore en vue et qu’à la toute fin de la bataille, Alix sorte de terre et que la première chose qu’il puisse voir soit César sur son cheval.

Justement, dessiner un champ de bataille, ce n’est pas trop compliqué ?

Giorgio : Pas du tout ! Je suis historien et, avec David, nous partageons la passion de l’histoire militaire. J’ai déjà écrit dans des revues spécialisées. Alors, dessiner un combat, même avec beaucoup de personnes engagées, ça ne m’a pas vraiment posé de difficulté.

© David B./Albertini/Belardo/Moscon chez Casterman

Puis, David a fait un tel storyboard… qu’il aurait suffi de le publier, en fait !

David B.: Il exagère, il ne faut pas minimiser son dessin. C’est vrai que je ne rends jamais un scénario écrit. J’ai tendance à le composer moi-même, à déjà structurer le texte, le dessin, à simplifier chaque personnage.

Giorgio : J’espère qu’il y aura un fascicule, une édition qui sortira avec ce storyboard !

Aussi, vous avez travaillé sur les texte. On est loin des tomes surchargés de texte. À une autre époque de la BD.

David B. : Si nous voulions garder à l’esprit de faire un hommage, nous devions faire attention à ne pas décalquer ni à parodier. À prendre notre liberté. Nous avons pris le parti de supprimer les récitatifs obsolètes. Ça me correspondait assez bien, j’aime être direct.

C’est aussi pour ça que nous voulions des scènes d’action, pour aller de l’avant. Les lecteurs, les enfants d’aujourd’hui sont habitués à lire des images, il n’y a pas besoin de leur donner une tonne d’indications.

Tout au long du récit, vous misez sur la peur, le climat est très anxiogène.

Giorgio : C’est en ça, notamment, que l’histoire de David est remarquable, tout se déroule autour de la peur, un sujet contemporain, qui nous est familier, ces derniers mois.

© David B./Albertini/Belardo/Moscon chez Casterman

Puis, il y a la place des esclaves. Partout où va Alix, Enak est pris pour son esclave. Cette société-là était-elle obsédée par ça ?

David B. : C’est une société où chacun à sa place, graduellement. Il y a les citoyens romains, les esclaves, les barbares. Chacun ne pouvait déroger à sa place. Et le nombre impressionnants d’esclaves servaient à tout faire. Alix a du mal à trouver sa place dans cette société, il n’apprécie pas l’esclavage. Je voulais montrer le problème et c’est vrai que j’aimerais prolonger ça dans un autre album.

© David B./Albertini/Belardo/Moscon chez Casterman

Giorgio : C’est un monde loin de nous, différent. C’est important de souligner, de marquer les évolutions.

Alors ça y est, vous êtes partis pour continuer la série ?

David B. : On travaille sur un autre Alix, oui. Mais cela dit les autres tandems déjà à l’oeuvre sur les précédents albums continuent eux aussi de développer leurs histoires. Finalement, l’évolution de la série Alix est semblable à celle des Blake et Mortimer. Chacun travaille de son côté, avec son style. Nous ne sommes pas là pour nous concurrencer. Puis, les autres séries continuent. C’est aussi pour ça que nous voulions marquer le coup, parler de guerres et nous plonger dans la période années 50 de Martin plutôt que les années 60 et 70.

La suite alors ?

David B. : On a deux idées qui nous paraissent exploitables.

Giorgio : Je pense qu’on a créé un personnage important avec la géant qui intervient dans ce tome-ci. Il manquait une figure féminine dans la série.

David B.: Je ne sais pas si ça manquait mais toujours est-il que tout d’un coup une géante apparaît frontalement à Alix. Une féminité qu’on ne peut manquer, une grande méchante qui, pourtant, nourrit une certaine fascination de notre héros. Elle est dans deux camps opposés, mais il n’y a pas de haine entre eux. Ça peut être intéressant à exploiter.

© David B./Albertini/Belardo/Moscon chez Casterman

Merci à tous les deux. Rappelons que votre travail est exposé au Centre Belge de la Bande Dessinée jusqu’au 14 octobre. Ajoutons qu’en cette année-versaire, le prochain Alix Senator « La cité des poisons » paraîtra le 21 novembre.

Série : Alix

Tome : Veni Vidi Vici

Scénario  : David B.

Dessin : Giorgio Albertini

Couleurs : Giorgio Albertini, V. Belardo, V. Moscon

Genre: Aventure, Guerre, Histoire

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 48

Prix: 11,95€

Date de sortie: le 19/09/2018

Extraits : 

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