Frais, culotté et dérangeant à la fois, Lutte des Classes appuie là où ça fait mal avec insistance et à juste titre

Quand deux jeunes comédiens de vingt-cinq ans fraîchement sortis du conservatoire décident d’adapter au théâtre La Lutte des Classes, roman d’Ascanio Celestini qu’ils ont épuré et agrémenté de chansons de l’auteur et d’extraits d’autre textes de celui-ci, ça donne un spectacle original et vivant qui bouscule et interpelle chaque spectateur frontalement et sans filtres. Actuellement en représentation au Théâtre des Martyrs à Bruxelles jusqu’au 20 octobre.

© Andrea Messana

l y a Marinella et Nicola, tous deux rivés à des conversations de deux minutes et quarante secondes, pas une de plus, dans un call center. Tous les deux enfilent les « allo-en-quoi-puis-je-vous-être- utile » pour 85 cents l’appel. Marinella travaille le jour et dort la nuit… Gamine, Marina rêvait de devenir pape mais faute d’un bout de viande entre les jambes, elle prend conscience de l’inégalité des sexes. Nicola, qui a un frère qui dit les mots à l’envers, prend les coups de fil comme on cueille les tomates. Un travail à la pièce, en somme, mais ce mot est interdit en Italie. La boîte préfère le terme d’ « appel à contact utile ». Alors Nicola dit qu’il passe à travers les murs, le jour où il le fera pour de vrai, ce sera le jour de la révolution. (Théâtre des Martyrs)

Le théâtre crée de l’empathie (Salomé Crickx)

C’est dans la petite salle du Théâtre des Martyrs, en plein coeur de Bruxelles que Salomé Crickx (les Femmes Savantes, mise en scène de Frédéric Dussenne) et Iacopo Bruno (meilleur espoir masculin pour son rôle dans Lehman Trilogy) incarnent deux employés précaires d’un call center à Rome en proie avec un quotidien difficile, et un travail payé 85 centimes brut l’appel ne devant pas durer plus de deux minutes quarante d’écoute sous peine de ne plus être rémunéré. Un boulot peu gratifiant et soumis au bon vouloir d’un patron qui leur a glissé une sorte de bombe virtuelle dans la poche prête à exploser à tout moment.

Pour se sentir supérieur à un interlocuteur quelconque, il faut se l’imaginer nu, si possible assis sur la cuvette des chiottes.

© Andrea Messana

Le texte de Celestini nous est servi brut et dur mais aussi avec cette légèreté de la jeunesse qui ouvre les yeux, se révolte et nous interpelle, nous public, installé quasi en cercle autour des comédiens dans une salle qui reste souvent éclairée afin que chaque spectateur puisse observer les réactions de l’autre. Cette configuration du public rappelle les cercles révolutionnaires à la base de toute lutte des classes.

Les comédiens virevoltent et circulent parmi nous, montent sur les sièges, nous offrent des biscuits et des bières, et nous jettent des gobelets en plastique qu’ils écrasent ensuite au sol. Ils nous bousculent. Car les mots sont durs, crus, violents, âpres, interpellants, dérangeants. A juste titre.

Marina rêvait de devenir pape mais faute d’un bout de viande entre les jambes, elle prend conscience de l’inégalité des sexes.

Célestini parle du communisme, d’Auschwitz et de son Arbeit macht Frei inscrit sur son portail, des homosexuels (superbe texte interprété par Salomé Crickx, et qui constitue un des moments forts du spectacle), de la condition de la femme et de toutes ces petites choses qui créent l’inégalité.

Avec ce spectacle original fruit d’une adaptation dans laquelle on sent une implication très personnelle des deux jeunes comédiens adoubés par Philippe Sireuil (metteur en scène et professeur, co-fondateur du Théâtre Varia), Lutte des Classes constitue un ticket gagnant pour tout spectateur curieux et à l’écoute d’une parole juste et d’une jeunesse qui porte toujours avec fierté le flambeau de la révolte contre l’injustice sous toutes ses formes. Iacopo Bruno est parfait dans le rôle de Nicola. Quant à Salomé Crickx, elle campe une Marinella dont la fraîcheur et le sourire craquant portent des mots graves avec une classe folle, une sensibilité et un second degré qui font mouche. Brillant  !

Jean-Pierre Vanderlinden

LUTTE DES CLASSES

DURÉE
1h00 sans entracte

TEXTE
d’après Ascanio Celestini

DE & AVEC
Iacopo Bruno et Salomé Crickx

ASSISTANAT TECHNIQUE & ARTISTIQUE
Andrea Messana

LUMIERES
Renaud Ceulemans

REGIE
Cristian Gutiérrez

COPRODUCTION
Une production Le Festin/Mars dans le cadre de la Biennale 2018, le Théâtre des Martyrs – Bruxelles et la Coop asbl.

Réservationshttp://theatre-martyrs.be

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