Pieter de Poortere et Dickie, porte-paroles de la nouvelle BD flamande : « Aucun auteur de l’expo n’a envie de produire 48 planches en six mois comme nos prédécesseurs »

Un vent nouveau souffle sur le Centre Belge de la Bande Dessinée, un vent venu du nord qui se répand allègrement sur le monde du Neuvième Art. Les auteurs de la Nouvelle BD Flamande, celle qui prend le temps et le talent, sont en vogue et le Centre leur fait l’honneur d’une exposition de dix mois. Nous avons rencontré Pieter De Poortere, créateur du fabuleux Dickie, pour nous éclairer sur l’état d’esprit de cette nouvelle vague qui fait des flammes !

Le Centre Belge de la Bande Dessinée et un panel de héros © Pieter Poortere

Bonjour Pieter. C’est une belle exposition à laquelle vous participez, non ?

C’est vrai ! Ce n’est pas souvent qu’on rencontre d’autres auteurs. À force de travailler seul dans ma chambre, ça fait du bien de sortir de là ! (Rires).

Mais pour vous, c’est quoi la BD flamande ? Qu’elle soit nouvelle ou ancienne, d’ailleurs.

Cette exposition montre une partie du monde de la BD flamande. Il faut savoir qu’il y a dans notre partie du pays une grande tradition de bande dessinée à tendance « Nederlandse familie », extrêmement populaire. Ici, nous sommes face à une génération d’auteurs qui n’ont pas suivi cette voie, cette ligne des ancêtres. Si vous cherchez un fil rouge entre les oeuvres, vous vous rendrez compte qu’il n’y en a pas. Il y a 18 auteurs exposés et tous ont des esprits différents, avec de très riches variations. Je suis incapable de trouver un mot qui puisse résumer ces univers.

© Didier Fouss

La plupart des auteurs sont d’ailleurs déjà traduits. En Français ou alors en Anglais. Nous sommes en présence d’une génération qui peut viser d’autres marchés, dépasser les frontières. Ce qui était moins vrai avec les albums « de famille »….

Qu’est-ce que vous lisiez alors, quand vous étiez enfant ?

Ce que tout le monde lisait, les Bob et Bobette, Kiekeboe. Des récits très populaires, connus avec des éléments qui reviennent. Ce à quoi un Simon Spruyt peut par exemple rendre hommage… de manière décalée. Mais cette BD de famille était un concept qui misait sur la rapidité et la reconnaissabilité du format : 48 planches et un rythme de parution très régulier, tous les six voire tous les quatre mois. Ce qu’aucun auteur de l’expo n’a envie de faire. On ne rêve pas de série, on veut expérimenter et, pour ce faire, il faut nécessairement du temps.

© Pieter De Poortere

À l’époque des BD de famille, l’auteur devait produire 1/2 planche par jour… soit 3 planches par semaines. Ça ne laisse pas suffisamment de temps au reste, au travail d’illustrations, de recherches, d’expérimentation. Résolument, on ne rêve pas à ça.

Cette BD que vous pratiquez, a-t-elle été influencée par d’autres choses ?

Vous savez, je ne regarde pas seulement le monde de la BD, mais aussi celui de l’illustration, de la musique. Nous sommes à une époque où il y a beaucoup de crossovers.

© Pieter De Poortere

Et si le monde Franco-Belge est le terreau de grandes séries, on y voit aussi de plus en plus de romans graphiques, d’histoires plus expérimentales. La Belgique, c’est un tout petit pays qui est très riche, il y a beaucoup de talent au kilomètre-carré !

Mais l’humour est différent, non ?

C’est vrai que ce qu’on fait Nix, Simon Spruyt ou moi-même, s’apparente beaucoup au surréalisme, à quelque chose de très belge. C’est ce que mon éditeur chez Glénat me répète souvent : « y’a qu’en Belgique que vous pouvez faire ça ». Mais ce que mes collègues et moi faisons ne se limite pas à ça, c’est très riche.

© Pieter De Poortere

Comment expliquez-vous que vous ayez tous, à un moment, été à contre-courant de la BD familiale bien implantée ?

Je ne pense pas qu’il y ait eu un mouvement ou quoi que ce soit, on est tous des solitaires. Cela dit, il y a une chose qui a sans doute favorisé cette émergence : les aides du Vlaams Fonds voor de Letteren (le Fonds Flamand des Lettres) et de sa commission BD qui, à coups de subventions, a permis à des auteurs de se consacrer entièrement à leurs albums, d’y être occupé pendant des mois avec un dessin qui ne rend pas possible la faisabilité de trois planches par semaine. Le tout sans se soucier du financier. C’était il y a quinze ans. Il y a huit ans, il y a aussi eu l’exposition à Angoulême « Ceci n’est pas la BD flamande » qui nous a sans doute permis de mieux nous faire connaître.

© Pieter De Poortere

Tout cela explique sans doute ce départ qui, même si nous avions imaginé notre propre langage, a été répercutés par des traductions, des présences dans des festivals internationaux. Une revanche par rapport aux grands auteurs flamands qui jusque-là, sauf exception, n’avait jamais vraiment réussi à s’exporter malgré leur grand succès chez nous. Beaucoup d’auteurs cherchent ainsi à se faire traduire.

Vous, ce n’est pas trop un problème, vos bandes dessinées sont muettes !

C’est vrai, il n’y a que le titre à traduire. Ainsi, Boerke, qui signifie « petit paysan », est devenu Dickie partout où il a été traduit. Il y a quelque chose d’universel dans mon travail. Et je m’en aperçois d’autant plus quand je passe dans ce Centre Belge de la Bande Dessinée où se trouve la chambre de mon Dickie dans un auditorium customisé avec mes travaux d’animation, mes dessins… Et je me retrouve dans cette pièce au milieu d’un public universel qui comprend cet univers sans parole. Je suis toujours amusé de voir les gens rire en n’importe quelle langue, qu’ils viennent de Corée ou de Russie.

© Didier Fouss

En apparence, votre héros, Dickie qu’on ne présente plus, fait très famille… mais ce n’est qu’une apparence.

Oui, un style bel et bien voulu qui ressemble aux dessins pour les tout-petits, des lignes très épaisses, des couleurs brillantes… pourtant on est loin des histoires conçues pour les enfants. Mais j’ai souvent des réactions de parents qui ont acheté l’album en pensant faire plaisir à leurs enfants puis qui se sont retrouvés avec des histoires ne leur convenant absolument pas. Moi, de mon côté, mon parti est de toujours imaginer les pires choses qui puissent arriver à mon petit fermier.

© Pieter De Poortere

Finalement, je me rends compte que je connaissais Dickie bien avant de savoir que vous étiez son auteur. Sa notoriété a-t-elle dépassé la vôtre ?

Je suis content que ça aille dans ce sens-là ! Ce n’est pas tellement important qu’on sache que je suis son créateur. C’est pour ça qu’on devient auteur de BD, pas pour être dans la lumière mais pour que quelque chose d’autre y soit. Dickie, il est simple. Il emporte vite l’adhésion du lecteur ou plutôt sa pitié, sa compassion. C’est important pour qu’une série soit intéressante que son personnage soit vivant.

© Pieter De Poortere

Dickie ne serait-il pas l’héritier caché du Miffy de Dick Bruna et du Lapinot de Trondheim ?

Oh, c’est cool que vous disiez ça ! C’est vrai que c’est un peu ça. Miffy, c’est le personnage pour enfant par excellence, à l’économie des traits. Si bien qu’il est difficile de montrer l’émotion avec si peu de matière. Une larme de temps en temps. C’est vraiment à la limite du jeu. Des limites de formes, des limites de couleurs que tu maries entre elles.

Miffy © Dick Bruna

Quant à Lewis Trondheim, il a prouvé qu’il n’était pas nécessaire d’être un grand dessinateur, un technicien, pour raconter des récits parfois compliqués, high level, parfois complètement débiles. Je pense à La Mouche, notamment.

Lapinot © Lewis Trondheim

D’ailleurs, Dickie comme Lapinot est plus un acteur qu’un personnage de BD, c’est ce qui fait qu’il peut se retrouver dans n’importe quel univers.

Tout à fait, comme un Playmobil ou un Lego dont tu changes le costume pour continuer dans de nouvelles aventures, de nouvelles idées. Dans le prochain album, Dickie arrivera dans le monde de l’art et racontera l’envers des tableaux très connus.

© Pieter De Poortere

Vous pensiez en le créant qu’on en parlerait encore en 2017?

Pas du tout. Dickie, je l’ai créé pour un travail de fin d’étude, il y a 17 ans. Je n’ai jamais rêvé que je pourrais encore l’animer des années après. Mais je n’ai pas encore vraiment envie d’arrêter (rires). Une série d’animation est en préparation, on va essayer d’aller visiter l’Asie et l’Amérique avec, là où beaucoup de gens ne connaissent pas encore Dickie.

Et cette expo alors ?

Moi, ce que j’aime par-dessus tout, ce sont ces originaux qui sont mis en valeur. Des vrais originaux, hein, pas des reproductions. C’est très intéressant de voir comme le collègue fait le boulot, avec quelles techniques. Un peu d’encre de chine là, par exemple. Après, j’imagine que le visiteur lambda, celui qui ne dessine pas, sera attentif à d’autres choses, avec un autre regard.

Au-delà de ça, il y a ce plaisir de tous se retrouver. Je connais quasiment tous les auteurs présents. Pourtant, on ne se voit jamais. C’est l’occasion !

Merci Pieter et vivent Dickie et la nouvelle BD flamande !

L’exposition « La nouvelle BD flamande » est à découvrir depuis ce 19 septembre et jusqu’au 3 juin 2018 au coeur du Centre Belge de la Bande Dessinée (rue des Sables 20 à Bruxelles). Elle a pour commissaires Mélanie Andrieu et Tine Anthoni et rassemble Brecht Evens, Nix, Pieter de Poortere, Simon Spruyt, Judith Vanistendael, Michaël Olbrechts, Wide Vercnocke, Ben Gijsemans, Wauter Mannaert, Jeroen Janssen, Maarten Van De Wiele, Ilah, Bart Schoofs, Brecht Vandenbroucke, Randall C., Gerolf Van De Perre, Serge Baeken et Philip Paquet. Aperçu !

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