Petite-Vallée, bulle de confort entre terre et eau, trésor de chansons dont les Québécois ont le secret… bien gardé !

On a mis le temps et on est bien gêné de se retrouver à la fin de l’été sans vous avoir parlé de la deuxième partie du voyage musical qui a en-chanté notre été, chanceux p’tits Belges que nous étions d’avoir gagné un beau voyage au Québec, guidé par les notes d’une musique qui, si elle ne traverse pas toujours l’océan, sait traverser les coeurs.
 
Alors que nous quittions Tadoussac, ses bélugas et ses ondes festives, serpentant le long de la côte et de falaises impériales, nous n’étions pas bien loin d’un retour à l’état sauvage. Le vaste fleuve à gauche, la montagne (ou du moins une sorte de maquis gaspésien) à droite, et sur la route quelques âmes. Comme dans les westerns. Des villages plein de charmes, implanté « plic-ploc » sans quadrillage, comme si le vent les avait portés là. La route est longue mais on ne se lasse pas. Et puis, il faut prendre à gauche, après Grande-Vallée et avant Petite-Vallée, au sommet d’une montagne russe. On s’y risque, de peur de se jeter dans la gueule du loup, du haut d’une autre falaise… mais non, si la route est pentue, elle continue, descend à vitesse grand V et nous mène à un petit coin de paradis en bord de « baie », un secret bien gardé : le Théâtre de la vieille forge. Tout petit épicentre d’un festival qui compte et dont la réputation n’est plus à faire.
On entre, l’ambiance est chaleureuse, animée par des bénévoles qui ont le coeur sur la main. La simplicité-même. D’ailleurs, nous serons logés chez l’habitant. Tant mieux, ça nous permettra d’approfondir notre immersion, de mieux comprendre ce talent et cette nature à être simple et généreux, enjoués, dont tous les habitants de la région semblent avoir hérité. Ça nous change des mines parfois grises de notre petite Belgique.
Le festival a déjà commencé depuis quelques jours et on se met bien vite dans le bain (pas dans le Saint-Laurent, l’eau est bien frisquette !). L’heure est à la danse et on ne peut mieux commencer avec Bon Débarras qui bat la chamade et met notre coeur et nos pieds à l’ouvrage. Le trio folklorique dont le spectacle ne peut mieux porter son nom (« En panne de silence ») a sa popularité et dicte sa loi et son tempo, en gigue et en énergie dans cette Vieille Forge qui rajeunit d’un seul coup. Après quoi, l’esprit festif et dansant attend son comble et la veillée de danse traditionnelle attend son heure. Le « Calleur », Normand Legault, prend place, accompagné de musicien acquis à cette cause ancestrale : faire danser un peuple hétéroclite qui n’a plus d’âge sur ce parquet usé à force de quadrilles, sets carrés et contredanses. Les plus coriaces se laissent avoir, pas besoin de savoir danser, tout s’apprend, encore plus quand on est en famille !
Le lendemain, place aux chansonneurs, ces jeunes (et moins jeunes) qui montent qui montent qui montent et qui, à la faveur de la destination chanson fleuve, ont fait escale à Montréal, à Québec, à Tadoussac et enfin Petite-Vallée, glanant à chaque fois confiance en eux et assurance scénique. Il faut les suivre, ces huit chansonneurs et leurs univers très différents. On commence avec Boule et son charme « made in Normandie » (plus stone que Charden d’ailleurs). Sans trop sembler y toucher dans sa quête du mini-minikini sur la route des moules, Boule dévoile un monde gentiment délirant au son d’une voix qui a vite fait de nous faire penser à celle d’Arthur de… Feu! Chatterton… dans un tout autre genre. On change d’univers, et c’est Laure Babin qui, toute en électricité et en nuances, qui appuie l’envoûtement de sa voix céleste. Dommage, on n’a pas tout compris (la barrière de la langue, de l’accent et des expressions joue plus qu’on croit au Québec, et c’est ce qui crée aussi une part de mystère). En attendant, le panorama continue avec un artiste du cru, Juste Robert… qui porte une couronne quand même. Une sorte de Gaëtan Roussel du Québec, showman aux accointances, l’air de rien, écorché aussi mais avec une vraie force de frappe textuelle quand il parle de mémoire vivante ou de la femme de sa vie. Et, tout d’un coup, celui du tonnerre et du coeur, Juste Robert nous choppe dans l’émotion d’une balade piano-voix avant de reprendre sa guitare. Puis, plus pepsodant, plus coloré, c’est Rose Bouche qui invite à un festin d’étincelles avec sa clochette, son soleil, une voix comme dans les 60’s, comme sur un vinyle. Sa fraîcheur est folie, jolie. Disney aurait tout à gagner de l’engager pour ses prochaines BO !
Après quoi, dans un registre plus sérieux, la brise maritime se transforme parfois en tempête sous les coups donnés par Lou-Adriane Cassidy, son sens des mots et des notes qui a conquis les jurys puisqu’elle a raflé toute une série de prix. Plus groovy, plus dancefloor, c’est Étienne Fletcher qui a la tâche, pas si lourde, de succéder à celle qui affolera bientôt les compteurs. Le « Fransaskois » a la pop folk qui dépote et capote, entre amour courtois et variétés de portraits, qui aurait pu dire qu’il s’imposerait en gourou de la transe un peu plus tard dans ce set. Une frappante découverte. Après quoi, MCC traîne sa voix comme des volutes pour nous emmener en beaux voyages de guitare. La jeune femme est « aux oiseaux » et on n’en est pas loin. Il y a de l’impact, des chutes, des remontées fantastiques (un peu comme le trajet qui nous a menés à Petite-Vallée) et surtout ce grain jamais égalé et inexplicable qui fait la beauté et l’identité des artistes québécois. Enfin, pour clôturer le bal des jeunes premiers (mais pas des derniers quand il s’agit de nous emporter), c’est Simon Daniel et son charme plus « english » qui amène de sa chaleur sur la scène, sans besoin de grande vocalise pour forcer l’écoute. Sans doute, le chanteur le plus naturel et le plus complice avec ses musiciens qu’on ait vu ce soir-là.
Vous vous souvenez de Cayouche, ce Ch’ti du Québec qui pourrait tout à fait incarner un patron de saloon vieillissant dans Lucky Luke ? On a trouvé son équivalent féminin. Avec une force de frappe triplée : les Hay Babies. En guise de pancarte d’avertissement à ce concert, on verrait bien : « Hey toi, l’étranger, tu es le bienvenu mais sache qu’ici les femmes font la loi, pas à coups de colts mais à coups de guitare. » Brutes de décoffrage, les trois jeunes femmes ont vendu leur « char »… pour s’acheter un van pas forcément aux normes. Du coup, elles craignent l’inspection, elles en ont fait une chanson. Ça en dit long sur leur excentricité, refoulée parfois pour mieux jaillir parcimonieusement (ou pas), en franglais ou en dialecte local. Amusant.
Quittant les grandes artères, le Saint-Michel, pour se retrouver sous un grand chapiteau à Grande-Vallée, l’enfant du pays, Louis-Jean Cormier est forcément très attendu. Pourtant, ce n’est pas la grosse artillerie que le chanteur a sortie. Non, avec sa seule guitare, Louis-Jean promet un spectacle long, lent, sans rebondissement. « Chansonnier », quoi ! Trublion sur les bords, ce guitar hero d’un soir lâche très vite ses promesses pour mieux profiter de tout ce que ses quelques cordes peuvent donner en live. Comme le public, que Louis-Jean pousse dans ces retranchements au moment de le faire exulter : « Je t’arrête tout de suite, Grande et Petite-Vallée, t’as déjà été plus fringante ». Le chanteur-guitariste, lui, fait son strip-tease et dépouille ses chansons pour les rhabiller d’épure. Il est seul et libre comme l’air, nous aussi un peu du coup, et ça lui va comme un gant !

En deuxième partie de soirée, c’est au Big Holubowski, Matt de son prénom. De quoi continuer fort en guitare ! Mais pas que, car ce chanteur arrivé en finale de La Voix possède une voix hors-norme. Sa première note est inatteignable, même pour le moins commun des mortels. L’odyssée, entre français et anglais, est passionnante, ultra-rythmée, sans doute moins douce qu’il n’y paraissait sur le papier. Matt Holubowski est monstrueux et, une nouvelle fois, on se dit qu’il est dommage que ce genre de personnage ne soit pas entendu de notre côté de la francophonie européenne, ou si peu.

La soirée se termine avec Ponteix. À cette heure avancée de la soirée, le théâtre de la Vieille Forge joue le jeu des ombres et des lumières et en avant de la scène, les nouveaux arrivants sont tantôt à pieds nus, tantôt en chaussettes. Comme pour dire : « un dernier concert et puis au lit sans besoin d’enlever les godasses ». Passé un premier morceau à rallonge, on plane déjà dans les lumières rouges. Il y a quelque chose de sacré dans cette musique élémentaire qui se marie fort bien au ressac du fleuve à quelques mètres de là. Introspective et bouillonnante fin de journée.

Le temps file et nous entrons déjà dans l’avant-dernière journée du festival. Par la porte des petits (pas oubliés) sur une Vague de Cirque. Avec le spectacle « Barbecue », le cirque s’invite au cinéma presque muet qui vient surprendre un honnête jardinier qui va voir débarquer dans son jardin non pas ses pires voisins mais Denis la malice puissance 5 et girly : une nièce revenue de voyage en bonne compagnie) ! Le mini-chapiteau de la compagnie (ce n’est pas un inconvénient, il passe partout et ça lui permet des aventures gaspésiens, ce qui n’est pas donné à tous les cirques) déménage et ce qu’il n’a pas en hauteur, il le gagne en vertige fėérique et burlesque, sans oublier le spectaculaire.

Puis, c’est l’heure du spectacle qu’il ne fallait absolument pas manqué : les « Chansons rassembleuses », une rencontre au coin du feu, entouré de tipis (où il y a désormais du wifi) mais à un jet de pierre des villes, entre autochtones et allochtone. Le partage des différences mais aussi d’une inébranlable force commune (celle déployée par Matiu, Karen Pinette-Fontaine, Scott Pien-PicardIvan Boivin, Cédrik St-Onge, Chloé Lacasse, Joëlle Saint-Pierre et Marcie aux côtés de Florent VollantMarc DéryIvyNaomi Fontaine et Guillaume Arsenault) emporte tout sur son passage. La richesse est démultipliée dans cette fusion de deux cultures qui ont tout à gagner à se fréquenter. Alors, bien sûr, il y a des doutes, du blues, des sujets délicats communs à tous ceux à qui on a essayé d’arracher des bouts de culture et de patrimoine pour les intégrer (quel effroyable mot que celui-là) mais aussi une indéniable fierté et un amour des racines qui plongent tout droit vers notre coeur. C’est touchant et festif, un chef d’oeuvre d’humanité et de chaleur qui ne demande qu’à voyager. Pourvu que cette mémoire vivante et vibrante soit accueillie par le monde pas que québécois !

Dernière journée et pas des moindres. La salle de la Vieille Forge est ultra-bondée en ce milieu d’après-midi. Un peu d’imagination suffit à se transporter Sous les cheminées. Monstre sacré au regard clair et bienveillant (mais aussi implacable sur notre époque), Richard Séguin est attendu. Troubadour au grand coeur, défenseur de la ruralité (à l’heure, il est vrai, où les jeunes quittent les si beaux villages pour se rapprocher de la ville) et de la justice sociale, Richard Séguin est de la trempe des tout grands, ceux qui ont la précision des mots dans leur répertoire et l’art d’en user dans la simplicité et l’humanité. Il flamboie !

Autant dire qu’Éric Lapointe, poids lourd du rock made in Québec, programmé en apothéose, a eu bien du mal de surpasser l’émotion ressentie, ce jour-là. Pas que le concert soit fondamentalement mauvais mais que l’artiste est sous-influence d’un certain Johnny Hallyday. Et comme on ne connaît que trop bien Jojo, toute cette débauche de superficialité (un peu pathétique, on le concède, quand le rockeur entre sur scène en s’allumant une clope ou fait semblant de donner des coups de pied) et de chansons gueulardes fait pâle figure à côté de ce dont est capable le taulier. Dommage, mais comme la route reprend le lendemain, ça nous donne l’occasion d’aller nous reposer.

Quelle révélation que cette Petite-Vallée, station immobile et bien campée face à la « mer » dans une montagne russe incessante. Un chant des sirènes auquel il est bien difficile de ne pas succomber et dont l’ivresse est nourrie petit flot par petit flot. Bulle de confort entre terre et eau.

C’est pourquoi, la tristesse est montée, il y a quelques semaines, de notre bout de lorgnette d’Européens redevenus, en apprenant l’horrible nouvelle. Le secret bien gardé, le théâtre de la Vieille Forge a été détruit par les flammes. Un gigantesque incendie qui a répandu la sinistre info à travers le Québec et, plus largement, le monde artistique. On ne sait ce qui a nourri la colère du dieu-feu pour s’en prendre ainsi à ce trésor tout feu tout flamme à l’idée de perpétuer la beauté de la Chanson avec un grand C. Mais la merveilleuse et souriante équipe s’est déjà relevée, vaillante comme au premier jour…nouveau, des mouvements de solidarité s’organisent, une collecte aussi. La Vieille Forge ne fera pas injure à tous les chouettes moments qu’on y a vécus et se relèvera. Qu’ils sachent, elle et ses brillants animateurs, qu’on pense fort à eux depuis notre coin de Belgique. Merci pour tout et à demain… ou bientôt en tout cas !

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