Avec Rodolphe, Laurent Gnoni a amené l’imposteur Pump en territoire western : « Il est sans aucune limite, culpabilité ou moralité et n’est pas intéressé d’être la brute »

Il y a des tristes hasards. Alors que je mettais hier la dernière main à cette interview réalisée avant les vacances, le scénariste majuscule Rodolphe, capable de poésie et de polar, de science-fiction et de naturalisme, est parti. Monstre sacré, il s’était un peu plus essayé au western avec Pump, en compagnie d’un de ses fidèles dessinateurs: Laurent Gnoni. Le deuxième tome est sorti, le troisième sera publié de manière posthume à Rodolphe. En compagnie de Laurent Gnoni, nous avions longuement parlé de cet univers palpitant, mené tambour battant par Edward Pump, un imposteur dont l’appétit est insatiable. Rencontre.

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© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

Bonjour Laurent. C’est la première fois que vous vous initiez à l’univers western, me semble-t-il ?

Oui, totalement.

Comment y êtes-vous arrivé?

Initialement, c’est une idée de notre éditeur Nicolas Anspach. Il a soumis à Rodolphe, le scénariste, cette vision du grand-père de Donald Trump qui a ouvert des bordels aux États-Unis, au Canada et aux États-Unis.

Rodolphe, avec qui j’avais déjà collaboré plusieurs fois (Naufrageurs, Je suis un autre), m’a proposé l’histoire et a laissé voir mes dessins et mes précédents albums à Nicolas Anspach. Nous nous sommes lancés.

Moi, j’ai toujours aimé les westerns, de Lucky Luke à Blueberry. J’étais content d’y passer. J’avais un peu peur au début, sur le dessin des chevaux, etc. Mais, aujourd’hui, on trouve de la documentation facilement. J’étais ravi de faire du western tant j’ai adoré Davy Crockett, les films de John Wayne et tout ça.

Vous aviez déjà eu des projets westerns auparavant, qui ne se seraient jamais concrétisés ?

Non, non. Je navigue entre divers types d’histoires d’aventures. Mais le western, c’était une première. Finalement, dans ma carrière, j’ai eu assez peu de projets qui sont tombés à l’eau. On en a eu un avec Rodolphe. Mais, sinon, ce sur quoi je m’engageais est toujours allé au terme.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

Dans Pump, il est évidemment question d’une part d’ombre, mais il y a quand même beaucoup de lumière. C’est le désert, le sable, le soleil lourd et ses reflets. Ça vous change de vos deux précédentes collaborations avec Rodolphe, où vous dessiniez plutôt des univers obscurs, non ?

Oui. C’est vrai que les côtes des Cornouailles sont beaucoup moins lumineuses. C’est un peu l’inverse dans Pump. C’est vrai qu’avec Pump, nous faisons l’opposé de ce que nous avions fait sur Naufrageurs. Dans Naufrageurs, tout le monde est « pourri ». C’est-à-dire que la survie est tellement difficile que les gens font un peu ce qu’ils peuvent pour s’en sortir. Jusqu’à ce que tout un village conspire pour faire naufrager des bateaux et voler ce qu’il y avait à bord. Pump, c’est l’inverse, avec un seul élément très néfaste dans un milieu plutôt positif. Et effectivement, c’est très lumineux.

Tout le monde est plutôt sympa. Il y a assez peu de bandits, mais c’est Pump qui syncrétise tout, disons.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

La première chose qu’on voit d’un album en librairie, c’est sa couverture, son titre. Comment les avez-vous trouvés, créés? Je me souviens que quand Rodolphe m’avait annoncé sa prochaine série avec vous, au temps où il faisait la promotion de Écoute s’il pleut, il m’avait dit son titre, « Pump », et c’est vrai qu’en relisant mes notes, je m’étais dit « Mais Pump, ça ne veut rien dire »! Je me demandais si je ne me trompais pas sur le mot qu’il avait dit. Mais non!

Effectivement, Pump, vient du testament de M. Pump, aventure de Jo, Zette et Jocko de Hergé. C’est plus la culture de Rodolphe que la mienne, mais je crois me souvenir que c’était un millionnaire pas très sympa, ce M. Pump. L’idée est venue à Rodolphe, plutôt que de partir sur Trump – parce que ça ne l’intéressait pas de vraiment partir du grand-père de Donald Trump – de parler plus largement du capitalisme sauvage. Et il a eu l’idée de cette liaison avec la sonorité de M. Pump, personnage qui se rapprochait de ce que lui avait envie de raconter.

Sur la couverture du premier tome, je voulais un rapport avec l’album Angel Face de Jean Giraud, dans la série Blueberry, qui colle très bien notre personnage. Cette tenue du personnage, assez épurée dans l’ensemble, avec une belle présence du personnage. L’idée, c’était vraiment de mettre cet Eddie Pump bien en avant, avec son visage d’ange et une lumière chaude, comme s’il y avait un peu le feu au saloon, sur son côté droit, et qui fume son gros cigare. Derrière lui, ses bouteilles de whisky. Il se pose vraiment comme tenancier de saloon, alors qu’à la base, c’est juste un gamin de 16 ans qui tire les ficelles comme il peut pour se faire sa place. Mon idée, c’était vraiment de fasciner le lecteur avec un regard hypnotique et une ambiance chaleureuse de saloon, sans en dire plus mais tout en lançant un appel.

Concernant le tome 2, nous avons beaucoup discuté de la couverture avec l’éditeur. Rodolphe et moi étions plutôt partis pour mettre la cousine d’Eddie Pump, Betty, sur la couverture. L’éditeur pensait que ce n’était pas forcément une bonne idée et souhaitait que nous restions concentrés sur notre personnage, Eddie. Alors, j’ai voulu la jouer autrement, plutôt que de le voir au centre, qu’on s’intéresse à lui seul. Il est cette fois dans l’ombre, sur le côté, alors qu’il était lumineux sur l’autre. Il y a beaucoup de lumière en arrière-plan, avec une attaque de banque qui se produit derrière lui, des chevaux qui s’affolent, etc. Et lui, portant l’étoile du shérif, qui recharge son revolver tranquillement. Il y a un mystère, que se passe-t-il? Il y a une attaque de banque, et lui, le shérif, est là avec son pistolet, en train de le recharger tranquillement. Il y a là encore un appel à intriguer le lecteur sur ce qui va se passer à l’intérieur.w

Vous parliez des yeux sur la première couverture. Ici, aussi, tous les yeux, même ceux des chevaux, je le remarque maintenant en la regardant, mais aussi les yeux de l’employé de banque qui transporte cette somme sont braqués, en fait, sur Eddie.

C’est ça. Il y a un affolement général qui contraste énormément avec la tranquillité d’Eddie, c’est un animal à sang froid.

Comment créer ce genre de personnage avec une gueule d’ange, mais qui nourrit de noirs desseins ?

Alors, je pense que c’est cet amour du contraste qu’a Rodolphe, il aime bien créer des personnages hauts en couleur, ce qui me facilite les choses en fait. Parce que faire un type à belle gueule qui ne fait que des crasses, c’est exactement le rapport qu’il y a entre le dessin qui va montrer les choses d’une manière très lumineuse, très positive, et le sombre dessein, justement, comme vous le dites, du personnage qui n’a pas forcément une idée précise de ce à quoi il veut en venir. Ce n’est pas un méchant qui a une grande vision de ce qu’il voudrait faire. C’est juste quelqu’un qui prend tout ce qu’il peut. Sans aucune limite, sans aucune culpabilité, sans aucune moralité. Pour moi, c’est du pain béni, c’est-à-dire que je montre quelqu’un de charmant, de sympathique, mais il faut que je joue sur les regards, sur sa façon de se présenter aux autres. Il y a quelque chose de visuel à ne pas manquer, et j’espère y arriver pour rendre hommage au scénario de Rodolphe.

Ex Libris © Rodolphe/Gnoni chez Anspach

En découvrant votre héros, je me faisais la réflexion, il ressemble un peu à un personnage de manga, un peu un chevalier du Zodiaque, les cheveux blonds…

Oui, c’est sans doute dû à cette grande mèche que j’ai mise en place pour rappeler un petit peu le président américain. Je voulais mettre quelque chose d’iconique, en fait. Il y a des codes qui marquent très vite. Cette grande mèche blonde, ses yeux un peu en amande, ça rappelle effectivement un peu la culture japonaise.
Aujourd’hui, j’ai 53 ans, donc quand j’avais 5 ou 6 ans, les premiers Goldorak passaient à la télé, les Albator aussi, j’ai forcément été influencé par ces choses-là. Peut-être plus côté Albator, d’ailleurs. Au

Au fond, puisque nous sommes dans l’univers des méchants, quel est votre méchant préféré ?

Alors là, je ne pourrais pas trop vous dire. Faut que je réfléchisse un petit peu. Qu’est-ce que j’aime… J’aime bien les films d’horreur, des choses comme ça.  Mais j’irais plutôt vers Le silence des agneaux, le tueur en série est fascinant, justement. Y compris pour l’agent du FBI incarnée par Jodie Foster. Anthony Hopkins campe un Hannibal Lecter qui m’a bien fasciné et beaucoup intéressé. J’ai eu plusieurs phases durant lesquelles je me suis intéressé aux tueurs en série, comme beaucoup. Hopkins m’a vraiment impressionné dans ce film-là.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

Finalement, l’histoire de Pump aurait pu s’implanter dans n’importe quel univers.

C’est vrai, mais il s’implante très bien dans cet univers-là, dans le sens où c’est quand même les bases d’un capitalisme sauvage, dont on voit certaines retombées aujourd’hui. Le rêve américain prend un petit coup dans l’aile, quand même. C’est vrai que nous aurions pu montrer cet arrivisme à n’importe quelle époque, mais de le montrer à ce moment-là, aux Etats-Unis, ça permet de le mettre en perspective.

Dans ce deuxième tome, vous commencez le récit par un rappel, un flash-back de ce qui s’est passé dans le premier tome. La personne qui prendrait ce deuxième tome et ne se rendrait pas compte que c’est un deuxième tome, pourrait être embarquée dans l’histoire en en sachant suffisamment, finalement.

C’est vrai. Après il raterait plein de choses!

Évidemment. Le pitch est suffisamment bien fait pour qu’en une page ou deux, tout soit remis en mémoire. C’est une façon de faire un peu classique, qu’aime bien Rodolphe et qui est très bienvenue d’ailleurs, parce que ça permet de se remettre tout de suite dans le bain sans avoir à se relire tout le tome 1. On peut raccrocher les wagons directement sur ce tome 2, en sachant qu’il se terminera sur le tome 3.

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Ce serait quand même dommage de se priver de tous les coups bas du premier tome. Mais je me demande comment vous allez terminer en trois tomes.

Alors, l’avantage de la bande dessinée, d’avoir des séries en peu de tomes, c’est qu’on peut faire des ellipses, plus ou moins larges, entre chaque épisode. Le deuxième tome s’enchaîne assez vite, c’est-à-dire qu’on le raccroche directement à la suite du tome 1. Entre le tome 2 et le tome 3, il se sera par contre passé quand même deux ou trois ans qui auront laissé le temps aux personnages d’évoluer et aux lecteurs d’être amenés dans un autre univers dans lequel ils vont rentrer. Plutôt un univers de finance et d’affaires plus que du western de cow-boy et de shérif et de bandit.

La vraie partie western, c’est ce deuxième tome, finalement, je trouve.

Oui, totalement, avec l’attaque de la banque. On est vraiment dans le western. Mais on y était déjà bien dans le premier tome aussi, avec l’attaque de diligence, le saloon, etc. Mais on était plus dans le registre psychologique. Là, il y a plus de scènes typiques du western dans le tome 2.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

Et au fond, on se rend compte qu’on ne sait toujours rien sur ce personnage.

Parce que c’est un personnage sans psychologie, il est en action pure. Il a tellement peu de psychologie qu’il n’a pas de culpabilité, qu’il n’a pas de moralité. Et donc, il vient de nulle part. C’est comme si c’était une idée sur pattes, cette idée du capitalisme sauvage, justement.

Il y a quand même un élément que j’ai compris dans ce deuxième tome. Il n’était pas passager de cette diligence. Il faisait partie de la bande qui attaquait.

Oui, c’est ça. D’ailleurs, c’est tellement étrange que le lecteur peut ne pas suffisamment faire attention à ce point-là. Mais, ce n’est pas spoiler, puisque cela est dit dans les premières pages du tome 1. Mais, effectivement, si des lecteurs ont oublié que c’était cela l’origine, ça leur permet de se le remettre en tête. Effectivement, c’est un des bandits qui a attaqué la diligence et qui s’est fait passer pour une des victimes? Il va être pris sous l’aile du shérif qui est intervenu à ce moment-là.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

Alors cette fois, il y a un personnage féminin qui arrive, un personnage qui doit être aussi fort qu’Eddie pour lui tenir tête. Comment crée-t-on ce personnage de Betty ?

Alors, effectivement, il fallait que ce soit un alter ego. À la fin du tome 1, Rodolphe s’est amusé à la faire arriver pour mettre un petit peu en porte-à-faux et mettre légèrement en difficulté notre personnage tellement sûr de lui, qui prend tout ce qu’il peut prendre. Dès le début du tome 2, on voit qu’il reprend les rênes et qu’elle doit s’y soumettre un petit peu tout, en même temps, en en tirant quelque chose. On voit aussi que cette intelligence reptilienne, très froide, fonctionne entre eux. D’ailleurs, ils ont un goût pour la chair l’un comme l’autre, mais aucun goût pour le sentimentalisme. Ni elle ni lui. C’est-à-dire qu’ils vont être tournés vers une sexualité, la vivre ensemble, mais c’est de la consommation. Ce sont deux grands consommateurs, qui n’ont pas de concept humaniste. Ils s’en fichent complètement de l’humanité.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

Il m’a donc fallu créer un personnage aussi froid que lui l’était, mais aussi attrayant qu’il l’est lui aussi. Il me fallait vraiment trouver l’alter ego féminin de notre cher Eddie.

Alors quand on parle de western, de vieux westerns, on pense cinéma. De nouveaux westerns, on pensera BD, qui est un vivier assez incroyable. La source ne se tarit pas finalement.

C’est vrai. La particularité de Pump, même s’il y a des scènes d’attaques, de violence, c’est que notre héros, lui, n’est pas intéressé d’être la brute, au sens classique du terme. Il ne se sert pas de ses flingues, c’est un intrigant. C’est plutôt quelqu’un qui va verser du poison que de se servir de son pistolet. Ce personnage veut profiter des choses au maximum mais n’est pas dans la démonstration de force physique, ce n’est pas du tout son champ à lui.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

Bon, il y a quand même une sacrée fusillade.

Là, pour le coup, ce n’est pas compliqué à dessiner. Je n’ai même pas eu besoin de chercher dans des films parce qu’on est totalement abreuvés de ce genre d’imagerie-là, que ce soit dans les westerns de BD ou dans les films. C’est quelque chose qui fait partie du décorum du western. Ce sont des passages obligés qu’on est bien contents d’illustrer. C’est comme quand on se demande, gamin, ce qu’on aurait envie de dessiner. Des cow-boys qui se tirent dessus!

Puis, il y a la puissance des onomatopées.

C’est vraiment aussi de la pure BD. C’est un vrai plaisir. J’aime ça, la BD d’aventure, un peu dans le sens classique du terme. Pour ça, j’ai beaucoup de plaisir à bosser avec Rodolphe avec qui je partage le même point de vue.

Il y a les ambiances dans les saloons avec ces volutes de fumée. Je trouve ça très bien fait.

Je vous remercie. Moi, mon problème, c’était que nous étions dans une petite ville. Quand on regarde dans les albums de Giraud, il y a beaucoup, beaucoup de monde dans les saloons, ce sont plutôt des grosses villes. J’aurais bien aimé, même si ça prend beaucoup plus de temps et que ça demande un talent incroyable, mettre beaucoup plus de personnages dans les saloons. Mais je voulais garder cette sensation d’une petite ville. Il ne fallait pas que le saloon soit bondé en permanence. Quelques habitués passent là, sans plus. Je ne pouvais donc pas mettre autant de fumée. Ça ne pouvait pas être totalement enfumé. Il y a quelques volutes de fumée.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

D’ailleurs, dans le tome 2, quand on rentre dans un saloon un peu plus grand, on rencontre un personnage grand, costaud qui pète un peu les plombes, qui va venir travailler pour Pump par la suite. Là, j’ai mis un peu plus de monde et enfumé un peu plus le saloon.

Il est aussi question d’une rivière. Elle aussi, dans ses effets, ses reflets, je la trouve incroyable. Le clapotis, la manière dont ça coule.

Les mouvements de l’eau, c’est un peu le plaisir du pinceau. Je travaille en numérique mais, sur le tome 3, je vais revenir au traditionnel, au pinceau. Parce que ça me manquait.

Depuis quand, travaillez-vous au numérique?

Depuis la fin du tome 3 de L’ombre du cinéphage. Ça doit faire quasiment 20 ans. J’étais informaticien avant d’être dessinateur. Ce sont mes deux passions, en fait. L’informatique, en général, est indéfinie. D’ailleurs, quand j’étais gamin, mes parents m’ont demandé ce que je voulais faire dans la vie. J’ai dit que je veux faire de la BD. Il y a eu le fameux: « Non, mais pour travailler? » Comme j’aimais les jeux vidéo, j’ai dit l’informatique. J’ai raccroché les wagons en faisant du jeu vidéo et en faisant de la bande dessinée derrière.

Les deux milieux sont-ils interconnectés? Le jeu vidéo peut-il influencer la bande dessinée ?

Oui. En fait, tout est un peu interconnecté. La première fois que j’ai voulu être édité, j’avais donc arrêté d’être informaticien et j’aidais mon père à ouvrir son restaurant, le matin, pour lui rendre service. En contrepartie, je pouvais passer mes après-midi à faire de la bande dessinée, pour proposer mon premier projet. Et ça n’a pas marché la première fois. J’étais un peu inquiet de la suite, de devoir reprendre l’informatique. Mais quand je suis arrivé à Paris, pour suivre ma compagne, je suis arrivé chez Microid, une société de jeux vidéo. Ils m’ont demandé ce que j’avais fait durant l’année écoulée. J’avais pensé à amener les planches de BD que j’avais préparées. Ils m’ont dit, c’est formidable, vous êtes à la fois graphiste et informaticien. « Et c’est exactement ce qu’il nous faut dans le jeu vidéo. » Effectivement, des passerelles m’ont servi, au lieu de jouer contre moi. Ce n’était une année à blanc, c’est une année qui m’a permis d’agir et de faire de la programmation de jeux vidéo après.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach
© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

De quoi parlait-il, ce premier projet ?

C’était un projet à propos d’une jeune femme pirate, qui était dans un monde fantasy. Ça s’intitulait Aurore des brumes, ça n’a jamais été publié. Une jolie jeune femme qui faisait son chemin dans un monde d’hommes, de pirates. Ce qui se rapproche un peu du naufrageur, au final. C’était scénarisé par Éric Stoffel, qui est toujours dans le circuit.

Vous disiez que vous alliez revenir au traditionnel. Qu’est-ce qui fait que tout d’un coup, au milieu d’une série en plus, vous changez ma technique ?

Lors de séances de dédicace, j’ai commencé à proposer des dessins un peu plus poussés, des commissions à la demande de certaines personnes. Je me suis donc remis à faire quelques dessins pour les proposer aux gens lors des séances. J’ai repris goût, justement, au plaisir du pinceau, de la plume. Ça m’a donné vraiment envie de recommencer à en créer à la main. Ça me manquait beaucoup. Je n’étais pas revenu au dessin sur papier, depuis longtemps. Si, je crayonnais un peu par-ci, par-là. Mais, de finir un dessin au pinceau ou à la plume, je me suis rendu compte que ça me manquait.

D’ailleurs, je ne fais pas du tout payer cher aux gens ces petits formats, réalisés pour partager le plaisir d’un dessin que j’aurais fait pour moi ou quelqu’un à qui cela fait du plaisir d’avoir quelque chose d’un peu plus poussé qu’un dessin dédicacé. Ce qui m’a amené à me dire: et si je faisais ce tome 3 en dessin traditionnel? Je ne lâche pas totalement ma tablette dans le sens où, pour préparer la page, c’est quand même beaucoup plus pratique de scanner, agrandir, retape certaines choses, réimprimer  et là, je repasse à ma bonne véritable dédicace comme le font les dessinateurs pétés depuis des dizaines d’années pour reprendre mon dessin à l’ancrage.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

On parlait du saloon. Dans le premier tome, Pump devenait le patron du saloon. On sent que le western aime bien chercher les héros qui n’ont justement pas encore servi de héros, comme un certain croque-mort avec Undertaker ou Stern chez Dargaud. Pareil pour le patron du saloon qui s’émancipe maintenant des seconds rôles voire figurants?

Oui, c’est ça. Eddie voit toujours plus grand, en fait. C’est vraiment un anti-héros. Comme Undertaker, c’est vraiment un héros qui ne souhaite pas l’être. Donc, effectivement, prendre un endroit vraiment traditionnel du western et l’utiliser à profondeur. Mais c’est vrai que Undertaker comme le tenancier du saloon, chez nous sont des personnages récurrents chez Lucky Luke, par exemple, peuvent désormais être exploités plus loin qu’ils ne l’étaient dans les bandes dessinées classiques qui montraient surtout un ancien soldat comme le Lieutenant Blueberry ou Lucky Luke.

On pourrait croire qu’Eddie va rester dans sa zone de confort, la ville où il a assis son pouvoir. Mais non!

C’est cette ambition dévorante qui brûle tout sur son passage. J’ai parlé à plusieurs reprises autour de moi du fait que c’est un loup dans la bergerie. Si ce n’est que ce loup, il ne se contente pas de dévorer un ou deux moutons. Il veut, en fait, se repaître de quelques moutons, tondre ce qui reste pour acheter les murs de la bergerie. Donc, pour passer ces étapes-là, il ne peut pas rester dans une petite ville. Il faut qu’il grandisse et on va voir que sur le tome 3, le dernier tome, il arrive dans une grande ville. C’est le poisson qu’on déplace d’un aquarium à l’autre et qui devient de plus en plus gros. À l’inverse du Big Fish de Tim Burton, ce poisson-là, c’est plutôt un piranha.

Tout est faux, rien n’est vrai dans la vie de Pump. Il bâtit tout sur du mensonge.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

C’est incroyable parce qu’il s’en sort à la fin du premier tome. On se disait qu’il était dans de sales draps. Mais non, il a trouvé quelqu’un qui pouvait l’aider à aller plus loin dans sa manipulation.

Il se débrouille toujours. Comme il n’a pas d’attache, si jamais quelque chose commence à trop barder pour lui, il peut disparaître dans la nature. C’était une époque et un endroit où c’était possible. Résultat: il ne s’en fait pas. Il avance, il va de l’avant, il ne se dégonfle jamais. C’est sa grande force. Mais c’est une force qui n’est valable que parce qu’on n’a aucune attache et qu’on n’existe pas vraiment au milieu des autres. On existe en périphérie, mais on n’est jamais au centre. Ce n’est pas quelqu’un qui est sans humanité parce que l’humanité se définit par nos liens à tous, les uns avec les autres. On essaie vraiment, par effets de contraste, de montrer au lecteur le fait que ce comportement-là n’est pas un comportement viable.

Même si on est dans la tête de cet anti-héros et qu’on perturbe un petit peu le lecteur en le faisant un peu l’envier, c’est-à-dire qu’il est belle gueule, qu’il réussit dans tout ce qu’il entreprend, mais malgré tout, il fait du mal aux autres et il met en péril la société. C’est aussi ce qui se passe quand ce capitalisme sauvage va un peu trop loin, comme on peut le voir avec le descendant de Friedrich Trumpf, premier arrivé sur le sol des Etats-Unis en octobre 1885.

Trump ne vous a pas écrit ?

Non. J’aimerais bien, ça me ferait de la promo.

Qui dit saloon dit forcément bordels, et notre héros ne s’en prive pas. Comment on fait les scènes de sexe en bande dessinée ?

Ah ben ça, il faut dessiner des jolies femmes et dessiner une scène sensuelle, je pense que c’est quelque chose qui fait plaisir à tous les dessinateurs en général. Et je vois que les lecteurs en dédicaces apprécient beaucoup aussi (il rit). Moi, j’essaye de faire en sorte que ce soit tout de même assez cru, c’est un personnage qui est très cru, sans non plus tomber dans le scabreux. Il me fallait trouver cet équilibre, faire comprendre que Pump a ce rapport à la sensualité et à la sexualité débridée, mais que ce ne soit pas non plus de la pornographie.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

On parlait de toutes ces références western dans le monde de la BD. Qu’est-ce qu’on fait quand on doit en dessiner soi-même un ? Se laisse-t-on inspirer ou, justement, fait-on fi de tout ça pour trouver sa propre voix ?

Alors, on est jeté dans le grand bain et on est un peu paniqué, au début. Moi j’ai regardé les Blueberry, les Bouncer de Boucq, le Undertaker de Ralph Mayer évidemment. Je me suis dit: « waouh, ils sont tous super forts ! » On se dit alors qu’on va faire ce qu’on peut derrière Après les avoir bien regardés, on repose sous les bouquins et puis on se lance, on regarde ce que ça va donner. Au lecteur de décider derrière.

Je trouve que c’était chouette aussi de sortir de la ville, moi je ne m’attendais pas à ce que Pump sorte de la ville.

Moi aussi, je suis content que nous changions d’endroit à chaque tome. Dans le tome 3, nous serons dans une autre ville, plus en Arizona mais sur la Côte Ouest. Une ville plus en dur, plus construite.

Avez-vous dessiné cette histoire en en sachant le fin mot, en connaissant tout ce qui allait se passer ou Rodolphe vous a-t-il laissé un peu dans l’incertitude ?

On savait exactement où il allait en arriver. Comment on allait y arriver, on ne savait pas encore exactement. Mais oui, j’avais le fin mot de l’histoire déjà dès le début. Et sur le tome 3, par contre, à chaque fois je suis ravi et émerveillé par ce que propose Rodolphe. Il a toujours des idées pour relancer la machine sans cesse. C’est vraiment un passionné. Rodolphe se réveille la nuit pour prendre des notes parce qu’il est obsédé par ses histoires, il se consacre totalement, il sort beaucoup d’albums par an, entre 6 et 7 histoires par an.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

En fait, quand il est sur une histoire, Rodolphe me dit souvent qu’il est obligé de se lever la nuit. Il va prendre des notes parce qu’il a des illuminations qui lui viennent tellement il est préoccupé par son histoire. Il est très instinctif malgré toute la bouteille qu’il a et toute la mécanique qu’il est capable de mettre en place. Il a besoin que son histoire vienne l’habiter, le hanter et puisse venir le réveiller au milieu de la nuit pour lui souffler quelques petites anecdotes, quelques petites choses qui le font vibrer.

Vu sa carrière, sa bibliographie, je pensais qu’il avait fait plus souvent du western mais non, j’ai retrouvé la trace d’un Comanche et sinon il n’y a pas grand-chose dans le genre. Pour lui aussi, c’est assez nouveau!

C’est vrai, il était très content lui-même de pouvoir partir sur son propre western. Il en était ravi tout en utilisant ses obsessions habituelles: il aime bien ramener certains types de personnages qu’on retrouve d’un album à l’autre. Le grand costaud avec un petit qui le suit, par exemple. Le rapport à la jeunesse, aussi. Je sais qu’avec moi, nous sommes souvent amenés à raconter des histoires d’adolescence. Dans Je suis un autre, il y avait ces deux héros qui ont une quinzaine d’années. Ici, on commence avec un jeune de 16 ans. Rodolphe a ce goût pour la jeunesse, pour le rock’n’roll aussi d’ailleurs. On voit souvent les personnages en train de boire du whisky, de fumer des cigarettes. Il aime ce côté mauvais garçon alors que lui comme moi sommes plutôt des gens rangés et sympathiques. Mais il a cette fascination pour l’attitude rock’n’roll.

On parle de cette relation avec Rodolphe mais nous pouvons aussi évoquer cette relation avec Franck Biancarelli, décrit comme votre mentor.

Oui, nous nous sommes rencontrés quand je suis arrivé à Marseille, à l’époque où j’étais encore informaticien. Il s’est avéré qu’il y avait une librairie BD à côté de chez moi qui s’appelait La Passerelle. Je ne sais pas si elle existe encore. Toujours est-il que, là-bas, Franck Biancarelli, Jean-Louis Mourier, Herlé, Richard Di Martino, Bruno Bessadi et d’autres auteurs animaient un atelier une fois par semaine, à destination des gens intéressés par la BD. Ils nous donnaient des conseils, regardaient nos planches. Comme j’étais plutôt investi dans ce que je faisais, Franck Biancarelli m’a pris sous son aile et m’a donné des conseils. Il m’a fait venir travailler chez lui plusieurs fois et, ensuite, quand il a trouvé que j’étais arrivé à un certain niveau, il m’a présenté à son scénariste, Jean-Charles Gaudin. Avec lui, j’ai signé ma première BD, L’ombre du cinéphage chez Soleil.

Ex Libris © Rodolphe/Gnoni chez Anspach

Avec Franck, la collaboration continue sporadiquement, notamment au niveau des couleurs

Oui, j’ai mis en couleurs le dernier tome du Livre des destins. J’avais aussi scénarisé une petite histoire dans un recueil, Hanté, nous avions raconté une histoire du hollandais volant. J’avais scénarisé, Franck l’avait dessinée et je l’avais aidé pour les couleurs, je pense. Nous avons aussi bossé ensemble sur un album à quatre mains qui s’appelle Nous sommes tous des anges gardiens, sorti chez Glénat. Nous avons fait une partie du chemin ensemble, pour le plaisir de nous retrouver et de travailler ensemble.

Devenir scénariste, ça vous attire?

Ça m’intéresserait. Après, Rodolphe fait ça beaucoup mieux que moi. J’ai déjà essayé de co-écrire une histoire avec ma compagne qui a fait des études littéraires. Nous voulions adapter l’histoire de Jason et les Argonautes tout en ôtant les passages fantaisistes. Nous voulions les rationaliser. Par exemple, le fait que Jason et les Argonautes essayent de passer le détroit des Dardanelles et voient Poséidon sortir de l’eau et essayer de fracasser les bateaux avec des roches bleues. Nous nous sommes demandé ce qu’était cette histoire de roches bleues. En nous renseignant, nous nous sommes rendu compte qu’à cette époque-là, à peu près 1500 avant notre ère, les premiers navigateurs – dont faisaient partie Jason et les Argonautes – propageaient des récits très ancrés dans ce qu’il se passait à l’époque. À ce moment, les navigateurs ne s’éloignaient jamais trop de la côte. Ils partaient à 50 ou 100 mètres de la côte, 200 mètres maximum, et ce passage des roches bleues pouvait par exemple être expliqué par le fait qu’il y avait une fonte des glaciers qui descendait les fleuves de Russie et qui se déversait dans le détroit des Dardanelles. C’était un fait avéré qu’à cette époque là il pouvait y avoir des icebergs. Nous avons essayé de développer une histoire autour de ça. C’était en 2008 ou 2009, nous n’avions pas signé à cette époque-là. Peut-être que ce sera une histoire qu’on reproposera.

Dans l’actualité du film L’Odyssée de Christopher Nolan, c’est vrai que ce serait le moment de le reproposer.

Ex Libris © Rodolphe/Gnoni chez Anspach

La suite, pour vous?

Le scénario du troisième Pump est terminé, je suis dedans. Avec Rodolphe, nous avons aussi l’idée d’adapter un roman de Mac Orlan, un long one-shot. Nous avons aussi l’idée de développer un spin-off de Pump sur un des personnages environnants de Pump, qui ne sera pas Betty. L’idée est née dans l’esprit de Rodolphe en discutant avec nos lecteurs et plusieurs personnes se posaient des questions sur un des personnages. Rodolphe a eu l’idée de peut-être faire quelque chose autour de ce personnage. L’idée a mûri.

Pump est une des belles réussites des Éditions Anspach.

Nicolas Anspach était journaliste BD avant d’être éditeur. Il avait interviewé Rodolphe il y a longtemps. Il a toujours aimé son travail et tout naturellement quand il a commencé à avoir du succès avec ses premières séries, notamment Kathleen, il a proposé naturellement à Rodolphe de travailler avec lui, en bon fan de son travail. Rodolphe qui travaillait avec moi à cette époque-là, lui a proposé de faire histoire avec moi.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

Nous sommes quand même dans un milieu et dans une période, où l’on voit beaucoup d’éditeurs déposer le bilan ou être dans les difficultés, c’est bien aussi d’être chez un éditeur qui monte? 

L’avantage de travailler avec une plus petite structure que d’être chez Soleil par exemple ou chez Glénat, c’est que l’éditeur met beaucoup d’intérêt à porter ses livres. Il publie beaucoup moins de livres qu’un gros éditeur, il va plus les mettre en avant, plus les travailler, être plus attentif à ses auteurs. C’est un vrai plaisir de travailler avec Nicolas. Il est très proche de nous. De quoi se taper parfois sur les nerfs, c’est inévitable mais, dans l’ensemble, on bâtit quelque chose de plus vivant, de plus humain.

Et ce tome 3. La première page m’a pris du temps parce que, vraiment, on arrive dans ce nouvel endroit et j’ai mis beaucoup d’énergie et de temps sur le décorum, sur tout ce qui se passe au début. C’est beaucoup plus fastueux que sur les deux premiers tomes. Derrière, ça va glisser un peu mieux. Je pense qu’il y aura un vrai plaisir visuel renouvelé sur ce tome 3.

© Rodolphe/Gnoni chez Anspach

Merci Laurent, et bon travail.

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