Tel un aède* moderne, Christopher Nolan propose, avec sa version imminemment personnelle de l’Odyssée, une interprétation absolument sensationnelle de l’épopée homérique. Une interprétation susceptible de revigorer ce récit fondateur de la littérature occidentale et de prolonger pour de nombreuses années son incroyable destin, long de quatre millénaires.
Une critique de Tanguy Pâques
Il va s’en dire que le nouveau film de Christopher Nolan était une des sorties les plus attendues de 2026, pour de bonnes et de mauvaises raisons. Pour des bonnes raisons, puisque Nolan est considéré, à juste titre, comme un des plus grands réalisateurs contemporains, et que l’Odyssée, avec l’Illiade, est considérée comme une des œuvres de fiction littéraire les plus importantes de l’Humanité, si pas la plus importante, tout simplement. Pour de mauvaises raisons, parce que certains choix artistiques (et politiques?) de Nolan ont suscité l’ire des milieux réactionnaires et hermétiques à la liberté créatrice. Très précisément, c’est le choix de l’actrice mexicano-kenyane Lupita Nyong’o pour interpréter Hélène de Troie qui a concentré les poussées de fièvre droitières.
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Mais qu’en est-il du matériau original : l’Odysée ? Odyssée et Illiade sont basés sur une matière orale évanescente dont les origines remontent au XIXe siècle avant notre ère et qui aurait été fixée, par écrit, aux environ du VIe siècle avant notre ère. La version « autorisée », celle qui fait autorité donc, date quant à elle du milieu du IIe siècle avant notre ère. Aussi, historien et scientifiques doutent de l’existence même d’Homère qui serait plutôt un personnage conceptuel. Entre ces moments clés et la version de Nolan, de nombreux auteurs se sont appropriés l’épopée homérique pour faire œuvre littéraire, filmique ou poétique, et offrir des versions personnelles réussies : James Joyce, avec Ulysse transpose l’Odyssée dans le Dublin du début du XXe siècle, Pat Backer qui propose une réécriture de l’Illiade du point de vue des femmes de Troie dans Le Silence des Vaincues, ou encore le formidable O’Brother des frères Coen qui n’est autre qu’une version de l’Odyssée dans le contexte de la grande dépression aux États-Unis, pour ne citer que quelques exemples parmi des dizaines.

L’odyssée est donc, par essence, une œuvre mouvante, à la fois inaltérable et éminemment progressive. Un récit fondateur et universel qui invite à la réécriture et à la réinterprétation.

Quid de la réinterprétation de Nolan ?
L’Odyssée selon Nolan, est une œuvre magistrale, tout simplement. Car s’engager dans une adaptation filmique de l’épopée homérique pourrait sembler pavé d’évidences, mais celles-ci peuvent aisément se révéler être des pièges grossiers qui distinguent le navet du chef-d’œuvre. Et Nolan a manifestement réussi à éviter les nombreux pièges qui jalonnent immanquablement un projet de cette envergure. Au premier titre desquelles, l’équilibre qu’il parvient à établir entre la fiction et l’historicité. L’Odyssée reste un récit fictionnel et mythologique dans un contexte hellénique indéterminé, mais néanmoins associable aux Ages Obscurs (-1100 à 750). Aussi, Nolan privilégie-t-il la puissance visuelle et émotionnelle à une illusoire et inopportune exactitude historique.
Nolan, en maître-conteur, a réussi à capter la substance de l’épopée homérique et à en transcrire visuellement la force et l’universalité, ainsi que la modernité. N’en déplaise à ceux qui n’ont qu’un mot à la bouche lorsqu’une œuvre bouscule leurs convictions surannées et leurs certitudes lourdingues.

Le résultat est époustouflant. Nolan nous hypnotise en alternant l’épique et le dramatique, le psychologique et le spectaculaire pour un voyage de près de trois heures entre Troie et Ithaque. Il réussit même à nous émouvoir aux larmes d’une scène presque banale, sans aucun pathos. Du grand art.

Certes, Nolan appuie avec insistance sur certains éléments de sa narration, comme pour s’assurer que des concepts essentielles à la compréhension du récit soient bien intégrés. C’est étonnant de la part de Nolan mais finalement pas bien dérangeant.

Dans son entreprise, Christopher Nolan s’est entouré d’un casting à la mesure de son ambition : Matt Damon, Anne Hathaway, Tom Holland, Charlize Theron, Robert Pattinson, Lupita Nyong’o, Elliot Page, Zendaya,…
Un casting hors-norme, un casting incroyable audacieux aussi mais qui se réveille étonnamment juste. Mentions spéciales à John Leguizamo, totalement bluffant dans le rôle d’Eumée ou encore Elliot Page dans celui de Sinon et bien sûr Lupita Nyong’o en Hélène de Troie et Clytemnestre.

Dans le rôle principal, Matt Damon parvient à effacer sa personnalité au profit de son personnage. Il excelle à rendre perceptible toute la complexité de son personnage. A la fois fort et fragile par moments, faillible et implacable par d’autres. Une prestation qui fera date.
Coté polémique, même si le choix d’une actrice d’origine africaine pour interpréter le rôle d’Hélène de Troie peut se justifier narrativement – une femme dont la beauté évidente et la singularité manifeste qui provoque jalousie, convoitise et finalement la folie guerrière des hommes – il est difficile de ne pas suspecter un aspect délicieusement « provoc’ » dans ce choix. Encore plus quand le rôle d’un personnage à la bravoure exemplaire, Sinon, est dévolu à un acteur transgenre, Elliot Page. C’est une espèce de doigt d’honneur magistral à toute une mouvance réactionnaire dont les maîtres à penser sont l’homme le plus puissant du monde et l’homme le plus riche du monde. Une belle preuve de courage artistique et d’engagement sociétal d’un artiste dont on sait pertinemment qu’il n’a rien à gagner à générer de la controverse. Il a plutôt beaucoup à y perdre.

Techniquement, si l’Odyssée offre une expérience hors du commun il faut le dire, le film le doit en partie au format d’origine privilégié par le réalisateur, le 70mm, soit le format IMAX. Vu dans ces conditions, la projection occupe presque entièrement le champ de vision et offre la quintessence de l’expérience cinématographique induite par les choix de réalisation.

La version IMAX ne sera pas l’apanage de chaque projection bien entendu, mais l’œuvre de Nolan est tellement chargée en qualités qu’une version classique, en cinémascope, offrira une expérience à peine moins intense.

Alors, en IMAX ou en cinémascope, peu importe finalement, tant l’œuvre issue de la maestria de l’orfèvre Nolan tend vers une forme de perfection cinématographique et se doit d’être vu et consommé dans des conditions à la hauteur de ses qualités : Au cinéma, absolument !
Aède (déf. Larousse): Dans la Grèce primitive, poète qui chantait ou récitait, en s’accompagnant sur la lyre, des poèmes célébrant les dieux et les héros.
