
Pendant dix ans, cette vive flingueuse qu’est Rubine (créée par Mythic, François Walthéry et Dragan De Lazare) a pris congé de la BD. Depuis son passage des Éditions du Lombard aux Éditions du Tiroir, elle revit et revient de plus belle. Sa série classique s’est enrichie de deux albums, d’un livre-concept et désormais d’une série spin-off qui la ramène dans les 90, dans sa folle et intrépide jeunesse. Leur point commun? Le scénariste Mythic, toujours à la barre de cette série qui a changé plusieurs fois de dessinateurs. Celui de Rubine – The 90’s n’est pas inconnu, si vous suivez ce webzine: c’est Nico, le dessinateur d’Adelin et Irina. L’occasion était trop belle : voilà une interview-fleuve des deux auteurs, des racines de la charismatique policière chicagoan à sa seconde jeunesse. Avec un joli lot de dessins et croquis inédits.

Bonjour Nicolas, bonjour Mythic. Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? On a l’impression que vous tenez un rythme dément !
Nico(las Van De Walle) : Bonjour, Je travaille actuellement sur un deuxième album de Rubine, qui s’intitulera Bodyguards, sur scénario de Mythic. Je continue aussi la mise en couleurs de mon album d’Adelin et Irina, La cité pétrifiée. J’aimerais aussi terminer quelques histoires courtes, de 6 à 12 pages.
Mythic: Vaste question ! Sur un scénario one shot dont le titre provisoire est Opération Götterdämmerung, sur un recueil de nouvelles fantastiques intitulé Au-delà du tambour. Je dois aussi terminer le tome II d’une étude consacrée aux films easterns (ceux dont l’histoire se déroule sur le continent nord-américain avant 1803, date de la vente de la Louisiane par Napoléon aux Etats-Unis) et je jette les bases d’un scénario qui devrait se dérouler dans un quartier populaire de Bruxelles, durant les années 1950. Je dois également finaliser un livre qui regroupera environ 150 fausses (mais aussi parfois vraies) couvertures de livres réalisées au fil des ans (je bloque un peu sur le choix des dessins et sur la manière dont l’ouvrage se présentera : avec peu ou beaucoup de textes… (Vous voyez, le genre de blabla intellectuel un peu abscons qui s’affiche de si bon ton dans l’univers de l’art.)



Initialement, Mythic, vous étiez dessinateur/illustrateur, comment êtes-vous devenu scénariste ? Mais vous continuez de dessiner ?
Mythic: Au début du début, j’écrivais de courts romans, déjà à la fin de l’école primaire, mais je n’ai plus la moindre idée du contenu de ces textes qui ont disparu. Par contre, je me souviens que lors des sorties scolaires, mes condisciples se disputaient pour être à mes côtés car je racontais des aventures fantastiques tout au long du chemin : des histoires propres ou des déclinaisons plus ou moins fidèles des derniers films que j’avais vus (nous allions, mes parents et moi, trois fois par semaine au cinéma) ou encore des variations de romans lus et piqués au petit bonheur la chance dans les bibliothèques de notre appartement (dont une importante plantée dans la cuisine).
J’ai commencé à dessiner vers les 16/17 ans, uniquement pour prouver à un copain, rapin à ses heures, que la chose était donnée à tout le monde. Vous avez dit « Bouffi de prétention ! » ? Quant à la manière dont je suis devenu scénariste, la version courte : par hasard. Dans les années 1970, suite à la fermeture du temple du cinéma fantastique à Bruxelles : L’Apollo (1972), j’ai décidé de créer un festival du genre dans notre capitale, le lieu : le Centre Culturel d’Auderghem (une version bêta du BIFFF en quelque sorte et qui durera 5 années). Sans le moindre complexe, j’invitai les rédactions de tous les journaux de la place à un cocktail de presse, avenue Louise, à l’Happy Few. Le succès fut inattendu et l’assemblée nourrie. Deux heures plus tard, nous n’étions plus que trois : René Haquin journaliste au Soir, Thierri Martens (ndlr. M. Archive, rédacteur en chef du Journal Spirou et scénariste) – comme il est né à Louvain, l’occupant a germanisé le prénom Thierry en Thierri (une chance que Google trad n’existait pas sinon il aurait pu se prénommer Derdrittelacht) – et votre serviteur. Eux parlaient et j’écoutais assez religieusement, je l’avoue : politique, popote d’éditions, potins judiciaires…
Arrivés à la rubrique bande dessinée (nous étions au début du grand boum de la BD), René Haquin demanda à Thierri s’il était aisé de recruter des dessinateurs. Ce dernier, entre deux bouffées de pipe, dit presque au mot près : « Les dessinateurs ! Si on ferme la porte, ils entreront par la fenêtre. Par contre, je serais ravi qu’il en aille de même pour les scénaristes. » Je me demande si j’ai mis plus de quinze jours à frapper à sa porte, un court scénario sous le bras (L’île bleue qui sera dessiné par Marc Hardy).

En ce qui concerne le dessin, je dessine toujours plusieurs heures par jour.
Pourquoi n’êtes-vous pas devenu auteur complet et dessinateur de BD, alors ?
Mythic : La détermination, la pugnacité pour le devenir, je crois que je les avais en moi. Le talent, rien n’était moins sûr. J’ai dû réaliser quelques pages et une histoire complète obtint même un prix en France. Ce qui mit fin à cette folie? L’idée de faire 40 tomes d’un même personnage qu’il fallait répéter sous tous les angles au moins 300 fois par album ! Un calvaire, rien qu’en pensée.
Cela dit, en tant que scénariste, dessinez-vous quand même les story-boards, découpages, etc. ?
Mythic : Non. J’essaie d’expliquer, le mieux que faire se peut, chaque plan (une sorte de mise en scène pour dessinateur fatigué) mais le dessinateur est libre de jouer avec les images comme il l’entend. Avec l’arrivée d’Internet, je truffe le scénario de documents, de films et de photos pour faciliter le travail graphique.

Aujourd’hui, nous nous intéressons à Rubine qui continue de vivre ses aventures dans la série originelle mais vit aussi des aventures de jeunesse, dans une série spin-off 90’s. Comment est née cette héroïne ? Quelle est la genèse de ce personnage ?
Mythic : Rubine est le fruit d’une discussion avec Yves Sente en charge alors du département album des Editions du Lombard. Il m’avait dit, lors d’un dîner : « Tu trouves un bon dessinateur et j’accepte la série sans même lire le scénario… » C’était me faire une énorme confiance. Le personnage de base était fort différent, je suis parti d’un inspecteur de police que j’avais créé pour la série de romans Dogston H. Juge (un flic assez manichéen dont la devise était « Un assassin exécuté n’a jamais recommencé à tuer. »). Ce flic à la Eastwood avait un adjoint (Kramer), une gravure de mode un peu raide, qui n’avait jamais avoué à sa mère qu’il était devenu un représentant de la loi – je signale aux esprits chagrins que ce personnage date de 1980 (Les légions du néant écrit en collaboration avec Frank Andriat) et n’a pas été copié sur la série Soda.

Le projet Rubine, en son temps, avait intéressé une maison de BD bruxelloise, et Rubine devint une inspectrice de police française qui faisait croire à son père, gardien de la paix, qu’elle tenait une boutique de jouets. Le projet n’aboutit pas car la maison – qui éprouvait du mal à se positionner – choisit bientôt d’autres horizons. Revenons donc au chapitre Lombard, quand Yves découvrit une page 0 dessinée par Dragan de Lazare et Walthéry, il n’y eut plus qu’à définir un planning de fourniture de pages. Quant à la Rubine des 90th, elle est née à la suite d’une proposition éditoriale des éditions du Tiroir.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer ce personnage : une policière avec un fort caractère ? Ça manquait dans le paysage de la BD franco-belge des années 90’s ?
Mythic : Peut-être ! Quand Gos et Walthéry ont créé Natacha en 1970, une hôtesse de l’air était l’image même de la femme moderne. Indépendante, jolie, élégante, une hôtesse faisait partie des fantasmes de l’homme… Quiconque sortant avec une hôtesse était généralement jalousé par ses pairs. Vingt ans plus tard, nombre de professions se sont ouvertes aux femmes (auparavant, on trouvait normal de les voir être cantonnées aux postes de petites mains ou aux professions classiques de mères de famille, d’institutrices, d’infirmières, de dactylos et autres vendeuses). Dès lors, le personnage d’une femme-flic, au caractère explosif, célibataire, armée et dangereuse dépoussiérait l’image d’hôtesse de l’air devenue un rien bimbo.

Quelles ont été vos autres sources d’inspiration pour créer ce personnage, son univers ?
Mythic : On a déjà un peu abordé le sujet plus haut. Lorsque François adhéra au projet, nous savions que l’héroïne allait être jolie, sexy et rousse (pour la différencier de Natacha). Elle serait américaine et sa couleur de cheveux en ferait une descendante d’immigrés irlandais. Catholique – nombre d’Irlandais ont choisi de vivre en Louisiane (définition datant d’avant 1803) – et la famille de Rubine habiterait dans une région de bayous (les films Body Heat et Southern Confort – tous deux de 1981 – se déroulant dans les bayous m’avaient fort marqué).
Si dans une première mouture, j’aurais souhaité voir officier Rubine à la Nouvelle-Orléans, ville cosmopolite et surtout bigarrée, j’ai eu peur de noyer le personnage dans un univers trop francophile. Je lui choisis donc une ville du Nord et préférai Chicago à New York car, à l’époque, les films polars se déroulaient quasi tous à New York… Ce qui est loin d’être encore le cas aujourd’hui. L’habit du personnage se complèterait au fil des récits. Je fournis aussi, quelques cassettes de la série Lady Blue (1985) et celle du film Blue Steel (1990) pour poser le personnage …


L’actrice Jamie Rose dans Lady Blue et Jamie-Lee Curtis dans Blue Steel.
Pourquoi ce prénom ?
Mythic : Comme d’hab, avec mon ami Thierri Martens, après avoir parcouru plusieurs brocantes, nous nous sommes posés sur une terrasse et le choix du nom de mon nouveau personnage est arrivé lors de notre conversation à bâtons rompus. J’évoquai quelques prénoms existants ou purement imaginaires. Mon choix, vu la couleur de ses cheveux s’était centré sur un mot dérivé de rubis : Rubin. Thierri m’apprit que le prénom hébraïque Rubin signifiait « C’est un fils ». Une profonde ride se creusa sur mon front. Mais elle n’eut pas le temps de se marquer quand je décidai de féminiser le nom en y ajoutant un e : Rubine.

Quand on crée un personnage, lui invente-t-on une biographie ? Quitte à ne pas mettre le lecteur au courant de tout ? Y’a-t-il des choses que vous n’avez encore jamais dites de la vie de Rubine ? Des secrets, des détails cachés ?
Mythic : On est tenté de le faire. Tout au début, j’estimais qu’un personnage (de BD, roman ou film) ne pouvait pleinement exister si on ne l’avait pas doté d’un arbre généalogique couvrant au moins trois générations. Une sorte de vivier pour intrigues annexes et, parfois, aussi, une béquille scénaristique quand on manque un peu de matière dans un album. Mauvaise idée, à l’image des enfants utilisés dans les séries télés… c’est mignon, trognon mais cela vieillit comme tout le monde (dans la série Julie Lescaut, l’une de ses fillettes est devenue avocate lors de la 22ème saison). Dans le cas de Rubine, on verra que son frère ne fera une apparition que lors du premier album et glissera dans une oubliette tout aussitôt. Seuls les parents de Rubine (America) interviennent ici et là. Normalement, il n’existe pas de sombres secrets dans le passé de Rubine mais a-t-elle toujours été honnête avec moi ?

Était-ce un projet destiné à François Walthéry ou a-t-il été soumis à d’autres dessinateurs ? C’était son style de femme ?
Mythic : Une mouture encore malhabile avait été présentée à Bruno DiSano au préalable… et quelques planches avaient même été réalisées sans plus.
Comment collabore-t-on avec ce monstre sacré qu’est Walthéry ? Des anecdotes ?
Mythic : Ce qui a facilité les choses est que je connaissais déjà François depuis près de 20 ans et que je ne suis pas issu de la culture BD mais plutôt de la culture littéraire et cinématographique. Je n’ai connu la BD qu’à l’âge de 25 ans et, pour moi, un monstre sacré, c’était Agatha Christie, Bette Davis, John Wayne ou Gregory Peck. François, c’était la bonne table, les bons vins, les soirées entre amis.
Une anecdote? Des centaines. La pire : le mariage de François. Une météo exécrable, trois passagers, crevaison sur l’autoroute de Liège (roue avant gauche). J’étais habillé de blanc. Trois passagers qu’il a fallu convaincre d’abandonner le véhicule pour pouvoir le soulever. Comme je n’avais jamais crevé de ma vie, je n’étais guère des plus efficaces. L’horreur : se démener maladroitement devant un trio de commentateurs grognons et transis qui critique et conseille alors qu’aucun ne possède pas la moindre science en ce qui concerne une voiture. Enervé, trempé et souillé, je suis demeuré toute la journée en marge du mariage à bougonner dans mon coin et je ne suis même pas présent sur la photo de groupe.

François Walthéry, Dragan de Lazare, Boyan, Bruno Di Sano… La série a connu quatre dessinateurs différents. Avec une manière différente de travailler avec chacun ? D’autant plus que, si je ne m’abuse, tous ne parlent pas français, sont issus d’autres cultures et n’ont peut être pas les mêmes repères qu’un bon Belge ?
Mythic :Pour moi, aussi étonnant que cela puisse paraître, il n’y a eu aucune différence dans la manière de présenter mon travail. Quand Boyan a repris le flambeau, c’est Dragan qui a servi de trait d’union et de traducteur. D’ailleurs, je n’ai rencontré Boyan que des années après avoir collaboré avec lui.
Quinze histoires et un hors-série sont parus dans la série-mère. Mais avez-vous beaucoup d’histoires en stock ? Des pistes abandonnées ou repoussées ?
Mythic : Je n’ai aucune histoire en stock, des idées, uniquement, mais qui sont à ce point ténues qu’elles peuvent s’inscrire aussi bien dans un ou une autre BD, roman ou nouvelle. Une piste abandonnée est celle qui lors d’un pré-découpage sommaire montre qu’elle ne propose pas assez de matière pour remplir un album. Attention également au piège du pitch qui a été incontournable durant des années. J’étais le champion du pitch séduisant mais un pitch n’est qu’un pitch, une étincelle d’intérêt, un effet de manche et cela ne remplit pas le corps d’un album et j’ai été la première victime de mes propres pitch.

Quels sont les ingrédients pour un Rubine réussi ?
Mythic :Comme dans tout autre album, c’est quand la chute de l’histoire se trouve dans les dernières (si pas la dernière) vignettes. Je déteste ce procédé qui fait traîner en longueur un film alors qu’il n’y a plus rien à dire et que l’on a épuisé son stock de rebondissements (les cinéastes français sont coutumiers de la chose). Quand un Hitchcock n’a plus rien à raconter le mot END emplit tout aussitôt l’écran pour ensuite laisser la place au générique final.

Avec des limites ? Comme rester dans la suggestion plutôt que de verser dans l’érotisme ?
Mythic : Des limites ? Ma foi, rien si l’on excepte les meurtres en série, les kidnappings, les trafics d’organes, les mères porteuses… Quant à l’érotisme, il est très primaire et diffus comme on peut en trouver dans les comédies américaines des années 1950. Un film du genre, de 1959, me vient soudain à l’esprit : Operation Petticoat (Opérations jupons). Une poignée d’infirmières croquignolesques est évacuée à bord d’un sous-marin de l’US Navy bourré de mâles en surcharge de testostérones. Rien n’est dit mais les références au sexe sont omniprésentes.
Récemment, Rubine a changé d’éditeur, passant du Lombard au Tiroir. Comment l’avez-vous vécu ? L’opportunité de relancer la série, dix ans après le dernier album ? Et un autre projet autour de la jeunesse du personnage?
Mythic : Je l’ai très mal pris surtout que l’on avait tout simplement oublié d’avertir les auteurs (le scénario Serial Lover était écrit et Bruno avait commencé le découpage). Les éditions du Lombard ont hérité, coup sur coup, de deux responsables éditoriaux calamiteux alors qu’ils possédaient dans leur bureau un diamant brut qui ne cherchait qu’à s’exprimer. Quant à relancer ou non une série, tout est question d’opportunité.
Nico : Je n’ai jamais travaillé pour le Lombard. Les éditions du tiroir me conviennent bien. C’est familial, chaleureux, bienveillant, et il y a plein d’auteurs de la vieille école, que je lisais dans Spirou étant gamin ou adolescent, donc je m’y sens à la maison.

Au fond, dans combien de pays, de langues, Rubine a-t-elle voyagé ?
Mythic : De mémoire : français, flamand, danois, allemand, grec, suédois, norvégien et finnois…
Nico, après Caroline Baldwin, Rubine. Il y a quelques années, pensiez-vous devenir un « repreneur » (à temps partiel, parce que vous continuez à animer avec délice votre propre série Adelin et Irina) ?
Nico : Je n’ai jamais eu l’intention de devenir un repreneur. L’occasion s’est présentée, et je l’ai saisie, afin d’avoir plus de visibilité. Travailler sur un scénario écrit par quelqu’un d’autre est enrichissant aussi.



Quel personnage adoreriez-vous reprendre, et pourquoi ?
Nico : Quel personnage ? J’aime beaucoup lire des BD, j’adore Torpedo, DR et Quinch, Marshall Law, mais je ne voudrais pas les reprendre, ni même les dessiner. Vraiment, j’aime beaucoup mes propres personnages. Je les ai créés pour m’amuser et je suis très heureux d’être le dessinateur d’Adelin et Irina. Allez, peut-être Aria, tiens. Ca, ça me dirait bien.
Après la jeunesse de Caroline Baldwin de et avec André Taymans, c’est désormais celle de Rubine que vous nous racontez avec le premier épisode de Rubine – The 90’s. Comme dans la vraie vie, avec les stars, les gens aiment bien tout savoir sur leurs héros fétiches, de Z à A, le commencement ?
Nico : Ça, je ne sais pas. Du reste, les lecteurs n’apprendront pas tant que ça du passé de Rubine dans cet album, dont la fonction est surtout de distraire et d’amuser plutôt que de créer un « mythe », mot que je n’aime pas beaucoup, bien galvaudé aujourd’hui d’ailleurs.

Mythic : Cette série dérivée est née suite à une proposition éditoriale des éditions du Tiroir.
Quel est le concept ? Raconter les jeunes années de Rubine ?
Mythic : Oui. Ce qui est étrange lors de la réalisation, c’est que j’ai eu plus l’impression de travailler sur la série d’un autre auteur que cela n’a été le cas lors de la rédaction d’albums de Natacha, Jess Long ou encore d’Alpha.
Nico, on sait que vous aimez beaucoup mettre en scène les personnages féminins, sexy, sadiques, toujours avec du caractère. Rubine et plus largement les héroïnes de Walthéry font partie de ton panthéon ?
Nico: Rubine est plus sympa que mes personnages féminins habituels, et j’ai essayé d’insister là-dessus dans mon dessin, pour accentuer le contraste avec les autres.

Rubine, qui est-elle pour vous ? Comment l’avez-vous découverte ?
Nico : J’avais acheté le premier quand il est sorti, à l’occasion d’une séance de dédicaces à Liège, au musée des transports en commun, où se trouvaient Walthéry, Mythic et Dragan de Lazare.
C’est une série que vous possédiez, dans laquelle vous vous replongiez ?
Nico : Et bien j’avais le premier. J’ai acheté les intégrales récemment, pour compléter.

On l’a vu avec le dernier Soda, on revient à l’ambiance vintage d’avant. Les années 80, les années 90. Le lecteur (et vous, Nico, en tant qu’auteur) est friand de voyages dans le temps, de quitter notre réalité moderne et sophistiquée, pour une enquête sans nouvelles technologies ?
Mythic :Vous abordez sans vous en douter la partie de travail qui a posé le plus de problèmes dans la création de cet album : l’évolution effrénée des technologies ces trente dernières années. Quasi pour chaque élément, je devais prendre un temps certain à vérifier ce qui existait ou non. Le portable existait-il en 1990 ? Oui et il avait déjà presque deux décennies (1973) mais son utilisation était très rare. Si je me souviens bien, les USA étaient même en retard par rapport à chez nous car les zones couvertes n’étaient pas nombreuses. En ce qui concerne les home computer, en 1988; j’ai acheté un IBM (avec floppy disk) de 640 K pour 120.000 francs belges (3.000 Euros), soit 4 mois de salaire d’un employé… Au fil des pages j’ai découvert ou redécouvert des choses et les surprises furent plus nombreuses que prévu.
Nico : C’est sûr que dessiner des ordinateurs, c’est ce qu’il y a de plus barbant à faire. J’ai horreur de ça, donc ça m’arrange aussi. Mais j’aime les défis graphiques, et je détesterais faire tout le temps les mêmes albums. J’aime que mes albums soient tous différents les uns des autres. Ici, j’ai pu faire des tas de trucs que je n’avais jamais faits.


Naturellement, ça reste le XXe siècle, avec ses bolides, ses villes, ses policiers et malfrats armés jusqu’aux dents. Pour quelqu’un qui comme vous aime l’histoire, le moyen-âge, les chevaliers et les pirates. C’est un défi ?
Nico : Oui. J’avais l’opportunité de dessiner toutes sortes de véhicules avec la contrainte de respecter le scénario, ce qui était un défi qu’il me plaisait de relever. Jamais je n’aurais dessiné de tracteurs de ma vie si je n’avais pas eu le scénario de Mythic à respecter.
D’ailleurs, il n’y a pas meilleur garant de la crédibilité de cette entreprise que, vous, Mythic, scénariste des 16 (15 + 1 hors-série) tomes originels et de cette série parallèle. En aviez-vous sous le coude ? Cette histoire aurait-elle pu prendre place, autrement, dans la première série. (Attention, petit spoiler, si vous voulez garder la surprise, sautez à la question suivante)
Mythic: Oui, tout est toujours possible dans un processus de création, Rubine aurait pu être détachée de la police de Chicago pour l’occasion. Toutefois, il faut revenir au MacGuffin de cet album, j’avais en tête une image, celle de Rubine en bagarre avec un malfrat quelconque qui l’empoignait par les cheveux et se retrouvait avec sa perruque en main.
Nico : En tout cas, c’était enrichissant de travailler avec un scénariste comme lui, qui a une belle et longue carrière derrière lui. Avec lui et avec André Taymans, j’ai pu voir d’autres manières de concevoir une planche de BD, toutes deux très différentes de mon approche habituelle.

Tout se tient et est cohérent pour faire le pont entre cette nouvelle série et la première ? The 90’s va-t-il éclairer d’un nouveau jour la série originale ?
Mythic : Ce n’est pas prévu pour l’instant. La seule idée qui me taraude un rien serait d’écrire une enquête qui se déroule dans le Rubine des 90th et qui s’y solderait par un échec. Une enquête qui trouverait son épilogue, de nos jours dans la série-mère sous la forme d’un cold case… Tout le monde a bien saisi ce que je voulais dire ?
Au fond, que sait-on de Rubine, de son enfance, son adolescence, quand on lit la série originale ? Elle permettait cette première aventure dans le Montana des années 90 ?
Mythic : Pas de quoi casser trois pattes à un canard. Elle est d’origine irlandaise, ses parents habitent dans la paroisse de Belmont (Louisiane), son père est shérif et sa mère ignore qu’elle est flic. Elle a au moins un frère, elle s’est engagée chez les Marines et a été la mère porteuse d’une de ses sœurs d’arme. Et sans que ce soit clairement précisé, sa vie sentimentale ressemble à un désert désolé. A mon sens, rien n’interdirait de placer cet épisode se déroulant au Montana dans sa bio.

Forcément, on la connaît un peu après avoir lu ses 15 aventures. On se met forcément dans sa tête, pour voir comment elle réagirait, s’habillerait ?
Mythic : La bonne humeur est loin d’être un trait marquant de son caractère, elle s’habille avec le premier truc qui lui tombe sous la main du moment que ce ne soit ni une robe ni une jupe. Maquillage : connaît pas. Râleries : premier prix avec mention. Sexy mais ce n’est pas sa faute et est capable de réchauffer avec bonheur tout plat préparé… Dans le fond, une femme comme je les aime.
Naturellement, pour marquer la différence, il a fallu trouver un nouveau dessinateur. Il y a eu beaucoup de prétendants ?
Mythic : Un seul, le dessinateur québécois Ghyslain Duguay (Série MacGuffin et Alan Smithee) qui avait été proposé par l’éditeur. Il a réalisé une planche zéro mais Walthéry lui a préféré Nico qui se situe plus dans la veine liégeoise.


Nico : Et donc on m’a proposé le job. J’ai fait un essai, je le lui ai montré, et en 10 secondes, le job était pour moi.
Finalement, c’est donc Nico qui a décroché la timbale. Comment nous le présenteriez-vous, Mythic ?
Mythic : Outre le côté bon enfant du personnage, c’est un dessinateur passionné et travailleur… ça commence bien. J’ai eu la chance de pouvoir le cerner rapidement : il déteste dessiner les interminables scènes de blabla en huis clos et adore les scènes qui bougent et froissent de la tôle, ce qui m’aide à construire les scénarios futurs. Chose très importante, il naît un véritable dialogue lors de la découverte de ses planches et Nico est ouvert aux critiques (surtout les positives). Ben quoi ! On ne peut plus rire.


Et vous qui êtes dessinateur, vous n’avez jamais pensé à reprendre Rubine ?
Mythic : Non, pour les raisons que j’ai déjà évoquées plus haut.
Quel est le cahier des charges s’il y en a un ? Y’a-t-il des limites à ne pas franchir ?
Nico : Il n’y en a aucun, à part de respecter le look de Rubine. Pour le reste, je faisais ce que je voulais. J’ai montré mes pages au crayonné à François Walthéry au début, mais il ne m’a pas demandé de retouches.
En tout cas, la drogue est autorisée, et c’est à cause d’elle que les ennuis de Rubine commencent et qu’elle doit prester des heures d’intérêt général… C’est couillu non pour les lecteurs prudes ?
Nico : Dans l’histoire, la drogue en question n’est qu’un prétexte qu’elle utilise pour se faire arrêter, et ce n’est que de l’herbe. Rien ne dit qu’elle en a consommé. Pour ce qui est des lecteurs prudes, je leur recommande plutôt ta lecture de Jo et Zette, même si la mort de Mr Pump dans les premières pages d’un album pourrait les choquer par sa violence graphique. Sinon, il y a aussi les premiers Bob et Bobette ou bien le prince Riri. Pas Bibi Fricotin, c’est trop méchant. J’ai tout ça dans ma bibliothèque, entre les BD d’Eric Stanton et de Kevin O’Neil.

Nico, comment avez-vous fait Rubine votre ? Comment l’avez-vous adaptée graphiquement. Il fallait qu’elle paraisse plus jeune ? Il y a beaucoup de recherches derrière ou elle est arrivée assez spontanément dans votre crayon ?
Nico : Au départ, l’idée de la série était qu’elle soit plus jeune, mais il fallait garder l’esprit de François Walthéry quand il a créé son look, donc je n’ai pas poussé très loin mes scrupules et j’ai dessiné la Rubine de la première couverture, qui me plaisait énormément. Au début, j’avais tendance à lui mettre trop de cheveux, mais j’ai rectifié par la suite. J’ai commencé par recopier quelques dessins de François Walthéry, puis par faire une série d’illustrations et de croquis avant d’attaquer les planches proprement dites.
Pas touche à sa crinière ?
Nico : J’ai essayé d’autres coiffures mais, franchement, j’aimais trop sa coupe de cheveux habituelle, celle que François lui a donnée au départ. Ca aurait été dommage de s’en priver.

Au fond, pourquoi, comme tant de héros de BD (Spirou, Tintin, Lanfeust, Pelisse… bon pas le Gowap), Rubine est-elle rousse ?
Mythic : Et on peut encore rajouter Larsen dans l’Epervier bleu, Bill Ballantine dans Bob Morane et Jeannette Pointu … Il est vrai que je ne m’étais jamais posé la question. Peut-être parce que le rouge passe bien à l’impression ? Quant à moi, très prosaïquement, j’ai toujours eu un faible pour les rousses.
Nico : Je suppose que ça les fait ressortir d’office comme étant particuliers et intéressants. C’est une couleur plus voyante.
Et son style vestimentaire, comment habille-t-on Rubine dans les années 90 ?
Nico : Oh, et bien, j’ai utilisé globalement la même garde-robe que celle des premiers albums. Après tout, ils datent des années 90 !
Quelle est votre touche sur ce personnage ?
Nico : Hé bien, je dirais que j’ai essayé de faire une Rubine plus pétillante, pas sérieuse, avec les peps et les poings à mettre dans les tronches des méchants. J’aime bien, à cet égard, l’attitude générale de Franka (ndlr. encore une rousse!) dans la BD éponyme. Ca m’a inspiré.
Mythic : À mon avis, non seulement il s’est complètement approprié le personnage, mais dès le tome deux, il commence déjà à évoluer et la touche (le soin) qu’il y met s’éloigne même du graphisme de sa série Adelin et Irina.

Walthéry a aussi son nom sur la couverture de ce premier tome ? Quelle a été son implication ? Il t’a adoubé ?
Nico : C’est lui qui a choisi le dessinateur, moi en l’occurrence. Ensuite, je lui ai montré les crayonnés des pages au début, puis j’ai tout fini. Sur la couverture, il a encré Rubine. J’ai fait le reste.
Mythic : Walthéry a créé le personnage et a continué à être présent en coulisses. Plus au début de l’aventure, comme il se doit. Parfois, il a fallu se plier à des contraintes économiques, de planning éditorial ou à des impératifs promotionnels et court-circuiter le chemin habituel. Par exemple, la série devait être pré-publiée dans « Métro », le journal gratuit que l’on trouvait dans toutes les bonnes gares. Un contrat signé à la dernière minute. Gros souci, 17 pages devaient être fournies endéans les deux mois. Donc pas question de faire voyager les planches de Belgrade (Serbie) à Cheratte, de Cheratte à Belgrade, de Belgrade à Braine-l’Alleud, puis à Bruxelles…François a découvert les planches dans le quotidien!

Malheureusement, comme dans votre album finalement, on voit à quel point certains qui se prennent pour les gardiens du temple peuvent être sectaire, quitte à s’en prendre à ton travail, à ne pas le comprendre, parce que vous faites du Walthéry sans lui ressembler. Les lecteurs de BD franco-belge n’aiment pas le changement, préfère le mimétisme ? Comment surmonte-t-on ces attaques gratuites et injustes après des mois de travail ?
Nico : C’est très décevant. On croit faire plaisir, et on récolte des coups de pieds au cul. J’en ai parlé avec d’autres dessinateurs. Tous m’ont dit la même chose : ils ne vont plus voir sur internet ce que les gens en ont pensé. Je me dis que, de toute façon, on n’y échappe pas. Quand je pense à ce que quelqu’un comme Delaf (NDLR. le dessinateur du premier album de Gaston, après Franquin) a dû subir, c’est bien pire et je me dis que bon, c’est comme ça. Après tout, finalement, je m’en fiche.
Mythic : Nous sommes tous des gardiens du temple qui s’ignorent et des sportifs en mode sofa, bières et pizzas. Soyons positifs ! Les critiques génèrent au moins autant de publicité que les louanges. Alors, messieurs, déchaînez-vous !

Vous avez déjà connu cas similaire ?
Mythic : Avec chaque série qui ne m’appartenait pas et dont j’ai scénarisé un ou plusieurs albums. Bienvenue à la quinzaine du « C’était mieux avant ! ».
D’ailleurs combien de mois de travail sur cet album ? Selon quelle méthode ? Il y a du numérique ou c’est du 100% traditionnel ? Il y a beaucoup de recherches sur les personnages, les décors, les voitures, les costumes ?
Nico : C’est du traditionnel presque pur jus. Je fais quelques ajustements en numérique quand je vois des trucs qui me dérangent, mais toutes le planches existent en physique. On regarde trop d’écrans, de toute façon. J’ai besoin du contact apaisant avec une feuille de papier. C’est assez zen de tracer des lignes à la plume ou au pinceau, même si ce n’’est pas simple au début. Au fil du temps, je mets de plus en plus de noir.

Au niveau des personnages, vous avez créé un sacré « bestiaire ». Comment crées-tu tous ces personnages ?
Nico : Je dessine des gens que je connais, des collègues de bureau, des acteurs de films que j’ai bien aimés, ou juste des têtes de con que j’ai vu passer dans la rue ou au café.
Un peu de John Cusack aussi dans Simon, le goujat qui apparaît dans les premières planches ?
Nico : Ah, je ne connais pas John Cusack , désolé. Je lui ai donné plus où moins la physionomie d’Adelin avec des lunettes et moins de cheveux…


C’est vrai qu’il y a de ça aussi. D’autres inspirations ?
Nico : Avant de commencer à dessiner l’album, j’ai revu Rambo I, pour me mettre dans l’ambiance. Il y a aussi À couteaux tirés avec Alec Baldwin et Anthony Hopkins, ou Le contrat avec Morgan Freeman.
Cette histoire se déroule sur trente ans. Je trouve qu’il y a une rupture graphique (au niveau des visages notamment) entre les premières planches qui nous font rencontrer deux personnages en plein flirt, quand tout est amoureux et merveilleux, et l’époque contemporaine de Rubine, avec des visages plus patibulaires, marqués. Une Amérique plus sombre. C’était voulu ?
Nico : Peut-être que je garde un souvenir assez grisâtre des années 90 : la mode était moche, les voitures aussi…je m’y suis quand même amusé à l’époque, mais bon, tout était gris quand même, surtout en comparant aux années 80 qui étaient, elles, très colorées, très exubérantes. Les années 50 jusqu’au début 60 étaient sûrement très grises aussi, en tout cas en Belgique, mais aux USA, on en a une image idéalisée véhiculée par les films d’aujourd’hui qui nous en présentent tous une version rutilante. On pense immédiatement aux Cadillac, aux couleurs pastel, aux ice-creams et aux jardins tout verts et parfaitement entretenus.

Il y a aussi des clins d’œil, dans une rue avec un magasin de BD fort connu à Andenne. Vous aimez les clins d’œil, le souci du détail ?
Nico : Dessiner une rue, ce n’est pas si facile. Il y a la méthode actuelle, qui consiste à juste dessiner des passants et des bâtiments interchangeables, en partant du principe que la case ne sera vue que pendant ½ seconde. Ou l’ancienne, qui part du principe que ça doit vivre un maximum, avec des détails rigolos, des figurants qui ont l’air de vivre leur propre vie, leur propre histoire. J’ai choisi la deuxième voie. Au moment de donner des noms aux différentes boutiques, j’ai immédiatement pensé à celles qui me soutiennent depuis mes débuts, comme Atomik strip à Andenne ou le Skull à Bruxelles.
Et, mine de rien, on peut dire que les femmes, Rubine en cheffe de file, ont le pouvoir, bien plus folles et redoutables que les hommes, même les mafieux. Fini la BD de papa, place à la BD de maman ?
Nico : Je ne dirais pas ça. J’aimerais bien un jour faire une BD de gros machos avec des flingues qui enfoncent des portes et tirent au bazooka en criant « haut les mains !», mais dessiner des femmes, c’est quand même plus amusant malgré tout.

Mythic : Ceux qui ont le pouvoir sont redoutables qu’ils soient hommes ou femmes. Pour vous en convaincre, lisez les biographies de Catherine II de Russie, d’Elizabeth 1er d’Angleterre, de Catherine de Médicis, de la comtesse Elisabeth Báthory ou encore d’Ilse Coch, la sorcière de Buchenwald. Les femmes ont peut-être même ce petit supplément d’âme sadique en plus.
On commence à vous connaître, Nico, vous aimez les scènes sexy avec des jeunes premières mais aussi des femmes plus matures, en tenues légères, Mythic vous a servi, non ?
Nico : Par chance, le scénario s’y prêtait, oui. J’ai tout de suite vu quel parti je pouvais tirer de telle ou telle scène pour m’amuser. J’aime dessiner des personnages très différents les uns des autres, pour créer du contraste. Ça m’embêterait de dessiner tout le temps le même type de femme avec des coiffures différentes. J’aime leur mettre des défauts : ça les rend plus humaines.

Et si on voit Rubine dans un lit, très proche de Jamie-Lee, sa partenaire de galère, y’a-t-il eu rapprochement ? Ce qui ferait de Rubine une héroïne inclusive de son temps, qui aime un humain pas un sexe ?
Mythic : Non, il s’agit d’une licence du dessinateur qui s’est faite sans arrière pensée. Comme je l’ai déjà dit lors d’une autre interview, si j’avais voulu appeler un chat : un chat, je l’aurais fait. Quant à un éventuel prétexte à une polémique sur les sexes, il y a d’autres lieux pour en débattre s’il faut éventuellement en débattre.
Nico : Honnêtement, je n’avais même pas ça en tête quand j’ai dessiné cette page. Il se trouve que dans le scénario, elles dorment ensemble dans la grange. Je ne pensais pas suggérer quelque chose, mais c’est aussi ça qui est intéressant dans une BD : quand le lecteur peut se faire sa propre histoire en extrapolant au-delà des cases, et combler les vides avec son imagination.
Tiens, Mythic, Jamie-Lee, n’est-ce pas votre fille ? Est-ce un clin d’œil ou avez-vous mis d’elle dans ce personnage ?
Mythic : J’ai appris par le plus grand des hasards qu’elle aurait aimé être présente, ne fut-ce que sous forme de caméo, dans l’une des mes BD. Ici, elle joue carrément le second rôle féminin et le personnage lui va comme un gant. Ancienne chanteuse de metal (sous son nom et dans le groupe Azylya), elle possède un caractère entier et voue un amour particulier à la gent animale. En général, je ne suis pas friand de private jokes ou d’utiliser des personnages de mon entourage sauf si cela ne perturbe en rien l’histoire.



Sous une cape blanche, c’est bien de Ku Klux Klan new generation qu’il est question, et de trafic d’armes, de complot pour renverser ou en tout cas se mettre dans la poche le gouvernement des États-Unis. Tout ça, c’est du sérieux, mais l’humour est omniprésent, dans les cascades (notamment les scènes avec le taser) comme les rebondissements. Comment doser tout ça ?
Mythic : Il s’agit d’un travail double : primo écrire un thriller qui tienne la route et secundo le retraduire en comédie ou, du moins, parer le thriller des atours de la comédie. On y arrive assez facilement si plusieurs personnages de base sont un rien caricaturaux mais sans excès. Pour le dosage, c’est à l’instinct comme dans la cuisine mais rien n’est jamais garanti d’avance.
Nico : L’humour des dialogues, ça vient de Mythic ; l’humour dans les dessins, c’est de moi. Pour ce qui est du taser, j’ai essayé plusieurs solutions pour tenter de rendre ça le plus expressif possible. Il fallait que ça bouge, et je n’avais aucune référence graphique pour m’en inspirer. Il a donc fallu que j’invente quelque chose. On voit ça plutôt dans les dessins animés de Tom & Jerry ou Titi et Grosminet. Je pense que tout peut être traité avec humour. Je me suis beaucoup amusé à dessiner le personnage de Lilith, la gamine diabolique. Dans ma première version, je lui avais donné les traits de François Walthéry. Puis j’ai changé d’avis. Il y a une case où je lui ai mis entre les mains une corde avec sa peluche pendue au bout par un nœud coulant. Pour moi, ça ajoute du plaisir de relecture.

J’ai remarqué que vous ne signiez pas toutes vos planches. Ni toujours au même emplacement. Quand décidez-vous de le faire ?
Nico : C’est plus ou moins aléatoire. Je les signe quand j’en suis content, et que la signature ne risque pas d’interférer avec la fluidité de la lecture. Le fait est que la signature a tendance à rappeler au lecteur que « ceci est une œuvre de fiction dessinée », donc je l’utilise avec parcimonie. Néanmoins, ma signature fait un peu office pour moi de logo publicitaire, donc je la case là où je peux.
Quelle est la suite pour Rubine ? Que racontera le prochain épisode de la série dessinée par Di Sano ? Et de celle de Nico ? (Attention spoiler)
Mythic: Je suis tellement porté vers l’avenir, vers ce que je ferai ce soir et demain, qu’il me faut réfléchir un instant. (Lors de séances de dédicaces, pour une nouveauté, je suis parfois obligé de re-feuilleter l’album pour savoir de quoi il cause… de fait, à cet instant, j’ai souvent déjà écrit les deux tomes suivants.) Pour Bruno, il s’agit de « Super Tuesday », un thriller qui se déroule dans le monde des élections américaines et traite des dérives des moyens utilisés… même les pires. Pour Nico, il s’agit de « Bodyguards and co. ». L’histoire se déroule à la fois au Brésil et en Californie et elle est tellement compliquée que je devais prendre des notes pour m’y retrouver, le lecteur devrait normalement être berné jusqu’à la dernière page.

Nico : C’est aussi situé dans les années 90. Une histoire avec une Rubine toujours militaire et des méchants chinois. Comme j’avais demandé à Mythic, une histoire dans la neige, il m’a tout naturellement écrit une histoire qui se passe au Brésil et à Los Angeles avec des palmiers…

Quels sont vos autres projets ?
Nico : Après ça, j’aimerais m’attaquer à un projet dont j’ai eu l’idée il y a un moment déjà : une série sur Linielle, capitaine des gardes de l’empire amazone, envoyée en mission de police dans les montagnes enneigées se trouvant à la lisière de l’empire. Ce serait une sorte de fort Alamo médiéval. J’ai déjà écrit une bonne partie du scénario, mais il reste encore du boulot.
Dans mes histoires, Je considère qu’une page avec des décors doit comporter moins de cases pour permettre de donner plus d’amplitude au graphisme, et d’autre part, je tache de toujours mettre un élément qui fait avancer l’intrigue dans la page, tout en veillant à ce que la planche constitue à elle seule une histoire courte avec introduction, développement, conclusion. De plus, je place parfois des éléments qui auront une influence plus tard, et les gags que je fais doivent se répondre plus loin. Aucune intrigue parallèle, même mineure, ne doit rester sans conclusion. Tout ça complexifie considérablement l’écriture. Donc, y’a encore du boulot.
Mais d’abord : Rubine 2 !

Mythic : J’ai déjà tout dit plus haut!
En parlant de série walthéryesque, la série Joanna – Dans la peau d’une femme est-t-elle définitivement condamnée, sans suite possible ?
Mythic : Cette série est un véritable cauchemar en ce qui concerne les droits. Pour ce que j’en sais : Fritax a assuré le scénario du tome 1 et 2 et Walthéry et Georges Van Linthout, le dessin. Le scénario du tome 2 ayant été refusé par l’éditeur (il existe plusieurs versions), Fritax n’a pas voulu recommencer celui-ci et a disparu de l’échiquier. L’éditeur m’a proposé de reprendre la série (ce que j’ai fait en ne sachant quasi rien du litige en demeure) avec Bruno au dessin. Résultat quatre albums et cinq auteurs. Pour les droits perçus de la maison d’éditions c’était n’importe quoi, l’éditeur mélangeant non seulement les doits des albums d’une même série mais aussi ceux d’autres séries, les droit du scénariste servant à rétribuer le dessinateur… un chat n’y aurait pas retrouvé ses jeunes.

Arf, quel dommage. Merci à tous les deux et bravo pour ce coup de frais tellement chouette !
À lire aux Éditions du Tiroir.
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