Plats savoureux et enquêtes troublantes, telle est la promesse entre de nombreuses autres découvertes du premier tome de Tokyo Mystery Café. Un lieu qui sous des dehors de bistro abrite un vrai cabinet de détectives. Inspiré par une anecdote, l’Atelier Sento l’a dépaysée, de la Bretagne au pays du soleil levant. Le duo Cecile Brun et Olivier Pichard nous emmène, au format franco-belge, visiter la nation du manga et de la geek attitude, avec tout l’émerveillement et les paradoxes que cela suggère. Une intrigue riche et intelligente qui m’a fait craquer. L’occasion d’interviewer les deux auteurs.
À lire aussi | Le songe du corbeau: une histoire perturbante où le réel se lie à la rêverie et au cauchemar
Bonjour Cécile et Olivier, l’Atelier Sento, c’est donc vous deux?
Cécile: C’est ça, c’est un tout petit atelier. Il n’y a même pas une table qui y est dédiée, c’est chez. Olivier et moi nous sommes rencontrés autour du Japon. Nous y avons vécu avant de travailler sur des projets qui n’y avaient jamais abouti jusque-là. C’est en rentrant du Japon que nous avons eu envie de partager cette expérience commune, ce qui nous a amenés à travailler ensemble sur la BD. Nous avons commencé par Onibi qui était carrément un journal de voyage, un peu fantasmé puisque nous y intégrions des fantômes japonais. Depuis, nous collaborons sur tous nos projets. Voilà donc le dernier, Tokyo Mystery Café.

La première chose qu’on voit d’un album, en général, c’est sa couverture. C’est du grand format mais ça fait quand même penser au manga.
Cécile: L’objectif était quand même de faire quelque chose à cheval entre la BD française, franco-belge, et le manga puisque nous baignons tout le temps là-dedans.
Olivier: Le contexte et certaines des thématiques viennent directement du manga mais la forme est typiquement franco-belge avec un nombre de pages quand même assez limité, une soixantaine, et un rythme, une narration typiquement de chez nous. Là où les mangas japonais vont jouer sur de très longues séquences qui s’étirent sur des chapitres entiers pour très peu d’action. Au contraire, nous devions jouer sur de très nombreuses actions sur une seule page. Nous essayions de faire un mix pour un peu réconcilier les lecteurs de manga avec la BD européenne. Et donner une ouverture sur l’univers japonais au lecteur de BD classique.
C’est vrai, on a l’impression que c’est le grand combat du moment, on dit que la BD est en perte de vitesse mais, à côté, il y a le manga qui monte en puissance.
Cécile : Je ne dirais pas que c’est un combat, je dirais que c’est un chouette échange culturel qui se passe en ce moment entre les deux pays. Il y a toujours des réfractaires mais c’est vrai, en fait, qu’il est plus dur de convaincre les lecteurs de manga à s’intéresser à la BD que l’inverse. Nous en avons discuté avec des lecteurs de BD. Souvent, ils avaient lu deux-trois mangas. Par contre, les lecteurs de mangas, en général, ce n’est pas le cas. Nous avons même vu, en dédicaces, un vieux bonhomme qui donnait l’impression de ne lire vraiment que de la BD classique mais qui nous a dit avoir lu quelques mangas, qu’il avait essayé.

Au fond, d’où venez-vous. Est-ce la BD ou le manga qui vous a rattrapés?
Cécile : Alors moi, c’est vraiment le journal de Spirou quand j’étais petite. Avec ma famille, nous étions complètement fans. Nous connaissions les séries par cœur: Soda, Jérome K. Jérôme Bloch, etc. Quand nous avons appris que nous serions prépubliés dans Spirou, j’étais aux anges. J’ai un peu fait mes armes comme ça, avec les concours de dessins que proposait le journal, notamment. Ça m’a beaucoup inspiré.
Olivier : J’étais très BD classique. Je n’ai découvert l’univers japonais que beaucoup plus tard. Les BD qu’il y avait chez moi étaient celles que tout le monde a: du Spirou, du Tintin, du Gaston Lagaffe.
Cécile : Ton père est un grand fan de BD.
Olivier : Et toi, ton frère lisait déjà du manga, non?
Cécile : Oui, j’étais un peu sous influence des deux cultures. Vraiment toute petite déjà, je recopiais des personnages de manga. J’étais entre les Moebius de la collection de mon père dont je recopiais aussi des images et les premiers mangas qui arrivaient en France: Akira, etc.
Olivier : Moi, c’est quand j’étais étudiant que j’ai découvert le manga à travers la sortie des Akira, avec des traits plus adultes. Étant habitué aux albums qui se terminent en une cinquantaine de pages, je me suis pas mal intéressé à ces récits au long cours, très spectaculaires. Je n’ai jamais vraiment basculé dans le manga à 100%, cela dit. J’ai gardé quelques auteurs que je lis côté manga et beaucoup de BD.

La bannière Atelier Sento ne nous dit pas qui fait quoi.
Cécile : Ah, qui a fait la BD, déjà? il a une troisième personne…
Olivier : … c’est secret, elle travaille chez nous au sous-sol sur le tome 2 ! (rires)
Olivier : Nous nous partageons vraiment les tâches. C’est un ping-pong. Nous changeons un peu de formule à chaque projet. Pour celui-ci, nous avons commencé à discuter des idées. Après quoi, j’ai écrit le scénario. Cécile a fait le storyboard crayonné. J’ai fait l’encrage et Cécile a fini en y mettant la couleur. Tandis que j’ai mis les textes dans les bulles.
Et vos styles personnels, quand vous faisiez de la BD en solo?
Olivier : Nous les avons oubliés depuis longtemps.
Cécile : Nous arrivons quand même, nous, quand nous dessinons, à distinguer nos différences de style. Mais, je crois que les gens, en général, de l’extérieur, ne peuvent pas faire la différence. À force de travailler ensemble, tout s’est vraiment uniformisé sur ce troisième pinceau.
Olivier : Après, chacun a ses préférences, des petits aspects qui nous amusent plus. Moi, je veux bien m’amuser à dessiner tout ce qui est décor.
Cécile : Olivier est fan de perspectives. Donc, en général, quand il y a un décor super-compliqué à faire, je le lui laisse bien volontiers.
Olivier : Comme le pont sous la pluie, à la fin. Voilà, ça m’a occupé longtemps. Ou même les pages de garde avec la ville de Tokyo, c’était très agréable à faire. Cécile, elle, va vraiment travailler le côté « personnage ».
Cécile : Les émotions sur les visages, ce genre de choses. Après, je m’amuse aussi dans les décors mais je suis moins à l’aise.

On le voit sur la couverture, il fait beau sur Tokyo et le quartier d’Akihabara. Mais il va pas mal pleuvoir dans votre histoire. C’est la météo du Japon?
Cécile : Il pleut sur la fin de l’histoire mais ça accompagne la tristesse.
Olivier : Tokyo, nous y sommes allés deux mois pour repérer. C’était à l’hiver dernier. Nous avons été très surpris parce que ce fut deux mois de soleil quasiment ininterrompu. Et de froid. Je pense que ça s’est reflété sur la belle couverture ensoleillée. Après, le Japon est connu pour ses variations météorologiques qui peuvent être très brutales. On passe d’un très beau temps à des typhons assez ravageurs. Ce qui nous permet de beaucoup jouer sur la météo, les effets de saison à travers des différentes pages.
Il y a eu beaucoup de recherches de couverture ou celle-là s’est imposée?
Cécile (qui souffle en souriant): Oui. L’étape de la couverture est, pour nous, toujours très compliquée. Pour chaque album, nous faisons énormément de croquis. Cette fois, heureusement, nous avons eu l’aide de Jean-Luc Deglin, l’auteur de Crapule aussi chez Dupuis. Il nous a aussi proposé pas mal de croquis de composition. Nous avons vraiment conçu ensemble l’image.
Olivier : Nous sommes contents de l’idée du bandeau vertical. Nous voulions qu’on sente tout de suite l’inspiration du graphisme japonais. C’est quelque chose qui est moins connu en France où on ne connaît que les mangas. Mais le graphisme japonais a vraiment sa personnalité, qui se ressent dans les magazines, les publicités. Il y a une identité graphique très forte. Comme nous étions sur place pendant deux mois, nous avons récupéré un peu tout ce qui passait sous nos yeux, tous les exemples qui pouvaient nous servir. Nous avons fait beaucoup de photos de couvertures de magazine, etc. Nous avons donné tout ça à Jean-Luc qui a donc travaillé sur la couverture, le design et le dossier de fin. Lui est vraiment designé à la manière de ces magazines japonais.

Votre héros, c’est Nahel. Vous vous y identifiez dans l’explosion d’émotions et de sensations qu’il vit?
Olivier : Ça fait une quinzaine d’années que nous voyageons au Japon. En fait, nous ne nous étions habitués. Mais, nous ne connaissions pas si bien Tokyo. Nous y allions régulièrement comme les gens qui passent à Paris. L’hiver dernier, nous avons donc décidé d’y séjourner. Ça faisait déjà 3 ans que nous n’avions pas pu retourner au Japon à cause du Covid et des frontières fermées. Nous y sommes retournés et avons donc décidé de rester vraiment dans Tokyo pendant 2 mois. Nous avions vraiment le regard qu’on peut avoir lors d’une première visite. Nous redécouvrions le Japon après ces 3 années. Beaucoup de choses avaient changé. Nous étions aussi fous de retrouver les choses qui nous manquaient. D’autre part, nous avons vraiment découvert Tokyo en tant que ville à vivre et non pas juste à traverser. C’est comme ça que nous avons exploré dans les moindres recoins le quartier d’Akiba. Nous nous sommes sentis comme des touristes.
Après Nahel s’inspire aussi beaucoup de jeunes lecteurs qui viennent nous voir en dédicaces depuis 10 ans. Certains ont ce profil d’étudiant en dessin qui rêve d’aller travailler au Japon pour devenir mangaka, qui fantasme.
Et qui veut forcer le destin en rencontrant les éditeurs là-bas. C’est ce que vous avez vécu là-bas en tant qu’auteurs à l’époque?
Cécile : Pas du tout, en fait. Nous ne nous étions pas du tout projetés là-dedans. Nous travaillions quand même déjà pour la France. Par contre, l’hiver dernier, nous avons rencontré des maisons d’édition qui nous ont proposé de travailler avec eux sur du manga . Là, nous nous sommes vraiment mis dans les chaussures de Nahel. Nous avons eu des rendez-vous avec des éditeurs, avons discuté sur les projets. Nous n’avons pas fermé la porte mais, par contre, les conditions de travail nous ont refroidis.
C’est vrai, beaucoup d’auteurs en souffrent. Ça va parfois jusqu’à la mort.
Olivier : Oui, nous ne voudrions pas trop plomber l’atmosphère de l’interview mais ce sont des conditions qui sont très dures. Il n’y a jamais de vacances. Il faut savoir qu’il y a deux rythmes de parution. Les mangas à destination des adultes sont sur une publication mensuelle. Soit 20 pages par mois. Pour un auteur français, c’est déjà difficile. Par contre, pour les publications jeunesse, le rythme est hebdomadaire. Soit 20 pages par semaine. Il va falloir les faire. C’est un travail dont on ne sort jamais.
(Ndlr. Entre l’interview et la parution, nous avons appris le décès d’Akira Toriyama, en mars dernier)
Revenons à votre repérage au Japon. Le bâtiment du Tokyo Mystery Café existe vraiment.
Cécile : Bon, il n’a pas ce nom. Mais oui, le bâtiment existe. Nous en avons refait tout l’intérieur. Cela dit, le concept existe aussi en vrai, nous l’avons découvert pendant notre voyage. Il y a réellement au moins un bar tenu par des détectives privés. C’est une agence. Donc, la nuit, ils font leurs recherches. Et à côté de ça, ils possèdent ce bar qui permet de faire découvrir un peu leur métier particulier, ils font tester leur matériel aux gens qui viennent boire des coups. Et pourquoi pas demander de faire une filature, une enquête?

Ça se tient, il n’y a pas meilleur endroit qu’un bar pour entendre les petits secrets et savoir tout de la vie privée des gens. Mais, j’imagine que l’histoire était déjà écrite avant que vous vous rendiez compte que ça existait.
Olivier : Alors, justement, cette histoire de détectives privés nous a été inspirée par une anecdote qui remonte à longtemps. Quand nous habitions en Bretagne, il y a à peu près 6 ans, notre propriétaire nous avait parlé d’un ami à elle qui tenait une crêperie, en avait eu marre et avait changé de vie pour devenir détective privé. Il avait quand même gardé tout son matériel pour continuer à faire des crêpes pour les gens qui venaient lui demander son aide.
Incroyable!
Olivier : Quand nous sommes partis au Japon, tout était prêt, jusqu’au storyboard. Dans les rues de Tokyo, nous avons donc pu chercher les angles de vue qu’il nous fallait et explorer la ville comme si nous étions une équipe de tournage à la recherche des meilleurs endroits.
Cécile : Nous avons établi un circuit crédible pour les personnages. Tout se tient géographiquement dans le quartier.
Avec plein de saveurs locales.
Olivier : Ce n’est pas un guide de voyage, dans le sens où n’importe qui peut le lire sans s’intéresser même au Japon, mais nous aimons retranscrire des atmosphères. Pour que les gens qui y sont déjà allés retrouvent avec plaisir ce qui les a marqués et que les gens qui veulent découvrir le pays y trouvent l’envie de l’explorer davantage. D’où le dossier à la fin qui est un peu le pendant réel de l’histoire et qui recontextualise tout ça dans la ville, avec un petit plan à la fin pour que les lecteurs puissent aller retrouver les lieux et des recettes s’ils veulent refaire le plat phare du chef de l’histoire.
Bientôt, l’escape game?
Cécile : Ahah, ce serait génial.
Y’a-t-il déjà des traductions prévues?
Cécile : Oui, il y a une traduction anglaise qui est en train de se faire, qui est interne à Dupuis. En digital.
Olivier : Nous savons que le livre a été présenté au Japon et qu’ils ont été charmés par les couleurs et le rendu du quartier. Ils sont curieux de voir comment ça va évoluer dans les prochains tomes. Chaque tome visitera un autre quartier de Tokyo.
Cécile : Avec sa teinte définie, des couleurs différentes.
Olivier : Il n’y a rien de concret pour l’instant niveau publications étrangères.
Toujours les mêmes héros pour la suite?
Olivier : Même héros mais nouvelle enquête dans un nouveau quartier. Dans le tome 2, nous nous intéresserons un peu plus à l’histoire du patron.
Le trait, les couleurs, c’est du traditionnel, du numérique ?
Cécile : Pour la première fois, tout est numérique, sur iPad.
Olivier : Mais comme nous sommes nuls en numérique, nous avons fait comme si nous étions sur papier, comme avant, à l’aquarelle.
Cécile : Tous nos livres précédents étaient entièrement à l’aquarelle, sur papier. Là, comme nous voulions dessiner en partie au Japon, sur place, nous avons juste trouvé l’équivalent des outils que nous utilisons d’habitude mais transposés sur tablette.
Olivier : De sorte qu’on puisse travailler à l’hôtel, dans l’avion, dans les transports.
Cécile : En vrai, nous utilisons par exemple un crayon 8b pour faire la ligne. Là, nous avons trouvé un 6b sur le logiciel. Pour la couleur, c’est pareil, c’est un pinceau qui imite un peu l’aquarelle. Je travaille comme à l’aquarelle sans effacer, en laissant les blancs.

Comment s’est fait le casting autour de Nahel, il y a quand même pas mal de personnages, chacun dans son style.
Olivier : Nous voulions que le trio corresponde à trois étapes de la vie, trois catégories d’âge qui pourraient être celles des lecteurs. Nous avons la jeune collégienne, le jeune adulte et l’homme d’âge moyen. Pour la galerie de personnages principaux, nous avons pioché un peu dans des acteurs de cinéma japonais. Le patron, c’est un fameux designer de vêtements japonais…
Cécile : … qui a un petit côté quinquagénaire hippie.
Olivier : Nous avons essayé d’avoir des profils qui se répondent, en contraste.’o
Cécile : Nahel est un petit peu dans la lune, dépassé par tout ce qui lui arrive. Au contraire de Soba qui est très déterminée, hyper geek, avec un gros caractère. Le patron, lui, est complètement à l’ouest, déjanté, et fait un peu n’importe quoi. Avec ça, nous avons créé une famille un peu recomposée mais qui va finalement tisser des liens, d’album en album.
L’idée était quand même d’avoir des personnages qui sont un peu à l’écart de la société, des gens qui peuvent nous ressembler.
Olivier : Une adolescente dont on imagine qu’elle est un peu à problèmes. Un patron qui vit en marge de la société et ce personnage de Nahel qui, lui, est complètement perdu dans un pays lointain et qui n’arrive pas à faire ce pourquoi il est venu puisqu’il se fait claquer la porte au nez dès le début.
Le patron, lui, n’a pas de nom.
Cécile : Bah, c’est le patron.
Olivier : Au Japon, c’est comme ça, en fait. Quand on fréquente régulièrement un restaurant, un bar, on l’appelle toujours « master », maître, patron. Je pense qu’on peut fréquenter un endroit pendant toute sa vie sans connaître le nom du patron. Alors, est-ce qu’on révélera plus tard le nom du nôtre? Mystère!
Cécile : Soba, elle, a juste un pseudonyme, aussi.
Olivier : Nous voulions jouer avec ce genre de choses, nos personnages ont souvent des pseudonymes, ici. Le vieux électronicien s’appelle Monsieur Mirai qui veut en fait dire Monsieur Futur. Il y a plein de jeux comme ça. Les personnages n’ont pas forcément des noms mais souvent des pseudonymes ou des noms qui ont un sens caché.

Alors, outre les humains, il y a aussi un casting robot. Des petits trucs qu’on peut observer dans le quartier commerçant. Je voyais dans le dossier aussi un robot croco. C’est un peu l’équivalent du taureau mécanique, sauf qu’ici vous devez garder votre doigt le plus longtemps dans la mâchoire du reptile!
Cécile : Ah oui, j’en ai encore mal. C’est violent, très violent. Mais très mignon. Nous sommes vraiment tombés par hasard sur cette curiosité. Effectivement, pour les robots de l’histoire, nous avons rencontré des robots humanoïdes à Tokyo, au musée du futur.
Olivier : Ça fait très bizarre, en fait, ils nous suivent du regard sans pouvoir tellement bouger. Ce sont des choses que nous avions déjà vues en photo mais se retrouver face à un robot qui est à taille réelle d’un être humain avec une peau synthétique qui essaie d’imiter la nôtre, qui cligne des yeux et vous suit du regard, c’est vraiment étrange.
Cécile : Ça crée une drôle de sensation. Nous avons fait des croquis sur place.
Olivier : C’était un peu embêtant parce qu’il y avait un des robots équipé d’un système de reconnaissance. J’ai donc commencé à le dessiner de profil. Mais, d’un coup, il me voyait et il tournait la tête pour me faire face. Difficile de dessiner son profil.
Il y a aussi ces hommes en noir, qui poursuivent Nahel notamment.
Cécile : Eux, nous essayons de ne pas trop nous en approcher. Après, nous ne risquions rien. Déjà, il y a les yakousas, la mafia japonaise qu’on peut croiser dans les rues de Tokyo assez facilement. En dehors de ça, les Japonais portent tous le costume. Pour nous, ça fait bizarre mais il y a beaucoup de gens en costume noir en rue. Nous avons pris un peu un stéréotype de personnages qu’on retrouve dans beaucoup de films japonais.
Olivier : Petite anecdote. Une fois, nous étions sur une plage déserte dans un endroit qui avait été ravagé par le tsunami, un an plus tôt. Nous attendions un bateau pour nous rendre sur une petite île où il y avait un festival. C’est là que nous avons vu une grande voiture aux vitres teintées rester à distance un long moment. Quelqu’un en est finalement sorti. Un homme qui ressemblait vraiment…
Cécile : C’était un Yakousa, c’est sûr.
Olivier : Je ne sais pas mais il avait l’air très riche, portait un costume et des lunettes noires, ainsi qu’une petite oreillette. Il s’est approché de nous et nous a posé plein de questions.
Cécile : Il y en avait un deuxième, plus cool, avec la chemise un peu débraillée.
Olivier : Le premier commence à nous interroger sur la raison de notre présence là, nos projets… Toujours avec le sourire mais nous sentions bien qu’il ne fallait pas donner une mauvaise réponse. Nous allions juste voir un petit festival. Nous avons appris quelques années plus tard qu’en fait, à ce moment-là, la mafia développait un trafic de pêche, tout à fait illégal, et qu’elle avait peur de l’espionnage. Nous ne saurons jamais le mot de la fin mais ça nous a marqués.

Vous nous baladez dans ce quartier d’Akiba mais aussi dans l’intrigue. Pendant longtemps on cherche à quoi ces événements étranges, enlèvements, agressions, peuvent bien être liés. Il y a une certaine perte de repères aussi pour le lecteur.
Cécile : Dès le début, j’avais cette envie de faire des fisheyes, des vues assez déformées des environnements. Je voulais faire ressentir cette sensation qu’on a, dans Tokyo, d’être largué dans un univers immense. On perd ses repères, on a l’impression d’être bizarre nous-même. Parce que nous ne sommes pas adaptés à tout ce qui nous entoure et on a l’impression que tout est bizarre. C’est le sentiment que nous avons eu lors des premiers voyages et que nous avons voulu retransmettre. L’enquête est aussi prétexte à découvrir différentes thématiques qui sont liées au quartier que nous explorons. Ici, les différentes catégories de population vivant à Akiba, par exemple. Nous voulions que tout le monde y soit, de l’otaku fan de manga aux maids, ces jeunes filles qui tiennent des cafés costumés, en passant par le vieux monsieur qui vend de l’électronique depuis les années 50. Tous ces gens sont liés d’une certaine manière à l’intrigue, pour que chacun puisse avoir des mobiles. C’est seulement à la fin qu’on découvre qui a fait le coup.
Avec des profils diamétralement opposés, de la personne très extravertie, excentrique, à celle très réservé et qui va voir les maids pour une relation codifiée. Sexuelle, même?
Cécile : Alors sexuelle, normalement non. Mais, du temps passé. Nous n’en connaissons pas trop les coulisses mais je pense qu’être maid, c’est un job qui se limite à juste servir, passer du temps ensemble, prendre des photos… qu’il faut payer, etc.
Olivier : Souvent, au Japon, il y a une très grosse difficulté à créer du vrai contact. Donc, certaines personnes qui ont des problèmes sociaux, d’intégration sociale, vont préférer justement payer dans certains contextes très particuliers, un simulacre qui au moins sera maîtrisé et dont ils auront tous les codes. Ils pourront comme ça s’épanouir dans ce contact tout en sachant que beaucoup ne souhaitent absolument pas qu’il y ait des sous-entendus sexuels.
Cécile : Beaucoup de gens sont à la recherche d’une relation qui soit purement platonique et auraient justement tendance à avoir peur qu’elle aille vers autre chose. C’est particulier mais c’est comme ça. Ça fait partie de la richesse de Tokyo, parce que c’est surtout à Tokyo que ce genre de choses existe.

C’est un album qui parle aussi d’obsolescence programmée… mais plutôt côté humain.
Olivier : Nous avons commencé à travailler sur ce premier tome, il y a presque 2 ans. Cette thématique était beaucoup moins prégnante qu’aujourd’hui. C’est vrai que nous avons atteint là un stade où beaucoup de gens perdent leur travail, surtout côté artistique, à cause de l’artificialisation. Comme nous le montrons un peu dans la BD, le grand drame, c’est que le travail des humains, jusqu’à présent, a été utilisé pour nourrir des machines… qui maintenant se substituent à eux. À voir comment cela va évoluer mais c’est vrai que, maintenant, quand on va dans le rayon Presse d’une librairie et qu’on voit toutes ces couvertures de magazines qui sont faites par ordinateur, intelligence artificielle, ça fait peur.
Là-bas?
Olivier : Ici aussi. En prenant le train pour venir à Bruxelles, nous avons vu un magazine sur l’Antiquité, avec un visuel tout flou généré par intelligence artificielle. Nous nous sommes dit que si un humain l’avait proposé, on lui aurait refusé. Pourtant, on l’accepte venant d’une machine.
Cécile : C’était pixellisé, le personnage n’avait pas de bras.
Olivier : Alors, soit il va y avoir un effet de mode qui va se tarir parce que, d’un autre côté, l’intelligence artificielle montre aussi que son contenu est cheap et peut renvoyer une mauvaise image du magazine qui l’exploite. Soit, ça va exploser, avec les conséquences qu’on craint.
Cécile : Nous avons rencontré un mangaka. Comme lui et sa famille écoutaient plein de musique dans la voiture, j’ai demandé à sa fille ce qu’elle écoutait comme style. Elle m’a dit qu’avec ses copines, elle écoutait surtout du vocaloïd. Soit de la musique générée par l’intelligence artificielle.
Olivier : Le texte et la musique sont créés par des humains mais la voix, c’est un logiciel de création vocale.
Cécile : Et ils vont voir des concerts de vocaloïd. Donc je ne sais pas exactement à quoi ça ressemble.
Olivier : Ce sont des hologrammes souvent. Voilà, nous sommes à l’aube d’un choix qui va devoir se faire. C’est vrai que d’énormes studios hollywoodiens semblent avoir fait leur choix. Les acteurs et les scénaristes essayent de lutter mais on ne fait tous pas vraiment le poids face à la force du capitalisme.
Toujours parmi les robots rencontrés par Nahel, pour le fun, vous avez écrit une chanson façon J-Pop pour cet album.
Cécile : Alors, c’est surtout une intelligence artificielle qui l’a écrite.
Ah nous y voilà!
Olivier : Nous voulions lors de cette rencontre que les héros soient confrontés à un vrai robot qui parle et chante. Le logiciel a écrit et généré des dizaines et des dizaines de versions. Nous avons sélectionné des phrases. À la fin de l’expérience, ce qui est ressorti, c’est que c’est plus simple de travailler soi-même, d’écrire soi-même. Nous l’avons fait ici parce que c’était l’occasion mais je ne le referais pas pour autre chose.
J’imagine que ça vous a fait quelque chose d’être prépublié dans ce Spirou que vous lisiez depuis si longtemps.
Olivier : C’était super. D’autant plus que ça s’est vraiment décidé à la toute fin. Il y a eu du suspense. Nous avions un peu perdu espoir quand nous avons enfin reçu l’annonce de notre éditrice. Victoire ! Nous avons plein de lecteurs qui viennent nous voir en dédicaces, maintenant, en disant qu’ils nous ont découverts dans Spirou.
L’album est sorti mi-janvier, vous avez déjà dû le dédicacer quelques fois.
Olivier : Oui, il est sorti juste avant le festival d’Angoulême. Nous commençons à rencontrer le public. Il y a notre public habituel, qui nous suit depuis quelques années et qui est âgé entre 20 et 40 ans. Nous avons quelques vieux lecteurs de Spirou-Dupuis et quelques enfants. Même si, Angoulême, je pense que ce n’était pas le meilleur endroit pour rencontrer un public jeune. Il y avait une bulle spéciale jeunesse dans laquelle nous n’étions pas. Nous avons quand même eu quelques petits qui avaient commencé la série dans Spirou et étaient tout contents d’avoir le livre pour la finir.
Merci à tous les deux, et vivement retourner à Tokyo, dans un nouveau quartier avec vous comme guides. Vous faites bien ça!
Le premier tome de Tokyo Mystery Café est à lire chez Dupuis.
