Belle enfant : de Rome à Gênes, de bédéaste en cinéaste généreux, solaire, sensible et sensitif, Jim se confie dans une grande interview

Alors qu’il vient de publier le premier acte de Zoé Carrington dans un décor so british (nous y reviendrons), l’auteur de BD Jim ne lâche pas pour autant l’Italie – Rome et, maintenant, Gênes – et se dévoile un peu plus en cinéaste talentueux. Belle Enfant, son premier long-métrage réunit un casting étincelant (Marine Bohin, Baptiste Lecaplain, Caroline Bourg, Cybèle Villemagne, Marisa Berenson, Albert Delpy, Haydee Borelli…) autour d’une délicieuse comédie à la française. Cette évocation solaire d’une famille avec ses parts d’ombre, ses larmes, ses cris, ses sourires, ses incompréhensions et secrets, trouve doucement la lumière des salles obscures au fil d’avant-premières aux quatre coins de l’hexagone. Soit un nouveau marathon alors que la production de ce film généreux fut un véritable Iron Man. Incompréhensiblement, il n’a pas séduit les argentiers mais, pas grave, il a su toucher le coeur d’une équipe en or, qui l’a tourné durant de courtes périodes, 2-3 jours, quand il y avait le budget. Avant que des producteurs le rejoignent et lui fassent confiance. Une aventure fascinante, débrouillarde, qui méritait une longue interview making-of avec Jim.

(Photo de couverture: Vincent Facélina)

Avant toutes choses, le synopsis : Émily apprend que sa mère a fait une tentative de suicide chez son oncle, dans sa villa de bord de mer en Italie. Accompagnée de ses sœurs Salomé et Cheyenne, toutes les trois prennent la route au plus vite pour rejoindre leur mère. Sur le trajet en traversant Gênes, Émily découvre qu’il ne s’agit en réalité que d’une fausse tentative de suicide, prétexte de sa mère pour réunir ses filles qu’elle ne voit jamais… Ses deux sœurs étaient dans la confidence ! Furieuse, Émily quitte la voiture sur le champ et va chercher un moyen de rentrer sur Paris. Là, au cœur de cette ville Italienne, Émily va rencontrer un jeune français qui lui fera progressivement comprendre qu’il n’y a qu’en affrontant cette mère dysfonctionnelle qu’elle pourra avancer…

Bonjour Jim, comme la couverture d’une BD, la première chose qu’on voit en général d’un film, c’est son affiche. Comment as-tu imaginé celle de Belle enfant ? Avec beaucoup de recherches, de composition ? Tu en as dessiné ?

J’en ai dessiné quelques-unes mais, venant de la BD, je ne souhaitais pas qu’on puisse se méprendre, et imaginer que le film soit un dessin animé, donc une photo me semblait plus pertinente.

Affiche non officielle

C’est une photographie de Charlotte Poncin faite à Sète sur le tournage, qui a été ensuite retravaillée. J’y aime la complicité, il y a une certaine pudeur qui ressemble au film, je crois. J’ai fait beaucoup d’affiches tests, la première idée était de voir toute la famille… mais ici, c’est l’efficacité de cette image qui l’a emportée, finalement. Une complicité naissante entre les personnages.

Et ce titre, Belle enfant. Comment l’as-tu trouvé ? Il aurait pu y en avoir d’autres ?

Ce titre est apparu dès le début, et finalement il est toujours resté, collé au film. Il colle bien au récit, à ce qu’on y raconte, et porte l’idée de beauté. Et je crois que la beauté est un élément important du film à travers la photographie d’Emmanuel Dauchy, et les paysages d’Italie.

Les premières avant-premières ont eu lieu. Comment se sont-elles passées ?

Ça, c’est une des nombreuses différences avec la BD, où le retour est toujours décalé, une fois la lecture achevée. Là, on a pu toucher du doigt l’émotion en direct, elle s’entend, elle se ressent, elle s’exprime. D’abord, il y a les rires, dans la salle, qui valident les espoirs mis dans l’écriture, sur le tournage… Et puis les silences. Je découvre la beauté des silences, cette écoute attentive, émue. Et le plaisir des spectateurs à exprimer combien le film les a touchés.

Au fond, j’imagine qu’il y a un monde de différences entre festival de cinéma et festival de BD ?

Je suis un raconteur, j’aime rencontrer les lecteurs et échanger avec eux, mais dessiner en même temps lors des rencontres dédicaces a toujours été une sorte de contrainte, pas idéal pour communiquer. Un festival de cinéma ne demande pas aux réalisateurs de dessiner, c’est un détail qui change tout, j’avoue. Et c’est l’opportunité de rencontrer des réalisateurs et des acteurs. Mais je suis débutant en festival cinéma, c’est une activité toute nouvelle pour moi (rires).

Ton film est une comédie française. Un gros mot dans la bouche de certains. Mais ne fait-on pas trop vite le procès de la comédie française. Il y a des pépites, non, une fois passé les blockbusters balourds?

Bien sûr. Il y a un regard cinéma français, une façon de creuser les sentiments, de chercher le vrai. En cela, on m’a souvent dit que Belle Enfant, s’il portait un regard sur trois jeunes femme d’aujourd’hui, renvoyait aussi à un cinéma français d’autrefois. Naturellement, l’époque des grands Sautet a toujours été une source d’inspiration pour moi, j’aime énormément ces films-là… Des films qui parlent des humains.

Ce scénario, il était depuis le début dédié au cinéma ?

Oui. C’est un film né en réaction à d’autres films que j’ai écrits et qui ne s’étaient pas tournés. Ici, dès le départ, c’était mon film, et j’allais m’atteler à le faire exister quoi qu’il arrive, en créant ma propre méthode. C’est-à-dire en démarrant le tournage très vite, en choisissant un casting sans pression de bankabilité, en m’écoutant, en écoutant mon équipe. Et en filmant par sessions, quand on avait le budget pour.

Quel en est le point de départ du film ? Marine Bohin ? Comment s’est-elle imposée à toi ?

J’avais rencontré Marine sur un tournage où elle lisait des nouvelles de mon livre « L’amour (en plus compliqué)… » et nous nous étions très bien entendus. J’adore sa voix, son caractère. J’ai vite senti qu’il y avait une nature, un caractère qu’il serait passionnant de filmer.

Cette comédienne, on l’a peu vue à l’écran, jusqu’ici, mais elle est aussi journaliste ciné. J’imagine qu’elle a plein d’anecdotes en stock, avec quantité de réalisateurs et de comédiens, qui ont pu t’aiguiller ?

La relation ne se basait pas sur une recherche d’anecdote, c’était beaucoup plus intuitif. C’était une amoureuse du cinéma, j’étais un amoureux du cinéma. On pouvait se battre ensemble pour faire avancer ce projet de film. Je pense qu’elle était un atout surtout de par son regard. Vous savez quand on écrit, on a besoin d’écrire pour quelqu’un. Ici, elle était la première lectrice, je lui ai envoyé vingt pages. Et elle me donnait ses impressions.

Je savais que si elle aimait, il y avait de bonnes chances que son œil soit juste. Mais c’est a posteriori que je l’analyse comme ça, tel que je le vivais au démarrage, et sans doute elle aussi, c’est : on essaie de faire une chose impossible, un long métrage de cinéma. Et on se serrait les coudes.

La première étape, c’était écrire le film. Donc tant que ça lui plaisait, je continuais. Si elle avait des remarques, je les absorbais et le scénario n’en serait que meilleur. Finalement, c’est un scénario qui s’est écrit dans l’énergie, en quelques mois. Jamais je n’avais écrit un scénario aussi vite.

Au fond, c’est un film qui parle du cinéma, ou plutôt de la vie avant quand on rêve d’en faire et de l’après quand on est en fin de carrière, non ?

C’est bien vu. Je n’y avais pas pensé, mais on a ces deux pôles : une jeune femme, Émily, jouée par Marine Bohin, qui cherche sa place dans le monde et rêve de devenir actrice… Et celle qui joue sa mère, Marisa Berenson, qui est une icône du cinéma et a tourné avec Visconti, Kubrick…

Tu choisis souvent des héroïnes pour tes récits. On ne se refait pas ?

Je travaille aussi des scénarios qui suivent un homme en personnage central, mais il se trouve que les scénarios qui existent, ceux qui trouvent leur chemin, mettent plus souvent un personnage féminin en avant. J’aime les beaux rôles de femmes, celles qui font avancer le récit.

Puis, il y a Baptiste Lecaplain. Comment l’as-tu convaincu ? Il s’est imposé à toi ou tu as fait un casting ?

Nous nous étions rencontrés sur un précédent projet de film. Je lui ai proposé le rôle de Gabin, en lui disant que ce film-là je le faisais, quoi qu’il arrive, et il a lu le scénario… Le personnage l’a séduit, l’histoire l’a embarqué. C’était sans doute un vrai défi pour lui, et une jolie preuve de confiance car, en vérité, ce n’était pas les incertitudes qui manquaient sur le devenir du film. Mais, sans doute que ce personnage l’emmenait ailleurs, que la part de tendresse silencieuse du personnage y est grande, et lui permettait aussi de sortir de son territoire d’humoriste. C’est d’ailleurs quelque chose qui revenait également sur le tournage, même sur les contre-champ où son visage n’apparaissait pas à l’image, les actrices faisait part d’une vraie belle qualité d’écoute, il portait leur jeu, jouait comme s’il était à l’image. Ce qui est toujours généreux de la part d’un acteur.

Le reste du casting est soigné aux petits oignons : avec Caroline Bourg et Cybèle Villemagne-Cheyenne qui complètent à merveille la sororie de ce film, chacun dans son style, avec son intensité. Tu nous expliques ?

C’est drôle d’écrire sur trois sœurs qui ne se ressemblent pas, nées de pères différents, mais qui devaient fonctionner ensemble. Peut-être que c’est le film lui-même qui définissait ça, il fallait se lancer dedans avec un certain état d’esprit, une vraie envie. Ces trois sœurs de cinéma se sont trouvées, et il y avait une vraie belle alchimie entre elles. Les rapports ont été très fluides, on est toujours attachés les uns aux autres, plus de deux ans après la fin du tournage… Toutes les trois, elles se serraient les coudes et pour chacune d’elles, le film était important. Il y a sans doute de cette alchimie-là qui transparait à l’image.

Perchée, au-dessus du lot, semblant mener son existence sans trop s’encombrer des autres, lâchant ses filles en pleine nature, il y a Marisa Berenson. Se serait-elle invitée sur le tard dans le casting alors que c’est le personnage clé de cette histoire ? (Elle n’était pas renseignée dans le casting au moment de la campagne Ulule)

Tant que ce n’était pas signé, je n’avançais pas officiellement son nom, par prudence. Nous avons adressé le scénario à son agent, et le personnage de Rosalyne lui a plu. Je suis allé rencontrer Marisa à Paris à Saint-Germain, et nous avons discuté, du rôle un peu, de la vie beaucoup. Et elle avait cette envie-là, cette curiosité. Marisa a quand même un parcours extraordinaire, et a travaillé avec des metteurs en scène illustres, c’était donc un honneur qu’elle embarque pour Belle Enfant.

Puis, gravitant autour de tous ceux-là, il y a Albert Delpy et Haydee Borelli, qui amènent cette fantaisie, cette poésie, ce côté burlesque, sexy. Comment sont nés ces seconds-rôles ?

Quand j’écris, je suis spectateur du film qui s’écrit. Si je sens à un moment que le récit est sur des rails classiques, j’ai besoin de me réveiller, de casser le chemin et de me surprendre. Haydee apporte cette part-là, elle apporte la part étonnante du film, tout en douceur, et Albert amène une humanité enveloppante, une chaleur, le personnage de Rémi est un être un peu perdu, encombré de son âge trop avancé. J’aime beaucoup la part humaine qu’Albert apporte au film, sa chaleur naturelle.

Photo d’équipe

Comment as-tu créé l’osmose magique, magnifique entre ces personnages avec tant de personnalités qu’ils auraient pu ne pas être crédibles ensemble ? Il n’en est rien.

Je crois que l’écriture met de moi dans chacun des personnages, ils ont donc des mots communs, une racine commune. Après, on sent une affection entre eux. On me dit ça en BD aussi, on « aime » mes personnages. Je ne sais pas exactement comment ça se fait, sans doute sont-ils simplement aimables, et j’essaie toujours d’avoir un regard qui se place à leur hauteur pour donner à vivre, à ressentir ce que vivent les personnages. Tant mieux si ça marche, c’est tellement de l’ordre du ressenti, si peu du côté de la certitude. Et puis, cette famille bancale, c’est aussi la nôtre. Malgré ses excès, on y trouve des morceaux de vrai un peu partout… En tout cas, c’était une de mes intentions.

Plus loin tu réussis à vraiment créer des veillées auxquelles le spectateur est inclus. C’était pensé ainsi ?

Ah, la fameuse scène du jeu du roi ! Elle était compliquée à gérer, cette séquence, mais le nœud de tout. Sept acteurs en même temps, pour le novice que j’étais… On l’a tournée de 20 H à 2H 30 du matin, à deux caméras. C’est d’ailleurs la seule séquence faite à deux caméras, un exercice que je n’aime pas habituellement, en obsédé du contrôle j’ai toujours le sentiment qu’on délaisse une caméra au profit d’une autre. Mais ça a fonctionné. Elle a été finalement assez simple au montage d’ailleurs, il y avait un côté duel, le texte guidait le montage… et il y a une qualité de silence lors des avant-premières qui me touche beaucoup dans cette séquence.

Autre personnage, grandiose, la villa qui surplombe la plage, la mer Ligure. Waow. C’est un décor réel, j’imagine ? Comment l’as-tu trouvée ? Elle appartient à quelqu’un ? D’autres films y ont déjà été tournés ? Elle est telle qu’on la voit à l’écran ou il y a des trucages ?

Exactement, je l’ai cherchée, longuement, cette maison, j’avoue ! Elle est comme on la voit à l’image, avec cette rotonde magnifique. Cette villa a été un vrai coup de cœur… pendant le tournage, je dormais dans la chambre au plafond magnifique, qu’on découvre dans le film. C’est drôle de revoir sa chambre à chaque fois (rires). En vrai, la villa n’était pas si simple d’accès pour un tournage, avec un parking réduit nous obligeant à pas mal de manœuvres pour le matériel équipe… mais elle est un personnage à part entière du film, effectivement.

D’ailleurs, qu’est-ce qui a été truqué dans le film ?

Tellement de plans sont des VFX, mais c’est ce qui est dingue avec ce genre d’effets spéciaux : quand ils sont bien fait ils ne se voient pas. Il y a plus de 140 plans truqués, travaillés par un as des FX, Stephan Kot, ami de longue date, qui a travaillé sur « Thor : Love and Thunder », « Aquaman 2 », la série « Masters of the Air » en ce moment sur Apple TV… On n’aurait jamais pu se payer les services d’un tel spécialiste, en réalité. Il y a des fonds verts, des masques covid effacés, des décors « italianisés », des mauvais figurants à effacer et des ombres de perches à faire disparaitre, des regards caméra parfois modifiés, des ciels transformés, des véhicules modifiés… et même à la fin, en renfort VFX, un décor de chambre a été reconstitué en 3D…

Une fois le montage achevé, j’étais comme un gamin faisant une liste de TOUT ce qui, idéalement, pouvait arranger l’image du film, et… on l’a fait. Sans penser au temps, sur la durée : on était sur une économie serrée mais entre passionnés : on travaillait plus, et on ne lâchait rien. C’était une des forces de notre mode de fonctionnement différent, hors d’un timing strict à ne pas dépasser.

Puis, il y a la musique. La seule chose qui manque à la BD finalement. Comment l’as-tu invitée, quelle ambiance voulais-tu ? C’est une bande originale créée pour l’occasion ?

Exactement, composée à l’image par Philippe Kelly. Il y a quelques années qu’on discute ensemble, Philippe et moi. Je l’avais rencontré suite à la musique qu’il avait composée pour M. et Mme Adelman, et nous nous étions bien entendus. C’est un fidèle, et il a été patient. Je crois qu’il y a dix ans qu’on attendait de travailler ensemble !

Dans tes personnages comme le climat, c’est l’aspect solaire qui ressort. Qu’est-ce qu’on est bien là. Quelle lumière tu as réussi à capter !

Emmanuel Dauchy a été, après Marine Bohin, la première personne de l’équipe. Je tenais à deux choses, ne jamais tourner sous un mauvais temps si le scénario disait qu’il faisait beau… et avoir une image cinéma, qui ne soit pas cette image un peu plate qu’on nomme péjorativement « film français ». Emmanuel est très bon, il a l’œil, il travaille vite, à l’énergie. C’est un instinctif, il voit, ressent, agit. Il est dans l’action, et on a pu travailler très sereinement ensemble. C’était d’ailleurs un des critères dans l’équipe, essayer de n’être entouré que de gens positifs, bienveillants. Et c’est exactement la façon de penser d’Emmanuel.

Après Rome, Gênes. Décidément, l’Italie t’inspire, non ? Les bords de mer, d’eau, aussi ?

Ma fille a fait une année d’Erasmus à Gênes et, du coup, sans m’en rendre compte, à chaque fois qu’on allait la voir, elle me montrait plein de décors… Je faisais des repérages sans le savoir ! J’ai naturellement écrit avec tous ces décors en tête. L’Italie est photogénique, clairement. J’aime ces ambiances d’été, et ces soirs qui n’en finissent pas. Qui se mêlent aux conversations qui s’éternisent… comme dans la vraie vie.

Un homme, une femme, et toute la complexité qui s’en dégage, l’un de tes sujets de prédilection. Si ce n’est LE sujet ?

Ce qui est passionnant, c’est la contrainte. Jouer avec ces éléments, et essayer de trouver de nouvelles idées, toujours. Et agir comme en reflet de nos propres vies. Essayer de se renouveler avec un sujet tant rabattu, est-ce encore possible ? Même si dans Belle Enfant, j’ai élargi les thématiques en développant la complexité des rapports au sein d’une même famille.

Avec des scènes de sexe. Et un jeu de « je t’aime moi non plus » entre les personnages. Halte aux clichés, rien n’est aussi facile que ce que les romances télévisées veulent bien laisser penser. Comment sont-elles tournées ces scènes de sexe ?

C’est vrai qu’il faut essayer de trouver le juste regard. Les scènes de sexe (pas si nombreuses, d’ailleurs), instinctivement je m’étais dit qu’on allait les garder pour la fin. C’est Caroline Bourg (qui interprète Salomé) qui m’a conseillé l’inverse. Démarrer par ça, au moins on est débarrassés, ce n’est pas une gêne possible à venir. Et ainsi, premier jour de tournage… allez, on attaque ! Et c’est vrai qu’une fois que c’est fait, c’est derrière nous. On a travaillé en équipe très réduite, et de façon la plus respectueuse possible. Je crois qu’au final… personne n’a été traumatisé.

Naturellement, autre différence avec la BD, où tu peux faire ce que tu veux des personnages, ici, tu dois composer avec des humains en chair et en os, les diriger. Comment se passe cette aventure ?

Ça, c’était un des grands défis. En BD, on se contente de penser, et espérer que la main va aider à transmettre l’expression souhaitée. Ici, il faut l’exprimer à haute voix à un autre humain, c’est carrément autre chose. Je savais que ce serait naturellement le défaut de tout auteur de BD, j’ai donc essayé de le travailler davantage. Mais le grand avantage, contrairement à la BD, c’est que sur un film les personnages sont aussi force de propositions. Et ça, c’est vraiment un grand plaisir, quand les acteurs viennent enrichir, ajouter, proposer, améliorer un scénario écrit. Alors qu’en BD, les personnages sont nettement plus avares en propositions…

Il y a une partie d’impro ?

En avançant, j’ai trouvé ma méthode : on essayait de rentrer les séquences dans les temps, puis on faisait quelques prises en se lâchant. Souvent je me planquais vers les acteurs, et leur parlais pendant les prises. On a eu quelques pépites en laissant les acteurs partir comme ils le sentaient. Le but est de capturer de la vie, et dans ces prises-là, moins cadrées, moins sages, la vraie vie s’invite toujours. Au montage, par contre il faut donc faire un boulot plus grand pour garder ce qui sert l’histoire, et ne pas se laisser séduire par les improvisations hors sujet…

Une question qui ne se pose pas en BD, c’est le budget. Comment le chiffre-t-on pour un film comme Belle Enfant. Ça paraît parfois tellement abstrait pour le commun des mortels.

Belle Enfant est très particulier, car nous avions tourné une partie du film sans producteur, qui nous a rejoint en cours de route en découvrant le travail fait. Donc cet apprentissage du budget s’est d’abord fait sur le terrain, en improvisant. Puis il s’est affiné, et avec un budget plus conséquent, on a pu travailler l’économie plus précisément avec la première et seconde assistante. C’est une part très concrète, et très contraignante. Tout l’enjeu est de ne rien casser de ce qu’on a rêvé, et de trouver les bonnes solutions.

Mais je me suis laissé dire que réunir ce budget ne fut pas chose aisée ? Il t’a même fallu passer par Ulule, les producteurs étaient à ce point frileux ?

Personne ne voulait du film, je me suis lancé avec l’équipe, on était seuls. Heureusement, Octopolis nous a rejoints, et a trouvé une coproduction Italienne. Grâce à leur aide, on a pu achever le tournage. Mais c’était une part de folie de s’embarquer dans l’entreprise, et je les remercie pour cette folie. Mon éditeur Bamboo a toujours suivi et soutenu le projet également, ce qui faisait que le monde de la BD était également rattaché à cette épopée.

Cela a-t-il eu un impact sur le temps de tournage et le nombre de prises qu’on peut faire pour une scène ?

Ça en a toujours, même avec un budget. Un tournage, c’est courir contre le temps. Mais comme on a tourné sur trois ans, quand des sous arrivaient, je dirais qu’au contraire, on a pu soigner chaque séquence. On avait la meilleure prépa au monde avant de tourner, car parfois deux ou trois mois servaient à préparer quatre jours de tournage. Ce qui, en réalité, n’arrive jamais !

Ce n’est pas ta première incursion dans le monde du cinéma, il y a eu des courts-métrages, non ? Il y a moyen de les voir ?

On peut les trouver sur le net, oui. Notamment « Vous êtes très jolie, mademoiselle ». Un bel apprentissage, mon premier court avec une prod, les autres étaient beaucoup plus bricolés. Mais c’est une bonne école. Après, il a fallu désapprendre cette école du bricolage pour rentrer dans le cadre d’une équipe, et sa méthodologie très organisée.

https://vimeo.com/83614567

Le rapport au spectateur est totalement différent que celui qu’on a au lecteur, non ?

Oui, car on vit les réactions en direct, c’est très concret, donc très magique : rien n’est plus merveilleux qu’une salle qui réagit à un film. Après, j’ai toujours entretenu un lien avec les lecteurs, donc je retrouve cette part de communication, d’échange, sur les livres… mais en décalé. L’équivalent, ce serait de regrouper cent personnes dans une salle, et qu’ils lisent en même temps une BD qu’on a écrite et dessinée, et écouter leurs réactions… ce qui serait totalement surréaliste (et même un peu effrayant) !

De la BD ou du cinéma, lequel s’est imposé à toi en premier ? Comment ?

La BD en premier, car c’était un rêve accessible pour l’enfant que j’étais. Un crayon, une feuille, et… c’était parti. Mais très vite, n’être que spectateur des films ne suffisait pas… une démangeaison a commencé à naitre…

Il y a des rats de bibliothèque, en serais-tu un de cinéma ? Quelles sont tes films, réalisateurs fétiches ? Et ton dernier coup de cœur ?

Le dernier coup de cœur devait être « Julie en 12 chapitres », qui ressemble exactement au type de cinéma que je cherche à faire. Humain, sensible, et attachant. Après, comme tout le monde, je dévore plus de séries que de films aujourd’hui… C’est comme avoir un frigo chez soi qui se remplit constamment de séries créatives et passionnantes à découvrir, difficile d’y résister.

Remarquons, au début de ta carrière, tu avais travaillé dans l’animation. Pourrait-on un jour te voir réaliser un dessin animé ?

C’est une vie trop courte, je ne ferai que peu de film, et j’aime filmer les visages humains. Donc je pense que je vais me consacrer à cette tâche-là avant tout, qui est déjà une sacrée montagne.

Qu’est-ce qu’on peut faire au cinéma que la BD ne permet pas ? Et quelles sont les limites du cinéma ?

J’ai le sentiment qu’il n’y a pas de limites, le cinéma réunit l’écriture, le théâtre, le cadrage, la photographie, la musique, le son, le maquillage, les costumes, les voyages… c’est un art tellement riche, qui reproduit la vraie vie, en mieux. Qui lui donne un sens, un équilibre, une logique le temps d’un film. La vraie vie est comme un brouillon approximatif et désorganisé.

La BD est passionnante car elle joue avec les arts graphiques, et c’est un média solitaire, tellement plus éloigné de la notion d’argent. Il y a moins de barrières, moins de gens à convaincre : le créateur est quasi seul, maitre de tout. Dans son discours aux Césars, Justine Triet dit avoir pris dix mois pour monter Anatomie d’une chute, et le monteur répétait ses mots : « j’ai envie de prendre mon temps dans le film et je ne laisserai aucun connard venir dans cette pièce et m’expliquer quoi faire ». C’est drôle, violent mais c’est l’expression très directe d’un sentiment sans doute commun à plein de réals. En cela, elle cherche à échapper à la machine cinéma, à trouver la liberté créatrice dégagée des contraintes de l’industrie.

Comment as-tu appris à faire un film ?

En faisant des courts métrages, simplement. J’ai tellement fréquenté les bancs de l’école de la débrouille.

Adapter une BD au cinéma, ça a donné lieu à pas mal de fiasco, surtout au niveau de l’humour et des gags. Un bon film sur base d’une BD, mission impossible ou pas ?

Je ne sais pas répondre à cette question, c’est vrai que je ne vois pas forcément de grandes réussites. J’ai aimé le regard de Michael Cohen sur l’adaptation de L’invitation, BD que nous avions réalisé avec Dominique Mermoux. D’ailleurs, c’est aussi une histoire de fidélité, Michael a accepté d’apparaitre dans Belle Enfant. Après, je ne vais pas forcément voir les adaptations. Récemment, « La tresse » a été réalisé par l’auteur du livre, j’ai le sentiment qu’il y a au moins là l’expression d’une vraie légitimité, d’une sincérité. Je ne crois pas trop à la théorie de la trahison d’un auteur pour faire une bonne adaptation, en terme de création l’époque me parait plus en quête d’authenticité…

Tu as parfois mis ton veto à certains projets ?

J’ai eu parfois des castings qui me semblaient trop en décalage, ce que j’ai exprimé. Sur certains scénarios, j’ai récemment tenté l’expérience de laisser faire les producteurs, d’être en retrait, spectateur lointain… est-ce que ça allait mieux fonctionner ? Mais je me rends compte que ça ne donne pas de meilleur résultat. Et ça ne rend pas heureux. J’en reviens à l’idée initiale, je crois qu’il faut au contraire se battre pour défendre ce auquel on croit, et même si ça ne garantit rien, c’est un chemin beaucoup plus passionnant à suivre.

As-tu quand même dessiné pour préparer ce film ? Le storyboard ? D’autres choses ?

Oui j’ai tout storyboardé, ça permet d’arriver sur le plateau préparé, d’avoir une base et de communiquer avec l’équipe. Même si, ce que je préfère, c’est quand la scène amène d’autres idées, et qu’on oublie très vite le storyboard.

Je sais que tu aimes faire lire tes projets à différentes étapes à des lecteurs pour avoir leurs avis. Tu as adopté le même procédé avec ce film ?

Oui, je le fais constamment. Pourquoi se priver de retours en amont? Quand on aura le film ou la bd achevée, ce sera trop tard. Bien évidemment, ce n’est pas une démocratie, j’écoute ce qui me parle dans les retours que j’ai, et je trie. Mais si ça soulève des lièvres et que ça m’aide à peaufiner un scénario, à en découvrir des nœuds, je ne m’en prive pas.

C’est ta deuxième aventure long-métrage après L’Invitation qui avait adapté et réalisé par Michaël Cohen. Mais tu as plein d’autres projets ciné en stock ? Comme quoi ? Quels sont les plus avancés ?

« Touristes », « Un noël à Paris », « Insolente », sont ceux qui m’accaparent le plus en ce moment. Il y a aussi un projet d’adaptation de « L’Étreinte », notre album avec Laurent Bonneau, mais sur lequel je ne travaille pas, qu’on va suivre de loin.

© Jim/Bonneau chez Grand Angle
© Jim/Bonneau chez Grand Angle

Dans les remerciements, on croise vos collègues ‘Fane, William Maury, Fenech, Herenguel, Olivier Pont. Le cinéma, ça titille beaucoup d’auteurs de BD ? En quoi vous ont-ils aidé ? Il y a aussi Rabaté qui, comme toi, est auteur de BD et réalisateur de cinéma.

Pascal, je suis allé quelques fois chez lui, il cuisinait diablement bien en me parlant de ses films réalisés, et je lui parlais de ceux que je souhaitais faire.

Parmi les auteurs BD, c’est Éric Hérenguel qui, le premier, m’a proposé d’offrir une de ses planches pour la vendre, et ainsi aider au financement du film Belle Enfant quand on manquait cruellement de budget. Alors, je lui ai demandé d’en proposer non pas une mais trois, et dans ce cas-là si je vendais, c’était la moitié pour lui, la moitié pour le film. Et d’autres amis auteurs se sont joints à cette entreprise. William Maury a très gentiment fait une magnifique illustration de mon personnage de Marie (Une nuit à Rome) dont l’intégralité de la vente a été pour Belle Enfant. Je dis souvent qu’on n’a pas eu d’aides sur Belle Enfant, car on n’a eu aucune aide officielle de la région, CNC ou autre (à part mon village, Gigean). Mais en réalité, on a eu énormément d’aides de tellement de gens, il suffisait de demander. Décors, accessoires, temps passé… comme une chaine de sympathie pour cette entreprise folle s’est développée, et ce dynamisme nous a portés, et tenus jusqu’au bout.

Enfin des anecdotes de tournage ? Ça a parfois été l’enfer ? Ou le paradis ?

Un film, c’est les deux. On vit vraiment des moments surréalistes, comme les anémones de mer qui ont chatouillé les fesses des deux acteurs principaux, avec un résultat esthétique quelque peu étonnant…

Photo d’équipe

Je me souviens qu’à cause du budget serré, on avait fait le choix de partir en équipe ultra serrée, avec une seule voiture, en Italie, lors d’une première session, et on avait besoin de filmer une Fiat blanche sur l’autoroute pour être raccord avec celle des actrices dans le film. L’idée était de trouver par hasard un véhicule ressemblant à la Fiat qu’on avait sur le tournage, et on comptait sur la chance… qui fait ça ? On a demandé à l’univers de nous envoyer cette voiture… et on l’a trouvée, et on a suivi une Fiat blanche, la filmant dans tous les sens sur le trajet sans que les conducteurs (un peu effrayés) ne comprennent pourquoi. Puis aux effets spéciaux, on a changé la plaque d’immatriculation et rajouté une capote noire pour être totalement raccords avec le véhicule initial.

C’était un tournage joyeux, mais il y avait également des moments durs, quand une session de tournage devait être reportée, les crispations sur le budget, la fatigue, etc. le propre de toute aventure humaine… C’est un cliché, on dit souvent d’une équipe qu’on est une famille, car ça crée effectivement un lien très particulier. Mais plus qu’une famille, je dirais que nous sommes des combattants. Nous avons vécu un combat ensemble. Ça nous liera toujours d’une façon particulière. Et c’est pareil avec Marnie productions, le studio qui a accompagné le film en montage et étalonnage. Tellement de mois passés ensemble !

Photo d’équipe

Comment fais-tu désormais vivre le film ? Un marathon d’avant-premières avant une sortie officielle ?

C’est exactement ça. Le donner à voir, recevoir les avis du public, échanger, chercher des cinémas partenaires, et préparer la suite avec la production… Les trois mois à venir sont remplis d’avant-premières qui permettent de faire naitre une image du film, premiers avis sur Allociné, créer un bouche-à-oreille… Puis, nous affinerons la sortie future. Nous sommes un petit film indépendant, je n’oublie jamais ça, mais portés par une grande ambition de cinéma. Et pour l’instant, les retours publics nous portent tellement… C’est magique ce qui se passe entre Belle Enfant et le public qui le découvre ! Avançons pas à pas, et voyons où tout ça nous mène…

Merci Jim et longue vie à votre si Belle Enfant! Voici les dates des prochaines avant-premières :

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