
Concepteurs d’univers et storyboardeurs de génie, pour de nombreux films d’animation emblématiques mais aussi d’autres en prises de vue réelles, les jumeaux Gaëtan et Paul Brizzi sont retraités du cinéma depuis quelques années pour embrasser une seconde carrière dans le Neuvième Art et l’illustration, plus libre et plus fidèle à ce qu’ils ont dans la tête. Après des essais plutôt convaincants dans les années 80 (l’univers des… Transformers) et au milieu des années 2000 avec Mata Hari dans Métal Hurlant, les voilà qui enchaînent des adaptations fastes et puissantes de classiques de la littérature internationale. Pays après pays. Après L’enfer de Dante (pour l’Italie), en janvier, voilà Don Quichotte (pour l’Espagne) en cette fin d’année 2023. Et des nouvelles, grand format, d’Edgar Allan Poe illustrées. Avec Gaëtan Brizzi, lors d’un entretien qui prend le temps (auquel Paul a eu la gentillesse de se joindre pour quelques questions par mail), parcourons cette carrière spectaculaire.
Résumé de Don Quichotte de la Manche par les éditions Daniel Maghen : Don Quichotte passe entre les mains de Paul et Gaëtan Brizzi pour une adaptation somptueuse de ce classique de la littérature espagnole. Paul et Gaëtan Brizzi reprennent le crayon et, après L’Enfer de Dante, s’attaquent à un autre très grand classique de la littérature espagnole, Don Quichotte. L’Hidalgo de Miguel de Cervantes va passer sous les traits uniques des frères Brizzi pour une nouvelle adaptation spectaculaire.

Bonjour Gaëtan, depuis quelques années, maintenant, le grand public découvre un peu plus votre art. Avec L’Enfer et Don Quichotte, on a l’impression que vous n’avez pas besoin de grand-chose pour donner vie à ces albums. Un crayon, du papier, et tout s’illumine.
Gaëtan : Nos albums, effectivement, c’est du papier-crayon. Il arrive fréquemment que les gens nous disent: « mais vous devez avoir plein de crayons! » Non, nous n’en avons jamais que deux, mais pas des crayons ordinaires, et un très très beau papier. Avec ça, je vais sur ma table. Vous savez, Paul et moi, nous sommes old school comme on dit.
Dans ce nouvel album, encore plus que dans le précédent, on assiste quelque part à l’oeuvre finale mais aussi au making-of. Pas d’encrage, juste le crayonné, plus ou moins poussé. Mais où arrête-t-on le trait?
Gaëtan : C’est une question que nous pouvons poser à n’importe quel artiste, à n’importe quelle période. La question s’est toujours posée en matière de peinture. Je ne sais plus quel peintre disait que son problème était de savoir où s’arrêter. Personnellement, je m’arrête quand je pense que je ne peux plus rien ajouter qui pourrait améliorer le dessin. Cela dit, c’est vrai qu’une fois que le dessin est soi-disant terminé, je regarde toujours ce que j’ai fait. Et il arrive – surtout pour moi qui travaille sur les décors -, quand je travaille sur des planches très élaborées, que le lendemain, quand je me lève, je m’y replonge, que je repousse un contraste. Quand on sort du dessin, du travail, qu’on fait autre chose, comme tout le monde, on revient avec un œil neuf, extérieur; plus objectif. Et on se dit que là, ça pourrait être mieux, on s’y remet. Mais il faut faire attention, vous connaissez cette maxime: le mieux est l’ennemi du bien! On peut tout détruire. Il faut savoir passer à la suite.

Gaëtan, avec votre frère, Paul, vous aimez vous attaquer à des œuvres, peut-être réputées inadaptables.
Gaëtan : Voilà. Moi, je te dis qu’on illustre les infusables, ces fameux livres que tout le monde croit avoir lus mais qu’on n’a jamais vraiment lus, dont on n’a pas eu le courage. Nous aimons bien les challenges. Là, c’est Olivier Souillé de la Galerie Maghen qui nous a proposé ce challenge d’adapter en BD L’Enfer de Dante Alighieri. Puis, il nous a un peu eus, en flattant notre ego. Moi, j’ai dit: « c’est impossible, L’Enfer de Dante, tu te rends compte!? » Il a répondu : « C’est un monument, tu as raison, mais s’il y en a deux qui peuvent le réussir, c’est vous deux! ».


La collection était lancée. Au fond, qui fait quoi dans votre duo?
Gaëtan : Tous les deux, nous travaillons à l’adaptation écrite, au scénario, de concert, jusqu’à l’exécution des pages définitives Paul fait les personnages, moi les décors. Nous avons notre petite cuisine, depuis toujours. Dans le cas de Don Quichotte, par exemple, les moulins sont hybrides, mêlant élément du décor et élément de personnage. C’est plutôt du décor et ma mission, je fais la masse, je donne forme à la tête que Paul va personnifier.
À distance alors?
Gaëtan : Ça dépend. La plupart du travail, oui. Mais, dans le cas des moulins, notamment, qui demandaient que chacun intervienne sur le travail de l’autre, nous étions ensemble.

Qui est Don Quichotte, pour vous?
Gaëtan : Pour tout vous dire, c’est un projet d’adaptation que nous voulions déjà concrétiser du temps où nous travaillions chez Disney. Pendant plus de 10 ans, nous avons travaillé pour Disney à Los Angeles. Ce projet, nous le leur avions soumis. Nous travaillions sur une adaptation assez audacieuse puisque nous avions imaginé un psychiatre, une espèce de Freud avant la lettre, qui voulait soigner, dans son XVIIe siècle, Don Quichotte, personnage qui vivait dans le passé. Là où le personnage que nous inventions, le psy, était en avance sur son temps.




Nous avons travaillé longtemps sur le projet jusqu’au jour où le CEO de Disney de l’époque a estimé qu’il fallait arrêter cette production. Parce qu’un vieil homme ne pouvait pas devenir un héros auquel les enfants s’identifieraient. Chez Disney, dessin animé est égal à film pour la famille et pour les enfants. Notre projet n’était pas jugé commercial. Nous étions restés un peu frustrés de cet épisode.

Mais, c’est pareil pour notre BD La cavale du Dr Destouches, adaptation que Christophe Malavoy. D’abord, c’était un projet de film de Christophe Malavoy d’après un scénario original inspiré de la vie de Céline et qui n’avait pas pu se faire car il demandait trop de budget. Puis, son auteur, Céline, n’était plus vraiment un personnage recommandable… Ne voulant pas renoncer à son projet Christophe Malavoy nous a suggéré d’en faire une BD. Cette idée a fait son chemin. Si ça ne peut pas être un film, ça peut devenir un bouquin, ça coûte moins cher, ça se fait plus vite et il est tel que nous l’avons imaginé. Là où, au cinéma, un projet devient autre chose.
Donc, revoilà Don Quichotte.
Gaëtan : C’est un personnage qui nous a toujours fascinés à cause de sa dualité: un vieil homme excentrique mais qui a son monde à lui. Aujourd’hui, on dirait vulgairement que c’est un mytho! Oui, il croit ses mensonges, c’est un mythomane. Cela justifie notre emploi de la couleur, qui amène l’imaginaire de Don Quichotte dans notre album.

C’est ce qui nous plaît parce que le choix de nos livres est toujours guidé par le caractère visionnaire de l’auteur initial. Que ça soit Boris Vian, Louis-Ferdinand Céline, Dante ou Miguel de Cervantes.
Quand le projet d’adaptation BD germe dans vos têtes, vous retombez sur les recherches que vous avez réalisées à l’époque?
Gaëtan : Surtout pas. D’abord, parce que quand on travaille pour Disney, tout ce qu’on dessine leur appartient, mais aussi le droit moral. Nous ne pouvons pas réutiliser notre scénario. Mais comme l’oeuvre est dans le domaine public, nous sommes restés fidèles à Cervantès. Nous avons envisagé autrement, même graphiquement, cette histoire.


L’histoire de cet original nous est contée par le curé et un des aubergistes qui a accueilli Don Quichotte. Il n’aurait peut-être pas dû…
Gaëtan : Comme nous le disons dans le préambule, en guise d’avertissement. Donc Quichotte part en tant que chevalier errant sur les routes pour réparer les injustices et servir la veuve et l’orphelin mais malheur à qui se trouve sur cette route et qui pourrait se faire aider de Don Quichotte. Ça tourne toujours mal. Il en fait voir de toutes les couleurs. Le curé comme le barbier veulent à tout prix ramener Don Quichotte à la raison et à la maison parce qu’ils savent très bien que tout ça ne peut que mal tourner et même lui coûter la vie.

Si on le prend au premier degré, l’histoire de Don Quichotte pourrait être vue comme une mauvaise pub faite aux livres. On dit que sa folie est due au fait d’avoir trop aimé les livres.
Gaëtan : C’est toute l’ambiguïté du personnage. Dire cette phrase nous oblige aussi à l’indulgence. Il met le désordre – et encore, c’est un euphémisme -, on adore ça mais en même temps il est guidé par de très bonnes intentions. Il se lance dans l’aventure pour aider son prochain et dans la recherche obsessionnelle de notoriété. Il fait n’importe quoi mais nous partons du principe qu’il ne faut pas trop lui en vouloir. Finalement, les bouquins, ce sont des choses formidables. Simplement ils lui sont un peu trop montés à la tête. Comme dit Juanita, sa servante: « Oh moi, les livres, je m’en méfie, on ne distingue guère le vrai du faux ». On ne peut pas lui donner tort. Prenez les romans de chevalerie, regardez comme beaucoup de gens confondent Légende et Histoire, réalité, désormais. Merlin et Arthur n’ont pas existé. Par contre dans David contre Goliath, David lui a bien existé. Mais il y a une différence entre les faits réels et ce qu’on écrit, ce qu’on décide et ce qui fait rêver.

Et changer peut-être un petit peu la perception de ce héros qu’est Don Quichotte?
Gaëtan : Nous espérons. Je pense que Cervantès a été très dur envers son personnage. Il se moque de lui du début à la fin. Il n’a aucune compassion, aucune indulgence. Nous, finalement, nous l’aimons bien notre Don Quichotte, nous avons de la tendresse pour lui.
Comment, sélectionne-t-on ce qui va être dans la BD et ce qu’on laisse de côté.
Gaëtan : Ça, c’est un processus toujours complexe. Pour ce livre, comme pour L’Enfer, à partir du moment où vous vous attaquez à des textes très conséquents, qui font des milliers de pages, il est évident qu’on ne va pas pouvoir tout traiter. Nous relisons bien entendu l’oeuvre originale puis notre processus est le suivant: après lecture, nous en discutons mon frère et moi, faisons un résumé dans notre langage, de manière un peu télégraphique. Après quoi, on coupe dans les redondances, on élimine, on se dit que si on dit telle chose d’une manière, ce n’est pas la peine de le dire d’une autre. Il faut simplifier, toujours penser à la globalité, à la fluidité du récit.

Quand Don Quichotte rencontre la duchesse, cela constitue un deuxième acte chez Cervantès. Dans notre album, c’est pareil, c’était très important que le lecteur sente qu’on change de vitesse, que le récit prend un nouveau souffle. Donc, on élimine beaucoup, on dépoussière un peu, il faut bien le dire parce qu’il y a des choses qui peuvent rendre la lecture ennuyeuse.
Puis, il y a aussi cette forme de mise en abîme puisqu’il rencontre des personnages qui racontent leur propre histoire. C’était pareil chez Dante qui était encore plus une mise en abîme. Le comble de la mise en abîme, c’est Les mille et une nuits: des personnages qui racontent une histoire dans laquelle ils y rencontrent un autre personnage qui raconte sa propre histoire. À la fin, qui est le protagoniste du départ? On l’a complètement oublié! Il y a le risque d’être labyrinthique, et ça, c’est très mauvais pour un livre comme pour un film. Nous, notre démarche est cinématographique; quand nous faisons nos images, nous faisons un storyboard, un découpage, la mise en scène.

Dans cet album, j’ai l’impression parfois qu’on reste vraiment dans l’énergie du storyboard, notamment dans les actions, on voit les traits dans leur animation.
Gaëtan : Nous avons fait tellement de storyboards dans l’animation, avec plusieurs poses et images pour comprendre le mouvement. Nous avons gardé cette manière de faire pour la BD pour justement faire sentir au lecteur que la séquence bouge vraiment. Dans le cas de la bastonnade par les marchands, par exemple, là où d’autres dessinateurs feraient deux ou trois images, nous en faisons dix.
Nous voulons prendre notre lecteur par la main et ne plus le lâcher. C’est notre plaisir à nous, c’est un peu la niche que nous nous sommes créée dans l’univers de la BD où il y a tellement de livres qui sortent.

Sans oublier de nous maintenir à un niveau galerie. Notamment via ces pleines pages, à fond perdu, pour que ça soit comme des tableaux dans lesquels l’image se suffit à elle-même.
Dans ce récit, apparaît fugacement celle qui va donner sens à la quête de Don Quichotte: Dulcinée!
Gaëtan : Dans le livre aussi, cette rencontre est très brève. Mais ça suffit au héros pour dire que tout ce qu’il va faire, il faudra qu’il le fasse pour le cœur de cette femme. Et gare à celui qui ne dit pas que c’est la plus belle femme du monde. C’est un chevalier qui répond de l’amour courtois du Moyen-Âge. Il ne peut pas se lancer sur les routes en quête de notoriété sans avoir une femme. Une femme dont il veut qu’elle pense à lui, quelque part, dans son château. Qu’elle pense à tout ce qu’il va faire en son nom et son honneur. Ça fait partie du romantisme de la chevalerie dont il se réclame.

Comment avez-vous imaginé la couverture de cet album?
Gaëtan : On a toujours plein d’idées de couverture. Une première idée était de répondre à une image iconique de Don Quichotte et Sancho sur les routes sous un grand soleil d’Espagne, écrasant. Avant d’écrire, il fallait que le public identifie directement ce grand mec efflanqué sur son cheval et ce petit gros sur sa mule.
Mais l’image emblématique de Don Quichotte, ce sont les moulins. C’est une image universelle, devenue une expression. Nous avons donc opté pour le côté action, spectaculaire, avec cette image-là. Il aurait pu y en avoir d’autres mais c’est cette image qu’il fallait. Par contre, si les moulins sont bien identifiables, nous avons voulu un peu de mystère dans les traits du duo. Une silhouette qui est typique, une vue en contre-plongée. On part d’une vue objective à une vue en contre-plongée pour avoir comme un mouvement de tête pour voir ce géant fait de pierres et de bois. Il y a le moulin de devant prêt à attaquer, on sent que celui à ces côtés est en train de se transformer. Ce sont des géants menaçants, avec des nuances de bleu et d’orange qui amènent une douceur pour compenser un peu la violence inhérente à l’image.

Dans cet album, entre le rêve de Don Quichotte et la réalité, il y a quelque part aussi une métaphore du cinéma: comment peut-on créer une imagerie, un imaginaire avec des choses qui existent et d’autres qui n’existent pas. Quand on fait surgir la fantaisie, la fiction. Mais, justement, le cinéma est-il une source d’influence?
Gaëtan : Oui, comme la peinture, le cinéma est une source d’influence. Nous avons une formation de cinéastes mais nos maîtres qui nous font remonter carrément au cinéma muet: Murnau, l’expressionnisme allemand de Fritz Lang. Puis, plus tard, le film noir. Le dénominateur commun de ces films, c’est une lumière, la photographie, c’est le haut contraste, la dramatisation, la théâtralisation des choses. Mais la peinture et le dessin nous inspirent aussi. Notre maître, on le voit, on le reconnaît très nettement, surtout dans L’Enfer: c’est Gustave Doré. Lui, il a tout compris. Je ne vais pas critiquer Gustave, je l’adore… mais nous différons de Doré – sans lui arriver à la cheville – dans la manière de traiter ces personnages. Lui le fait d’une manière peut-être un peu trop passive quand nous – surtout Paul – tentons d’amener plus d’expressivité. Parfois, à la limite du cartoon, parce que nous sommes dans la caricature. Parce que Cervantès y est lui aussi.


Dans sa version de La Divine Comédie de Gustave Doré, il représente toujours Virgile et Dante, le duo qui traverse les enfers, avec un Dante presque impassible, comme s’il regardait ça d’une manière lointaine. Nous, ce Dante, nous avons voulu que ce soit vous, moi, à travers les enfers. C’est horrible quoi, donc il faut que ça passe par des émotions très humaines. C’est en cela que l’on a voulu une représentation plus moderne.
Vous faites toujours du cinéma, au fond?
Non non non, je ne sais pas si vous avez vu, nous sommes très productifs (il rit) On ne fait plus que des livres Nous sortons aussi ce mois-ci, chez Futuropolis, un livre illustré sur La chute de la Maison Usher et autres nouvelles extraordinaire d’Edgar Allan Poe. Encore un visionnaire! Nous avons laissé tomber complètement l’animation. Il n’y a que 24 heures dans une journée mais nous sommes très productifs: nous avons déjà deux livres en cours. Et nous pensons déjà au troisième livre de la collection chez Maghen.

Quels sont les projets en cours?
Gaëtan : Je crois que nous pouvons le dire, nous travaillons sur Le Fantôme de l’Opéra pour Futuropolis. Gaston Leroux, c’est un merveilleux écrivain, je ne dirais pas sous-estimé mais méconnu. Il passe pour un écrivain, mais il est plus que cela. C’est vraiment un très grand écrivain.
Quant au troisième album pour Daniel Maghen, nous allons partir sur un Shakespeare. Nous hésitons encore sur le titre mais pense à MacBeth. Puis, il faudra s’attaquer à la France, quand même! Dans cette collection, l’idée c’est d’explorer les textes fondateurs des pays. Pour l’Italie, Dante; pour l’Espagne, Cervantès. La France, ça pourrait être Victor Hugo, Alexandre Dumas, voire Jules Verne. Mais ils sont presque trop modernes, il nous faudra aller chercher plus loin. Des gens comme Rabelais.

Rabelais, que vous sauvez d’ailleurs de l’autodafé dans l’album !
Gaëtan : Hé oui, vous avez noté? Nous nous sommes fait un petit clin d’oeil. Le curé ordonne de brûler toute la collection de livres de Don Quichotte. Mais retire in extremis Rabelais.
En tout cas, vous bénéficiez d’albums grand format, avec une pagination, forte.
Gaëtan : Oui, nous avons trouvé notre niche et donc nos livres. Et c’est un plaisir de voir que notre public on est en train de se fidéliser. On nous reconnaît à ça et on nous recherche pour ça. Maintenant, nous ne sommes pas Gibrat ou je ne sais quel grand dessinateur de BD. Mais je crois que nous avons notre style.
Outre les couleurs qui n’apparaissaient (presque) jamais sur vos storyboards. Je me laisse dire que ça change une vie aussi de rencontrer le public en live, lors de dédicace ou rencontres.
Gaëtan : C’est sûr que le cinéma, c’est un travail très solitaire. Enfin, solitaire, oui et non, nous travaillons avec des équipes énormes mais c’est fermé. La BD nous, me permet – parce que je fais plus de promotion que Paul qui habite à Washington – d’aller plus à la rencontre du public. C’est toujours un vrai plaisir parce que les lecteurs sont très diversifiés, avec des gens qui admirent notre travail. Les échanges sont riches, c’est très gratifiant. Nous mettons toute notre passion dans nos bouquins. Il n’y a pas un livre que nous faisons moins bien qu’un autre. Paul et moi commençons une nouvelle carrière, nous n’avons jamais autant été occupés.

Il y a BD et romans illustrés.
Gaëtan : Oui, nous avons illustré L’écume des jours pour Futuropolis. Nous venions de faire la BD L’automne à Pékin et c’était le centenaire de la naissance de Boris Vian. La Fondation Vian avait aimé notre première adaptation et nous a demandé de nous attaquer à son œuvre la plus emblématique, en illustrer le texte intégral.

C’est un peu plus facile que la BD parce qu’il n’y a pas de scénographie. Vous adaptez le texte original et vous y choisissez les tableaux que vous allez composer avec, encore une fois, ce souci de varier, d’avoir des scènes de dialogue mais aussi de privilégier les scènes spectaculaires. Pas besoin de têtes qui parlent comme en BD. Concomitamment à Don Quichotte, sort La chute de la Maison Usher et autres nouvelle fantastiques. En fait, ce sont les Nouvelle Extraordinaire d’Edgar Allan Poe. Ce fut aussi très sympa à faire.

Votre carrière d’auteurs de BD, vous l’avez commencée avec les… Transformers!
Gaëtan : Ah, bravo d’avoir retrouvé ça. Nous aimons dire que notre première BD c’est la Cavale du Dr Destouches, paru en 2015, mais c’est un petit mensonge parce qu’il y a eu deux autres incursions des frères Brizzi dans la BD.
L’une de ces incursions, c’est en effet une commande des fabricants des jouets Transformers – ces petites bagnoles qui deviennent des robots. À l’époque, nous sortions de la réalisation du dessin animé Astérix et la surprise de César. Ils se lançaient dans une nouvelle collection de jouets et voulaient que chaque jouet soit accompagné d’une mini BD mettant le jouet en question en scène . Nous avons regardé toute la ligne de jouets puis ça nous a bien amusés. Nous avons réalisé des planches très colorées, bourrées d’action. Nous étions dans le film américain, avec des grosses bastons, des bagnoles qui se transforment et cassent tout. C’était la série Diaclone et des collectionneurs de Transformers ont souvent pris contact avec nous pour nous demander où ils pouvaient trouver la BD.

Notre autre incursion, c’était Métal Hurlant dans les années 2007-2008. Nous étions aux États-Unis à l’époque. Fabrice Giger, qui dirigeait les Humanoïdes Associés, a pris contact avec nous. Nous avions réalisé une histoire de 12 pages sur Mata Hari. Des parenthèses dans une carrière d’animateurs, de cinéastes. Nous avons toujours pu vivre de notre art. Mais, pour vivre de votre art, il faut avoir plusieurs cordes à votre arc.



Parlons un peu d’Astérix?
Gaëtan : Une aventure dingue dans notre univers. C’est mon meilleur souvenir. Nous étions en 1984, et c’était la première fois que nous travaillions avec une équipe: notre premier long-métrage. À l’époque, on est venu nous chercher pour travailler avec un réalisateur anglais, en tant que premiers assistants. Mais les mois sont passés et rien n’était approuvé. Le réalisateur anglais s’est fait virer par Gaumont qui nous a demandé de prendre le relais. Sur le mode : « êtes-vous capables de sortir le film dans un an? » Rien n’était animé encore: nous avons dit que ce n’était pas possible! Il fallait que ça le soit, nous avons dû reprendre par le début le storyboard.

En plus, c’était Astérix, avec des bastons partout. Nous avons accepté à condition d’avoir carte blanche. Le film est sorti et a bien marché, 5 millions d’entrées. Puis, tous les ans, il passe à la télé pour Noël ou les grandes vacances? Il fonctionne très bien… mais il ne faut pas trop le regarder, en tant que perfectionniste, je trouve qu’il perd de son souffle. Au début, c’est super bien animé, après on sent qu’il a fallu aller vite. Il fallait sortir le film selon le calendrier prévu, nous approuvions des séquences alors que nous savions que ce n’était pas toujours bon, abouti, mais ça devait partir. Mais les enfants adorent ce film, il continue de trouver son public, tant mieux.
Vous aviez rencontré Uderzo?
Gaëtan : Oh oui, un homme charmant, adorable. Tout lui allait.
Dans L’Automne à Pékin, il me semble qu’un des personnages principaux ressemble à Gérard Depardieu. Intention des auteurs ou coïncidences? Si c’est volontaire, comment est-il arrivé dans le processus? Vous arrive-t-il, à vous et votre frère d’utiliser le physique, le facies d’acteurs pour incarner leurs personnages?
Paul (qui nous a répondu par mail): Très souvent des personnes voient, dans nos personnages dessinés, une ressemblance avec tel ou tel acteur. Dans le cas d’un d’entre eux dans l’Automne à Pékin, c’est vrai qu’il ressemble un peu à Gérard Depardieu mais ce n’était pas mon intention. On m’a aussi dit que notre curé dans notre dernier ouvrage, Don Quichotte, ressemble beaucoup à Lino Ventura!


Malgré le fait qu’il existe des millions de variations de proportions dans les traits d’un visage, il n’est pas étonnant que l’agencement arbitraire de ces traits corresponde à un visage connu. À l’inverse, je me suis volontairement inspiré du personnage de “La Strada”, à savoir Anthony Quinn dans son rôle du “Grand Zampano” pour un des personnages forains dans notre Don Quichotte.

Souvent on s’aperçoit, dans la vie que certaines morphologies sont aussi caractéristiques pour camper un type de personnalité, et j’utilise ces ressorts pour rendre mes personnages le plus crédible possible. Ainsi, Sancho Panza est un personnage “rond” et Don Quichotte un personnage “long” et maigre. La véritable question est: comment faire œuvre originale tout en utilisant les stéréotypes de l’inconscient collectif?
Il y a un autre grand héros de BD, iconique, auquel vous vous êtes attaqués mais en animation : Le Marsupilami! Comment cela s’est-il passé?
Paul: Il s’agissait d’un film pilote, un court-métrage du Marsupilami que Disney a produit à cette époque. Nous n’étions pas responsables du scénario, et le story-board avait été fait aux Etats Unis par un réalisateur dont nous avons oublié le nom. Nous nous sommes bornés à superviser la qualité de la production. Notre mémoire nous fait un peu défaut sur cette production car nous étions alors en pleines négociations pour changer les statuts de notre studio. En effet c’était au moment de la transition de Disney TV en Disney Cinéma.

Les BD’s sont souvent adaptées au cinéma (vous faites un peu le chemin inverse, au fond), avec de belles réussites en animation et de vrais massacres en films live. La BD ne peut-elle fonctionner qu’en animation?
Paul : Le dessin est la caractéristique principale propre à la BD. Les amateurs sont donc généralement déçus par l’adaptation en prises de vue réelles de leurs héros favoris sauf si le scénario est brillant et qu’il fait oublier le dessin. C’est le cas, par exemple, d’Astérix réalisé par Alain Chabat. Mais j’ai du mal à m’imaginer un Gaston Lagaffe avec de réels acteurs, tant la magie de l’illustration fonctionne à plein avec ses outrances et un trait, au sens littéral, tellement savoureux.
Il est évident que des BD au style réaliste seront plus acceptables, puisque les auteurs s’inspirent eux-mêmes de sujets propres au cinéma comme le film policier.Au bout du compte, le plus important, lorsqu’il s’agit d’adaptations, est de respecter l’esprit de l’auteur original. C’est ce que nous tâchons toujours de faire lorsque nous adaptons de grands textes littéraires. Il s’agit ensuite de choisir les bons compromis mais, bien entendu, il y aura toujours quelques personnes moins satisfaites parmi les puristes. C’est pour cela que nous écrivons toujours un avertissement en introduction de nos adaptations. Ce texte explique notre démarche.


Vous avez aussi eu un projet avec Mick Jagger…
Gaëtan : Ah, ça, c’était un très très très beau projet, avec Dieu! Je pourrais vous en parler longtemps. C’était un projet de rock opéra. Nous étions à Hollywood à l’époque et avions confié à notre agent cette idée géniale et infaisable: nous n’avions pas les droits des Rolling Stone! « Mais tout ce que vous avez à faire c’est de les rencontrer! » Notre agent nous a obtenu un rendez-vous. Nous avons rencontré et pitché le truc à Mick Jager qui a dit OK! Le projet est parti, était sur les bons rails. Luc Besson s’est manifesté pour la production, à Paris. J’étais trop content, moi, j’habitais Los Angeles mais j’ai toujours aimé Paris, c’est ma vie.
Nous sommes donc rentrés à Paris, rue du Sentier. Nous avons récupéré nos anciens animateurs de Brizzi Films – que Disney Animation avait liquidé – et nous sommes repartis comme en 40. Mais il y a eu un problème, une « dispute » sur le scénario entre Mick et Luc. Des titans. Ils ont pris acte qu’ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre. Jagger disait « c’est ma musique », Besson « c’est mon film et c’est moi qui mets mon pognon ». Hé ben, si c’était comme ça, il n’y aurait pas de film et ils sont partis chacun de leur côté. Les frères étaient culs par terre, avec toute leur équipe. Du jour au lendemain, il n’y avait plus de film. Pourtant, c’était un super projet, notre plus beau projet.

Aurait-ce été le Fantasia – dont vous avez réalisé la séquence L’oiseau de feu pour la version 2000 – des Rolling Stones?
Gaëtan : Oui, nous trouvions chouette le principe de Fantasia mais nous sommes avant tout des fans de rock du début des années 70. Genesis, King Crimson, des groupes visionnaires, du rock progressif. À une époque, nous voulions nous attaquer à King Crimson mais on nous a dit que c’était trop particulier, qu’il fallait prendre quelque chose de plus populaire. Comme les Beatles, mais ça avait déjà été fait. Les Rolling Stones, en revanche… Animation et musique, ça va tellement bien ensemble, nous aurions fait un film pour les gens de 7 à 77 ans, le public de Tintin, avec les dernières légendes vivantes du rock.
C’était ambitieux, nous voulions raconter cette histoire en partant du mythe de Faust, une thématique que l’on retrouve souvent dans le répertoire des Stones: Sympathy for the Devil, Goats Head Soup, etc. Chez les Stones, le côté diabolique est présent. Nous avions commencé à animer tout ça, l’héroïne que nous avions trouvée était une très jolie fille nommée Ruby Tuesday. Elle avait un petit garçon qui ne parlait pas, un petit bonhomme pour lequel elle s’inquiétait beaucoup. Elle, elle galérait dans New York, elle était toute seule, son mec l’avait laissée tomber. Le début, ce n’était pas pour les gamins, c’était vraiment rock and roll quoi. Puis, il y avait ce garagiste en bas de chez elle, complètement amoureux d’elle. Elle galérait, elle galérait, jusqu’à ce que le diable lui envoie Méphistophélès pour lui faire signer un petit papier. Sur le mode: « si tu signes, moi, je peux te rendre heureuse. » Ruby Tuesday, elle ne le croit pas. Le diable propose de lui faire une démonstration gratuite, sans engagement. Ça part comme ça, jusqu’aux enfers avec des chaudrons énormes, des gens qui portent des sceaux de lave au son de Hot Stuff!
Mais ça ne s’est pas fait. Nous avons essayé de sauver le projet, avec des repreneurs producteurs, un très gros budget. Même Netflix était prêt à le faire. Mais Mick ne voulait plus en entendre parler, il nous était impossible de reprendre contact avec lui.
Si on remonte le temps, vous avez réalisé le storyboard d’un film-live, le Pirates de Roman Polanski.
Gaëtan : Outre l’animation, nous avons beaucoup travaillé sur d’autres films live. Comme pour la Warner Bros mais aussi pour développement visuel de la comédie Disney Il était une fois qui mêlait prises de vue réelles et personnages de dessin animé. Des princesses qui arrivent dans notre monde et tombent amoureuses d’un avocat new-yorkais. Nous avions fait tout le storyboard.
Puis, pour la Warner Bros, nous avons participé à beaucoup de films en prises de vue réelles.
Ça doit être dingue de faire un storyboard d’un film qui mêle animation et acteurs de chair et d’os… ou pas forcément?
Gaëtan : Oh, non, c’est pareil, ça ne change rien à notre boulot. Pour Roman Polanski, nous avons donc réalisé le storyboard de son film Pirates. C’était de la vue réelle mais il voulait un storyboard, notamment pour les scènes d’abordage; très lourdes financièrement parlant. Notre travail lui permettait, vis-à-vis de son équipe – ses comédiens, son éclairagiste, etc. – de montrer ce qu’il voulait faire. Ce storyboard, nous l’avons réalisé sur trois ans, car la production était constamment interrompue, ce film coûtait très très cher pour l’époque. Mais j’ai beaucoup appris avec Roman. C’était avant tout les scandales qui l’impliquent évidemment. Roman, dans les années 80, ce n’est pas un type forcément très sympathique mais c’est un cinéaste attachant, il connaît son job et nous apprend des trucs au niveau de la mise en scène dont nous allons pouvoir nous servir dans le dessin animé. Dont nous devons nous servir, même.

Parce que le dessin animé, en matière de mise en scène, n’échappe absolument pas aux codes du cinéma. Des codes que n’a pas la BD, par exemple. Au cinéma, il y a ce qu’on appelle la ligne des 180°, le respect du raccord, les screen direction – si vous vous quittez l’écran à droite il faut que vous reveniez par la gauche dans le prochain plan. Ce sont des lois qui sont régulièrement transgressées par les dessinateurs de bandes dessinées. Vous y mettez la caméra où vous voulez, pas au cinéma, ni dans l’animation. Le cinéma est beaucoup plus restrictif et contraignant. En BD, on fait ce qu’on veut.
Mais nous avons tellement apprécié les codes cinématographiques, donc nous faisons de la BD qui suit les codes du cinéma.
On parle beaucoup de dessin animé 3D maintenant et vous avez participé à ce genre de métrages. Tempête de boulettes géantes, Hôtel Transylvania, Les rois de la glisse. Ça change quelque chose dans votre travail?
Gaëtan : Non, encore une fois, nous nous trouvons en amont des choses. Et il faut toujours un storyboard. Maintenant, certains storyboardeurs sont passés sur palette graphique. Nous n’avons pas franchi le pas, nous sommes restés au papier. Mais qu’on fasse ça avec un pinceau ou un ordinateur, ce ne sont que des outils, tant que le réalisateur et la production ont l’image qu’ils veulent. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, s’il est très performant, l’ordinateur n’a pas fait baisser les coûts de production ni accéléré le processus.

Puis, il y a le Bossu de Notre-Dame.
Gaëtan : Ça aussi, c’est une très belle aventure. Un de nos plus beaux souvenirs chez Disney. Nous venions d’arriver à Los Angeles. À l’époque, une première version était storyboardée par quelqu’un d’autre. Jeffrey Katzenberg dirigeait le département animation à l’époque et contrôlait les films. Et, lors de la projection de l’animatique du storyboard du prologue, le reste n’étant pas encore dessiné, tout ne s’est pas passé comme prévu. Jeffrey a dit: « arrêtez tout, c’est super ce que vous avez fait mais ce n’est pas cette espèce de comédie ridicule que je veux. Moi, je veux un drame. » Il voulait sentir le – comment dire – racisme de Frollo envers les gitans, notamment. Il n’y avait rien de tout ça. Là-dessus, il part, il quitte la salle. Jeffrey, ce n’est pas quelqu’un qui mâche ses mots. Et, pour le coup, c’est vrai que c’était mauvais!
Les producteurs et réalisateurs américains réunissent l’équipe de storyboard et nous disent qu’on est mal, que si l’un de nous trouve des idées, on peut en reparler le lendemain. Le soir, à l’hôtel Sheraton – nous étions traités comme des rois -, Paul et moi nous mettons au travail. Nous dessinons comment le film doit commencer, selon nous. Durant toute la soirée, nous imaginons ce qui ouvre aujourd’hui le film. Le lendemain, nous expliquons aux producteurs ce à quoi nous avons pensé et lui montrons les deux dessins que nous avons réalisés. Là-dessus, le producteur a réuni tout le monde ainsi que les scénaristes à qui nous avons pitché notre idée, les réalisateurs ont trouvé ça génial. Nous avons dit que nous pouvions storyboarder ça. On nous a dit d’y aller. Et voilà comment nous avons dessiné Paris de nuit avec la neige qui tombe et la mère de Quasimodo qui arrive clandestinement. Ce n’était pas dans le scénario, nous l’avons complètement imaginé. On nous a confié le prologue et toutes les séquences dramatiques. C’est ainsi que nous nous sommes fabriqué une étiquette « spécial drame ». S’il faut tuer un bébé, appelez les Brizzi (il rigole).



C’est vrai que nous sommes plus dans le drame que la comédie. J’aime bien les comédies en tant que spectateur mais en tant que créateur, je suis beaucoup plus attiré par le drame.
Il y a eu Sinbad le marin aussi.
Gaëtan : Un projet pour Dreamworks, quand Katzenberg a quitté Disney pour créer Dreamworks. Nous avons fait pas mal de storyboard là-dessus. Faire un bouquin sur les Voyages de Sinbad en BD, ça pourrait être pas mal. Ça fait partie des incontournables.


Mais bon, comme vous l’avez compris, notre programme est déjà bien rempli.
Merci Gaëtan et notons que votre site est une mine de trésors et d’extraits de vos travaux.
Don Quichotte de la Manche est à lire aux Éditions Daniel Maghen et La chute de la Maison Usher et autres nouvelles extraordinaires d’Edgar Allan Poe en version illustrée chez Futuropolis.














Vous souvenez-vous https://streamcomplet.land/ du cinéma ? Un seul acte suffit pour perdre la confiance en une autre personne et même mille mots de pardon ne suffiront pas à la faire revenir.