Jean-Pierre Gibrat se raconte dans un fascinant artbook : « J’ai de la gourmandise à écouter les gens »

Gibrat, le dessin délicat et naturel. Cela fait déjà un moment que nous avons reçu le superbe artbook grand format/livre-entretien (par Rebecca Manzoni) sur le magnifique auteur qu’est Jean-Pierre Gibrat. L’occasion d’entrer un peu plus dans l’univers du maître, entre Le Sursis et Mattéo, ses personnages tellement riches, ses héroïnes éclatantes. Avec aussi quelques clefs de décryptage. Sérénité, sensualité et sincérité, intensité aussi sont au rendez-vous dans ces agrandissements et zooms sur des séquences et illustrations plus mémorables les unes que les autres. Bonus, j’ai aussi rencontré ce délicieux auteur. Interview.

© Jean-Pierre Gibrat

Bonjour Jean-Pierre, nous vous retrouvons pour faire une pause, avant le prochain Mattéo, dans une véritable oasis de dessin, parcourant quelques-uns de vos plus beaux albums, à savoir Le Sursis, Mattéo et Le vol du corbeau. C’est magnifique. Mais comment est née l’idée de cet artbook ?

Comme dirait Jackie Berroyer, je n’ai pas de mérite, c’est mon métier. L’idée était de réunir les dessins des expositions diverses que j’ai pu faire depuis plusieurs années. Les dessins avaient été vendus et avaient donc existé pour très peu de personnes. Deux-trois jours, parfois, chez Christie’s.

Du coup, Daniel Maghen m’a proposé de faire un livre, un bouquin étoffé avec autre chose que ce qu’on voit dans mes albums, des choses que le grand public n’avait pas vues ou pas connues. Des mises en scènes généreuses que je n’avais jamais eu l’occasion de mettre au grand format. J’avais une trentaine, allez une quarantaine, d’idées, mais il me fallait de quoi remplir 180 pages. J’ai donc passé trois mois à trouver les autres. Je ne voulais pas faire du remplissage, non plus, je trouve que c’est bien de laisser respirer. Ce n’est pas le même format qu’un album BD. Il fallait que la plaine donne le relief à la montagne.

Avec une interview pour orner le tout.

Un cadeau, cette interview. Rebecca Manzoni est une amie de longue date. Nous avons eu plein de projets ensemble que nous n’avons jamais pu concrétiser. Au début, il était question qu’elle fasse le texte elle-même. Et mois les dessins. Ça lui aurait pris un temps colossal. Tandis que si nous faisions ça sous forme d’interview durant deux jours entiers… Elle en a sorti quelque chose de haute volée.

Vous aimez vous prêter à cet exercice de l’interview ?

Oui, j’aime bien cela. Bon, il y a des gens qui aiment parler d’eux. Pour moi, c’est souvent l’occasion de clarifier certaines choses instinctives. C’est enrichissant.

Cela dit, si j’avais la possibilité de revenir en arrière, au moment des premières interviews pour mon premier album, j’inventerais tout !

Et la couverture ?

Ça, c’est toujours compliqué. Pour une couverture, il y a toujours des avantages et des inconvénients. Ici, j’en avais rassemblé 5 ou 6 autres dont j’étais partisan. Vincent Odin a vraiment été séduit par ce personnage féminin. Pourtant, elle ne regarde même pas le lecteur. On se surprend. Je ne suis jamais hostile quand il faut choisir une couverture : ce n’est pas celui-là et rien d’autre. D’ailleurs, pour le tirage de tête, c’en est une autre qui a été choisie.

Mais, ici, ce ne fut pas facile, car les dessins proposés n’étaient pas dédiés originellement à faire une couverture. Il faut bien prendre un dessin qui existe. Mais je suis assez partisan, comme pour le titre, de quelque chose qui s’apparente à un bout de phrase, à un certain esprit. Dans les albums classiques, quand il faut tirer d’une vignette une couverture, il faut veiller à sa dynamique. Ici, nous sommes plus sur une illustration.

L’hiver en été, que dire de ce titre ?

Rien et j’en suis embêté. Ça tourne en rond, je ne sais toujours pas pourquoi, ce titre. Il est surréaliste et en même temps d’une banalité. Mais il sonne, c’est comme un vers de poésie. Mais je ne suis pas sûr qu’on le comprenne. Comme je ne suis pas sûr que l’auteur l’ait compris. Il n’y a en tout cas aucune explication rationnelle. Il est venu au dernier moment.

Peut-être est-ce une question de lumière ? Et qu’est-ce que votre dessin en reçoit !

Me parler de la lumière, c’est le plus beau compliment qu’on puisse m’en faire. J’y suis sensible et en même temps je remarque qu’on ne s’en est pas souvent préoccupé. Bien sûr, on me parlait de ma lumière. Mais c’est un autre angle. Moebius avait des couleurs magnifiques, oui.

© Jean-Pierre Gibrat

Comment fait-on naître la lumière ?

À chaque fois, je retombe dans un système dont je suis prisonnier. Je puise dans le même principe. Je n’en sors pas mais, en même temps, c’est ce qui fait ma singularité, je pense. J’aime étudier l’effet de la réalité sur les choses. La lumière rasante, en fin de journée. Dans le tome 3 de Mattéo, en plein été à Collioure, il était pourtant hors de question que j’implante mon histoire toujours à la fin du jour. J’ai donc choisi de faire évoluer mon système. C’est fou comme on se réfugie toujours dans les choses qu’on sait faire. Des tics de dessins, des choses rassurantes qu’on reproduit.

Du coup, mon premier travail, c’est le dessin, le trait. Je vais le plus loin possible dans la traduction de la lumière. En noir et blanc, avec du brun et du bleu. J’essaie de pousser au maximum le bicolore. pour que la lumière soit intéressante, évocatrice et décrite. Je repousse au plus tard possible le passage à la couleur.

Il y a naturellement beaucoup de femmes dans votre album. Certains ont des modèles qu’ils reproduisent jusqu’à la fin des temps. Vous, non.

Je suis loin de faire tout ce que je voudrais faire. J’essaie en dessinant de répondre à des critères, à trouver une singularité. L’éventail de séduction des femmes est très large, j’arrive à peine au quart. Pratt y arrivait, avec des filles différentes des quatre coins du monde. Moi, je fais ce que je sais faire.

© Jean-Pierre Gibrat

Avec un côté garçon manqué.

Rien n’a plus de charme qu’une fille qui se laisse aller, qui oublie les critères de séduction qu’on leur prête. Mais, cela dit, peut-être suis-je aussi séduit par les femmes dans la séduction, justement, très féminines. Je suis féministe à mort mais je ne boude pas le plaisir de la singularité féminine.  Puis, je trouve que parfois, on se trompe de combat. Bien sûr, il faut que tous et toutes aient les mêmes droits. Mais les femmes ne doivent pas être l’égal de l’homme. Elles sont plus riches que ça.

Comment avez-vous commencé à écrire ?

Quand j’étais au lycée, j’étais très mauvais, en math, en littérature.. Mes notes étaient pathétiques. Un jour, j’ai recroisé un de mes profs qui m’a dit : ils sont bien écrits vos bouquins. Je lui ai rétorqué : « Vous ne m’avez pas toujours dit ça. » Et à raison. J’ai eu le goût de lire et d’écrire, tardivement, vers mes trente ans. Avant ça, il m’en coûtait de lire un livre, j’étais capable de m’endormir sur la première phrase. Pourtant, j’adore parler. Et à tout le monde. Des mecs, des femmes. Quand je me promène avec ma femme, et que je croise une fille, elle me dit : « tu ne peux pas t’empêcher de dragouiller ». J’aime juste parler aux gens. J’ai de la gourmandise à écouter les gens. Je suis un peu latin, j’aime écouter les discussions.

© Jean-Pierre Gibrat

Quand je lis, il m’arrive d’éteindre la lumière sur une phrase. C’est ce qu’il m’est arrivé sur Ceux de 14 de Maurice Genevois, qui raconte le quotidien au front des soldats. Il ne s’y passe rien : de la flotte, le changement des saisons… mais il y a un style ! Et, notamment, lors d’un assaut relaté et durant lequel l’auteur termine son chapitre avec une phrase remarquable : « Les balles travaillent. »

Puis, il y a cette évocation du premier janvier par Christelle Berger qui dit, en gros, que c’est n’importe quoi. « Il n’y a jamais rien le premier janvier. C’est une plaque de verglas sur laquelle on glisse. » C’est bien, non ?

Et l’écriture du dessinateur ?

Elle est très imagée. Dans mon écriture, j’essaie de donner la direction.

Vous parliez tout à l’heure de l’école. Et vous, si vous étiez professeur de dessin ?

J’ai étudié le graphisme publicitaire puis l’art plastique. En même temps, j’ai commencé à faire du dessin de presse. J’aurais pu mener les deux de front, mais j’ai abandonné. J’ai fait CAP + 5, ça fait très intello alors que je ne lisais pas, je n’avais pas le profil. J’ai rencontré ma femme à 23 ans et je me suis lancé dans la BD.

© Jean-Pierre Gibrat

Pour moi, être prof, ce serait aider les jeunes à gagner du temps, à trouver des passerelles sur des choses sur lesquelles j’ai passé beaucoup de temps. Je leur dirais de faire confiance à leurs goûts. Ceux de l’adolescence ou même de l’enfance. C’est précieux, profond. Allez les chercher au fond de vous.

Dans l’interview faite par Rebecca Manzoni, vous parlez des influences. Qui ne sont pas forcément contraignantes.

Si vous n’êtes influencé par personne, foncez. Si vous faites les poches à tout le monde, allez-y aussi.  Personne ne prend la même chose. Avec mes potes, nous aimions Giraud, mais pour des raisons différentes. Si plusieurs personnes piquent différentes choses à un artiste, d’un style naissent des influencent multiples.

Pareil dans l’écriture. Nous sommes sous influence. Un pote qui été un vrai littéraire, lui, se foutait de moi: T’as lu combien de bouquins ? On pouvait les compter. À trente ans, je ne devais pas en avoir lu trente. Puis, au fil de mes lectures, j’ai redécouvert le plaisir de lire. Parce qu’avant, je lisais par défaut, des choses qu’on me proposait mais qui ne me convenaient pas. C’est entre trente et quarante ans que je me suis mouillé. De l’amplitude de Maupassant et Céline à une chronique dans La Montagne ou Libération. Henri Calet pour son côté désespéré mas moins noir que Cioran qui lui était d’une noirceur absolue, était un grand copain de Ionesco sans avoir son succès. Il a été à la mode dans les années 80. Il n’a jamais vécu de l’écriture. Ionesco racontait d’ailleurs qu’ils se retrouvaient pour évoquer leur vision noir foncée du monde. Ionesco mettait deux jours à s’en remettre tandis que Cioran quittait le banc en sifflotant.

Bref, Calet était plus léger même s’il a raté sa vie. Berroyer me l’a fait redécouvrir.

© Jean-Pierre Gibrat

Vous, qu’est-ce qui vous importe dans l’écriture ?

Les sensation, que les personnages m’intéressent et que le décor amène de la crédibilité. La réalité d’un endroit amène la réalité des personnages. Je crois qu’il faut faire les choses correctement même si on n’est pas très doué. Il faut faire les choses par devoir et atteindre un niveau correct, si on est sérieux. Tout en progressant sur ce qu’on aime.

Au fil des illustrations, dans les paysages et scènes de vie, on croise l’un ou l’autre peintre.

C’est un image utilisée plusieurs fois en effet. Je pense l’avoir croisée dans le livre Paris sous l’occupation de Gilles Perrault. Très riche en iconographie. Ainsi un soldat allemande de la Wehrmacht est à Pigalle et croise le chevalet d’un peintre qui fait un petit tableau du Moulin Rouge. Deux situations aux antipodes, la barbarie d’un côté. J’use de ça plusieurs fois, en effet, c’est un bon résumé de l’absurdité.

© Jean-Pierre Gibrat

Qu’est-ce que vos personnages sont attachants !

On me dit : « Il n’y a jamais de grand méchant. » C’est vrai. Encore que le milicien dans Le Sursis… En tout cas, je n’essaie pas non plus de rendre attachants les personnages. Je veux qu’ils ne soient pas monolithiques.

Quand j’étais jeune, j’étais militant pour le PC. Ça m’est passé. La manière dont on m’a fait adhérer me dégoûte désormais : le verbe haut pour mieux me rouler dans la farine.

Aujourd’hui, j’ai tourné le dos au militantisme mais j’ai des idées. Il faut être en accord avec ses sensations et faire gaffe à ne pas être trop sévère, non plus. Je crois qu’il faut plus de bienveillance dans notre monde. Un biais sympathique, c’est mieux que la toute-puissance, si nous tombons d’accord là-dessus, je crois qu’on peut éviter le pire.

© Jean-Pierre Gibrat

En fait, des vrais méchants, des pires salauds, il n’y en a pas beaucoup. Berroyer m’a dit un jour : Le jour où nous nous ferons couper les couilles, ce seront les gentils qui ne s’en rendront pas compte. On ne se rend malheureusement pas compte des choses tant qu’on n’est pas concernés. Le stalinisme consistait notamment à faire grimper les échelons sociaux à de très nombreuses personnes qui, une fois en haut, ne voulaient pas voir les « à-côtés », et les massacres. Hitler, lui, a donné pas mal de boulot, pour le bonheur « aryen », mais rien que celui-là. Le communisme voulait le bien de tous, disait que l’homme était bon. Mais il fallait regarder devant soi. Pas tourner la tête. Parce qu’il y avait des gens à la rue. Et moi aussi, il m’est arrivé, dans ma jeunesse, de tourner la tête.

Il y a une deuxième chose qui est source de malheur absolu. À partir du moment où on est victime d’une barbarie, on devient le symbole du contraire de la barbarie. Khomeini, les Khmers rouges, Kadhafi, les Trotskistes… Eux, quand j’étais ado, je les trouvais sympas avec leur idée d’un communisme qui ne serait pas totalitaire. Ils l’étaient tout autant. J’ai du mal avec ces victimes à qui on donne du crédit et deviennent des bras armés, par la suite.

Et la suite, pour vous ?

Mattéo a fini la guerre d’Espagne. Un cinquième tome arrive pour le 20 novembre et le sixième marquera la fin.

Après quoi, j’ai un projet de diptyque. Comme Le Sursis et Le vol du Corbeau. Quelque chose de vivant, de très parlé. C’est ce que j’ai écrit de mieux depuis longtemps. J’ai archivé une somme de mails dont je veux traduire l’écriture. Puis j’arrêterai la BD, je crois, mais je continuerai à raconter des histoires. Par l’illustration et l’écriture, pourquoi pas.

Merci Jean-Pierre et à bientôt. Bonne continuation.

Titre : L’hiver en été

Artbook

Auteur : Jean-Pierre Gibrat

Propos recueillis par Rebecca Manzoni

Éditeur : Daniel Maghen

Nbre de pages : 175

Prix : 39€

Date de sortie : le 18/04/2019

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