
Les années passent et cela fait un moment que Nicolas Anspach s’est fait un nom dans l’édition BD. En un peu plus de 5 ans, après les premiers pas, les Editions Anspach élargissent de plus en plus leur spectre en compagnie d’auteurs reconnus. Derniers en date, deux hommes qui ont l’habitude de collaborer: Rodolphe (Ter, Naufrageurs, Centaurus, Radcliff, Les enquêtes du commissaire Raffini, etc.) et Olivier Roman (le dessinateur notamment d’Harry Dickson mais aussi de Sprague avec Rodolphe). L’occasion pour eux d’inaugurer une collection, Mediums, et de convoquer une facette moins connue (et moins avouable?) de Marie Curie: le spiritisme.

Résumé de Marie et les esprits par les Éditions Anspach : Paris, 1905. Après le prix Nobel reçu pour leurs travaux sur la radioactivité, Pierre et Marie Curie se consacrent à une nouvelle terra incognita : les phénomènes psychiques, les apparitions de fantômes, la lévitation d’objets… Un domaine fortement décrié, mais qu’ils analysent avec la rigueur scientifique qui les caractérise. Jusqu’à ce que Pierre Curie soit victime d’un accident mortel, poussant son épouse Marie à réaliser une dernière expérience, qui pourrait faire vaciller ses certitudes…

Du concret aux suppositions, au domaine du ressenti, de l’intérieur et de l’inexplicable. C’est le voyage dans l’Histoire et la science que propose le duo Rodolphe/Roman, en faisant la part belle aux alcôves secrètes, occultées, rideaux tirés. Marie Curie a eu mille vies (notamment pendant la guerre, faits racontés dans Le petit théâtre des opérations – Toujours prêtes), actives et radioactives, quitte à toucher la frontière du réel, de la mort. Par curiosité et passion pour les recherches, transcendée qu’elle était. Frayer avec qui pouvait être mal vu, ou vu comme grotesque, par sa communauté, ne lui faisait pas peur, pourvu qu’elle pousse plus loin son champ de connaissance. Encore plus si elle lui permet de solder ses deuils, passés et à venir.


C’est le portrait de cette femme, encore plus que celui de Pierre Curie donc, par cette petite fenêtre paranormale, que réalisent donc les auteurs. Et s’ils conservent la part de mystère et laissent le lecteur juger vrai ou inventé de toutes pièces l’aspect fantastique du récit, c’est qu’ils ont eu la bonne idée de ne pas faire faire se raconter Marie Curie mais d’utiliser une tierce personne: Mc Nee, mandaté par le SPR (Society for physical research) pour réaliser une enquête concernant le monde scientifique face aux manifestations paranormales. Diligentée par Conan Doyle (rien de moins), cette enquête nous fera croiser, aux côtés des Curie, quelques grands noms des sciences modernes. Et la sulfureuse Eusapia Palladino (medium ou illusionniste?) face à laquelle nos amis vont perdre leurs repères.

Et il faut dire que le coup de crayon, l’inspiration et le sens du spectacle d’Olivier Roman pour restituer ces scènes rituelles fructueuses sont bluffants. On y est, on écarquille les yeux, témoins à cent-vingt ans d’écart de ce qui avait de quoi ébranler les esprits les plus cartésiens. S’ils commencent en démontant quelques impostures, face à Palladino et l’expérience bouleversante des Curie, Rodolphe et Roman évitent de se prononcer et laissent le mystère en l’air autour des faits historiques authentiques et d’une expérience inédite, impensable, réunissant des savants de haute volée qui s’octroyaient le droit de douter, dans un sens comme l’autre. J’ai trouvé que cette histoire manquait un peu de bagout dans sa conclusion, une prise de position, mais il reste la poésie et la force, la croyance, de vaincre la mort par un amour plus fort, celui de Marie pour Pierre. À la fin de la lecture (complétée par un petit portfolio d’illustrations retraçant les temps forts de ce drame), quelque chose flotte au-dessus de nos têtes. Au lecteur de se faire une opinion, de rester sur cet album ou de trouver de compulser d’autres documents.

À lire chez Anspach.

