
Dans les bois, une femme se retourne, l’air angoissé et perdu, le cou ensanglanté, il y a juste les phares d’une voiture pour éclairer cette nuit de pleine lune. De l’autre côté, la pleine lune d’une nuit d’horreur sans fin est symbolisée par le faisceau d’une lampe qui suit à la trace une femme qui tente de fuir, poursuivie par deux mains énormes, monstrueuses, masculines. Une étreinte, sûre de son fait, de son droit (de vie et de mort), dont on ne se défait pas si facilement. Avec Brune et Morgane, la collection 1000 Feuilles de Glénat nous présente deux héroïnes malgré elles, dans deux genres différents et ayant pourtant comme point commun l’enfer que peut représenter l’homme, en puissance et pourtant déséquilibré, dans leur vie.
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Résumé d’Une nuit avec toi chez Glénat : Brune est une jeune parisienne qui croise souvent le regard des hommes se retournant sur son passage. Un soir, en rentrant de soirée, un copain lui propose de la déposer en voiture. Elle accepte. Que faire quand il devient insistant ? Brune n’a pas le temps de réfléchir quand elle se retrouve acculée. Prise au piège, elle ne sait pas comment s’en sortir… Ce sera le début d’une longue nuit d’angoisse. Avec un cadavre sur les bras, affolée, la jeune femme se retrouvera dans une course nocturne pour dissimuler le corps ce qui la précipitera dans un engrenage macabre. Des retournements de situations aussi inattendus qu’invraisemblables rythment ce récit puissant et engagé qui nous interpelle et ouvre le débat.
Résumé d’Il m’a volé ma vie par Glénat : Elles sont nombreuses chaque jour en France à subir des humiliations ou à essuyer des coups au sein du foyer conjugal. Morgane Seliman le dit sans détours, grâce à sa détermination, elle s’est sauvée avant que le pire n’arrive. Tout avait pourtant bien commencé entre elle et Yassine. Entreprenant quand il s’agit de conquérir le cœur de Morgane, Yassine se montre charmant au premier rendez-vous. Il est attentionné et « protecteur ». Rapidement, le couple s’installe ensemble… À quel moment un signe alerte Morgane ? Cette violence était-elle déjà tapie là, dans une parole, dans un regard ? Quand le premier coup part, il est déjà trop tard. Par un mécanisme insidieux, Morgane va entrer dans une spirale infernale jusqu’au geste de trop. Après quatre ans de calvaire et un livre-témoignage (Il m’a volé ma vie, XO éditions 2015), Morgane Seliman tâche aujourd’hui de se reconstruire aux côtés de son fils. Elle ne se taira plus, car la parole reste le meilleur moyen de se protéger…

#Metoo, le Neuvième Art en est aussi. Et tant pis pour ceux qui sont toujours à côté de la planche et pense toujours que la BD, dans son aspect féminin se résume à une succession de pin-up’s dociles et faciles, aux formes divines. Et qu’en dédicaces les auteurs ne refuseront jamais de dessiner leur héroïne dans le plus simple appareil. Non! Ce temps-là (qui fut très court à l’échelle de la richesse de cet art séquentiel) est décidément révolu et le combat des femmes pour l’égalité, le respect, pour la fin des violences qui leur sont faites ailleurs mais aussi ici (pays dits civilisés…), a trouvé dans la BD un média de poids pour rentrer dans son intimité. Dans le silence et la solitude des victimes, aussi.

Dans Une nuit avec toi (prix Bande Dessinée Stas du récent festival de Saint-Étienne), l’Arménienne vivant aujourd’hui à Angoulême Maran Hrachyan signe un voyage au bout de l’enfer, cynique par l’incapacité, dont elle témoigne, de notre société à réagir face aux nombreux prédateurs qui peuvent guetter une femme, aussi solide soit-elle. Car Brune, elle a du sang froid et elle n’est pas née de la dernière pluie. Elle sait résister face aux comportements déplacés de la gent masculine. Lourdingues. Mais cette nuit-là, le prétendant est tenace et il y a des attrape-souris dans chaque direction, Brune est piégée et doit opposer la violence à la violence. Reste l’éternelle question: comment se débarrasser du corps? Qui appeler?

Dans ce malaise qui commençait dans les odeurs de fête et les vapeurs d’alcool, Maran Hrachyan révèle son savoir-faire, hors du temps, vintage mais percutant. Avec une poésie de l’horreur et du drame, des images qui se répondent, du grain et des craquements (comme sur les vinyles), des gros plans sur les détails, sur les actions, l’autrice signe un récit iconique et haletant, redoutable jusque dans un final inattendu. Même s’il entretient le « tous pourri ». Quand le mal(e) rend (in)justice.

On passe de la fiction à l’autobiographie, avec Il m’a volé ma vie. Laurent-Frédéric Bollée et Francesco Dibattista adaptent le récit coup de poing de Morgane Seliman. Isolement, dévalorisation, inversion de la culpabilité, peur, secret et impunité, la profondeur d’une prison au sein d’un couple se mesure à cette poignée de mots pas anodins, avec la complicité de ceux qui minimiseront ces faits, en dépit de leur devoir de porter assistance aux victimes, aux personnes en danger. Faut-il qu’il y ait une morte pour qu’il y ait des conséquences? Un évanouissement sous un étranglement, ce n’est pas assez grave… les marques s’estomperont.
C’est par cette scène choc que cette adaptation BD, dont le trait semi-réaliste rend à peine supportable l’insupportable, commence. Il est choquant de bout en bout le récit que livre Morgane Seliman de son calvaire aux côtés du désinvolte et trop fier, imprévisible Yassine (qui avait juré devant elle, alors que son compagnon de l’époque était à ses côtés, qu’un jour proche il sortirait avec elle). Les auteurs réussissent ce tour de force de nous enfermer avec eux dans cette maison, cette prison où tout a vite fait de déraper. Pourtant, Morgane n’a rien fait de mal, elle est belle, elle est fraîche, elle est dévouée, (trop) résiliente, enfermée en elle-même, quitte à alimenter toujours plus sa charge mentale et à trouver des excuses, dans un premier temps, à celui qui est fou d’elle.


Fou d’elle, dans le sens du terme malsain, dangereux et pourtant longtemps au-dessus de tout soupçon. Ce que raconte Morgane, auquel donnent écho graphique Bollée et Dibattista, est interpellant, surréaliste tant le monde autour (témoin puis acteur à partir du moment ou l’héroïne, ou plutôt l’ombre de celle-ci, décide de parler, de réagir, de saisir police et justice) laisse les choses se faire, se « mortifère ». Combien de féminicides auraient-ils pu être évités si les victimes avaient été prises au sérieux dès le début? Et que des mesures avaient été prises? Ici, quand les choses doivent se corser pour Yassine, Morgane s’aperçoit que, après quelques semaines, Yassine n’a plus de bracelet électronique et encore moins de contrainte de déplacement. Il peut aller et venir, pépère, pervers. Comme si la violence psychologique et physique de l’adversaire premier n’était pas suffisante, qu’il lui fallait le soutien d’un système qui par sa mollesse choisit son camp. Pas celui des femmes battues. Battues mais pas vaincues pour peu qu’elle recouvre un peu de force face aux moulins à vent. D’ailleurs le titre est un poil trop gentil, plus loin que Yassine, il aurait pu être ILS m’ONT volé ma vie.


Voilà deux albums écœurants, douloureux mais nécessaires et bien fagotés, éclairants par les failles qu’ils mettent en valeur avec ces traits qui n’hésitent pas à être clivants, à créer l’uppercut, sans signe avant-coureur, par (mauvaise) surprise. Dans le bruitage, les non-dits et les gestes déplacés. Capables d’annihiler un être humain, d’en décider la vie et la mort, l’invisibilisation. Bouleversant et révoltant. Comme si les conséquences pour le prédateur étaient toujours moindres que celles touchant, à vie, la victime.

Il m’a volé ma vie et Une nuit avec toi, deux albums à lire chez Glénat.







































