En pleine sécheresse, Joris Mertens nous amène la pluie, magique et infernale: qu’importe l’oubli du parapluie si c’est pour gagner au lotto

© Mertens chez Rue de Sèvres

« Tu peux pas te casser, y pleut », chantait Renaud, une chanson qui risque d’être anachronique tant les gouttes de pluie se comptent sur les doigts d’une main, ces dernières semaines, ces derniers mois, cette dernière saison. Dans son nouvel album, après une Béatrice qui nous avait déjà ébahis, Joris Mertens prolonge sa galerie de personnages qui tentent de survivre dans la masse et prend le contre-pied de cette sécheresse inquiétante avec une aventure à taille humaine, anonyme dans le décor XXL d’un Paris sous un déluge incessant.

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© Mertens
Esquisse du projet © Mertens

Résumé de Nettoyage à sec par l’éditeur Rue de Sèvres : François n’a pas la vie dont il rêve. Il vit seul, dans une ville où il pleut sans cesse, et travaille depuis des années comme chauffeur dans une blanchisserie sans obtenir la moindre augmentation. Ses loisirs se résument à jouer les mêmes numéros au loto chaque semaine depuis 17 ans sans résultat, et à prendre une pinte de bière fraîche au Monaco où il rencontre fréquemment Maryvonne, avec qui il aimerait nouer une relation plus intime. Une banale livraison l’amène un jour à frapper à la porte d’une grande maison. (…)

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Avant de commencer ma chronique, nouvelle observation d’un problème récurrent: le résumé censé appâter le lecteur… mais pas le spoiler, lui gâcher son plaisir. Mais, sérieusement, ça rime à quoi de résumer plus de nonante pages d’un livre qui en contient quarante et de dévoiler le gros twist qui va chambouler le héros? À rien. Il y a sans doute meilleure formulation à trouver pour être dans les clous et garantir la surprise du lecteur. Mais comme je le disais, je constate de plus en plus ce problème. Sans comprendre l’intérêt. Fin de la parenthèse.

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© Mertens chez Rue de Sèvres

« 5-8-24-12-10-52 », les deux jours les plus heureux de François (sa date de naissance et celle de la mort de son intempestif voisin (sic)) lui porteront-ils un jour chance? Toujours est-il qu’il les joue inlassablement en espérant toucher le gros lot du lotto. Chaque vendredi, aux aguets. En attendant le jackpot, l’éclaircie, François promène ses airs de Jean-Pierre Bacri dans une vie de parigot, rangée et sans rien qui déborde, si ce ne sont des sentiments pour Maryvonne, la gérante de son kiosque favoris, mais qu’il n’arrive pas à exprimer. Alors, entre les cafés où il a ses habitudes, où il est apprécié, et le porte-à-porte qui reprend quotidiennement. Il faut dire que François a déjà le smoking des hommes d’affaires, des oiseaux de nuit qui ne craignent pas le lendemain, mais c’est celui de sa profession, pas de ses ambitions.

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Certains sont croque-morts, François est chauffeur-livreur pour une blanchisserie qui a pignon sur rue mais dont Madame la patronne n’entend pas desserrer les cordons de sa bourse pour valoriser ce travail ingrat, même si la plupart du temps effectué dans les coulisses du pays des merveilles: palace, salles de spectacle… Mais, faute de mieux, et d’être riche, François continue son job, avec application, baladant les vêtements sous leurs plastiques de protection tandis que lui est trempé jusqu’à l’os.

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Ben, oui, il oublie toujours son parapluie et, ces temps-ci, l’averse n’en finit plus sur son crâne dégarni. Fumant cigarette sur cigarette (Fortuna, pour provoquer le bonheur?, François ne se démoralise pas, vivant de petits plaisirs (une bière, un cinoche pour assister à la naissance d’un géant, taxi en quelque sorte comme lui, De Niro) qui n’effacent pas sa solitude. Et ce n’est pas cet ahuri d’Alain, bien pistonné, qu’il va devoir se coltiner ces prochains jours, qui le met en joie. Quelle plaie! Mais si aujourd’hui était le premier jour du reste de sa vie et que François recevait en réconfort et en récompense, de ces jours noirs, le gain du Lotto?

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Chronique sociale dans un Paris des lumières, un Picadilly Circus qui fait danser les affiches et les pubs avec charisme et mélancolie, Joris Mertens nous enjoint de mettre notre imper et de la graisse protectrice sur nos chaussures afin d’être les privilégiés de la vie de la capitale française, sous les trombes, dans les bouchons mais avec une inexplicable magie. Y compris par la foule hétéroclite qui la peuple, l’anime, la fait, et dont certains membres donnent leurs noms aux chapitres négociés par Joris Mertens. La facture est impeccable dans ce road-trip sur quelques kilomètres de pavés, cette exploration d’une ville qui mange les humains et les régurgitent, tout mouillés. Entre silence et logorrhées (un irrésistible échange au téléphone dont on entend que le patron de François mais où l’on devine ce que le client, chiant, peut bien raconter), le calme et la tempête, l’auteur flamand confirme son grand talent d’enlumineur intemporel, arrivant à la fois à être près des pierres et du béton et de ses personnages attachants. Le travail est impressionnant puis quand tout bascule dans le polar, le récit noir, Joris Mertens tient la route, assommant le lecteur tout en continuant à lui mettre des étoiles plein les yeux et au-dessus du crâne. Impressionnant dans l’expression et l’impression, dans l’émotion, même face à un héros qui ne se livrent pas forcément dans ce conte noir lumineux mais cynique.

© Mertens chez Rue de Sèvres
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À lire chez Rue de Sèvres.

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