De la Corse au royaume des renards (où une poule peut être votre meilleure amie), et un grand-père qui tombe du ciel: des histoires de famille

© Donadille/Reglat-Vizzavona chez Delcourt

Parfois, dans nos piles à lire (PàL pour les intimes), nous nous retrouvons inconsciemment avec des albums qui se répondent, qui se prolongent entre eux sur des thèmes universels. Comme la famille, qui reste un sujet qui continue de passionner les auteurs de BD dans des registres très différents, strips ou récits fleuves, drame ou déconnade, autobiographie, autofiction ou pure fantasme. Il y a de quoi faire. Par hasard, alors que j’avais déjà lu l’aussi effroyable que passionnant biographie d’Ed Gein, voilà que Seizième printemps de Yubo, Un grand-père tombé du ciel de Marc Lizano d’après Yaël Hassan et Djemnah de Philippe Donadille et Patrice Réglat-Vizzavona s’invitent. Comme une famille n’est jamais l’autre, chaque lecture est différente, portée pas des défis variés, intimes ou pouvant changer la face du monde.

Fresque à la bibliothèque Elsa Triolet de Montataire

Yeowoo, de cinq à seize

Résumé de l’éditeur : À cinq ans, la jeune renarde Yeowoo part vivre à la campagne chez son grand-père et sa tante. Rejetée par les siennes, une poule jardinière, Paulette, devient sa nouvelle voisine. Cette dernière n’a jamais pu pondre d’oeufs et considère la petite renarde solitaire comme son propre enfant. Avec son aide, Yeowoo mûrit, grandit et commence à apprécier la vie à la campagne, la vie tout simplement.

© YunBo chez Delcourt

Format à l’italienne pour ce beau roman graphique venu de Corée du Sud dans lequel Yunbo conte pas à pas, touche à touche, les déboires de Yeowoo, une renarde qui va d’autant plus devoir trouver sa place dans ce monde anthropomorphe (et donc universel) que, du jour au lendemain, ses parents se séparant et oubliant qu’elle est au centre du jeu de massacre, là voilà brinquebalée chez un grand-père qu’elle connait si peu et une tante vieille femme. Entre désespoir et révolte, et l’attente infinie d’un père qui a bien d’autres préoccupations, Yeowoo doit trouver ses modèles. Il lui tarde de devenir grande…

© YunBo chez Delcourt
© YunBo chez Delcourt

Saison après saison, anniversaire après anniversaire (rarement bien fêtée chez ceux de son sang), comme les fleurs qui guident ce chemin de papier vers une vie et une jeunesse qu’on ne veut pas avoir à regretter même si on vous met des bâtons dans les roues, Yunbo réussit à mettre de la magie et de l’amitié sur le drame. Une renarde amie avec une poule, voyez-vous ça? Certes, les scènes prises une par une ont déjà été vues et revues dans bien d’autres oeuvres, mais avec sa contemplation et son choix de faire parler les animaux qui sont en nous, l’artiste nous subjugue et va chercher notre coeur avec une poésie infinie, beaucoup de chaleur pour compenser les colères. Une madeleine de Proust.

© YunBo chez Delcourt
© YunBo chez Delcourt

À lire chez Delcourt.


Un grand-père tombé du ciel

Résumé de l’éditeur : Le grand-père maternel de Leah débarque de New- York et s’installe chez sa fille, la maman de Leah. La fillette se réjouit de la venue de son grand-père qu’elle ne connaît pas. Un soir, en passant dans la chambre du vieux monsieur, Leah aperçoit dans un cadre une vieille photo représentant une jeune femme et une petite fille. Intriguée, elle demande des explications à sa maman. Sa mère lui répond que c’est au grand-père de lui expliquer. C’est ce qu’il fait pendant le nouvel an juif.

© Lizano chez Jungle

« Bienvenue papa. » « Ti peux prendre les valises… ji suis fatigué. » Le hall de l’aéroport aurait pu frémir des retrouvailles chaleureuses d’un grand-père et de tout le reste de sa famille, perdu de vue depuis des décennies. C’est bien simple, Leah ne le connaît pas, elle ne savait pas qu’elle avait encore ce grand-père. Alors, passé la colère face au mensonge (par omission) de sa maman, elle a eu envie d’y croire. Elle a vite déchanté. Papy n’est pas gâteau, il est rasoir, il a les traits tirés, le regard obstiné qui semble dire à tout le monde « foutez-moi la paix, je vous emmerde ». Un glaçon! Alors, convaincue qu’elle peut déjà l’oublier, Leah commence à faire quelques sales coups à son aïeul. Paradoxalement, ça va créer le contact.

© Lizano chez Jungle
© Lizano chez Jungle

Avec son trait en apparence naïf mais trituré par l’incompréhension et le vécu de ses personnages, Marc Lizano adapte ici le roman chargé de vécu de Yaël Hassan et passe au-delà de la non-relation primaire pour construire le devoir de mémoire, et commencer d’abord par l’expliquer. Parce qu’aussi mutique et secret soit-il, ce grand-père qui a eu une autre vie avant la maman de Leah ouvre des portes. Si l’adulte sait de quoi il retourne, de la violence d’une extermination, l’enfant-adolescent guère familier de ce qui a mené à la Shoah trouvera ici une approche en douceur mais pas moins prenante.

© Lizano chez Jungle

Usant de sa force symbolique, dans la souffrance de ce grand-père dont rien n’a effacé la douleur, Marc Lizano ne dévoile pas trop les événements qui ont sacrifié la famille de ce vieillard, les fait tenir en deux planches sans entrer dans le détail. Il oeuvre dans l’incomplétude, le mystère morbide (dont la démonstration ne serait pas de l’âge du lectorat visé), mais amorce l’intérêt, le besoin de connaître l’Histoire pour ne jamais (et pourvu que les citoyens de demain soient encore meilleurs que ceux qui attisent la haine et la différence, aujourd’hui) rééditer une telle folie barbare, cassant les familles sur plusieurs générations. Par là, il y a aussi ce leitmotiv: tous les témoignages doivent être entendus, sont bons à prendre, c’est dans la dynamique chorale qu’on appréhende les choses et non en se disant qu’on a soupé des récits de la guerre, que tous se ressemblent. C’est faux, dans le passé comme le présent, et le futur.

© Lizano chez Jungle

À lire chez Jungle.


Djemnah – Les ombres corses

Résumé de l’éditeur : Le jeune Ange Pizarti découvre un dessin qui le met sur la piste d’un mystérieux trésor en Corse. Une quête toute à l’aquarelle, qui plonge dans l’histoire d’un peuple fier, et d’un territoire magnifique,  quand la chasse au trésor tourne à l’histoire de famille. Le héros percera ses secrets, en parcourant la terre ancestrale, qui est aussi celle des deux auteurs.

© Donadille/Reglat-Vizzavona chez Delcourt

Un peu plus de légèreté dans ce monde de brutes avec un dernier album dont je voulais vous parler, toujours dans l’absence de la famille. Djemnah, du nom d’un bateau échoué à proximité du Cap Corse, est au carrefour des courants : drame familial, romance, histoire, aventure, chasse aux trésors à la Da Vinci Code et merveilleuse ballade entre les villages pittoresques, la nature luxuriante et la si belle Méditerranée. Ange Pizarti, pourtant, n’y avait jamais mis les pieds. Alors qu’il était trop en avance pour un rendez-vous avec un client qui l’avait mandaté pour trouver une relique d’un journal corse, voilà qu’en tombe, suite à la maladresse de son voisin de banc, un dessin qui va l’envoûter. Comme la légende dont il est doté. « Djemnah, je t’imagine  au pied de la tour génoise. Tant de mystère et un trésor en toi. Protège-le. 7 juillet 1918. » Pris aux yeux et au coeur, qu’il doit avoir net, Ange s’envole pour la Corse. Il n’avait rien prévu de ce week-end-là.

© Donadille/Reglat-Vizzavona chez Delcourt

Et c’est en étranger qu’il arrive sur l’Île de Beauté, aussi vrai que ses racines soient pourtant là, son père n’en est pas plus familier. La faute aux aïeux, trop vite disparus. Trois jours pour rattraper une vie, des vies métropolitaines, est-ce tenable? D’autant qu’il a le mystère de ce portrait à résoudre. Les pistes s’entrecroisent mais, heureusement, au fil de ses pérégrinations, il semble qu’il y a du monde qui se presse au portillon pour l’aider. À commencer par le curé et la ravissante professeure d’Histoire qui l’aide à l’église. Heureux hasard ou dessin caché, infernal ou bienveillant?

© Donadille/Reglat-Vizzavona chez Delcourt

En osmose, Philippe Donadille et Patrice Réglat-Vizzavona raccrochent un terrible naufrage, véridique, à une histoire romanesque qui permet à son héros de trouver un sens à sa vie et de un supplément d’âme aux vieilleries qu’il chine. À son père, aussi, avec lequel il était en froid. Le tout sous le regard de ce qu’il reste d’un Napoléon ayant fui la Corse il y a un bon bout de temps. Traumatisé par les sagas de l’été télédiffusées, on craignait le pire, il n’en est rien. Entre simplicité et complexité des relations humaines et des méandres de l’Histoire, les deux auteurs signent une oeuvre miraculée et naturelle, là où il aurait été facile de s’engager dans la voie du superficiel. C’est beau, chargé de vécu et d’ambiance, pour finalement trouver l’essentiel. Pas forcément celui auquel on s’attendait et tant pis si, en conclusion, le monde ne bénéficie pas de la révélation du secret tant convoité.

© Donadille/Reglat-Vizzavona chez Delcourt

À lire chez Delcourt.

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