La Science-fiction, vaste territoire de réflexion et d’action, même si l’apesanteur a parfois comme boulets des enjeux qui dépassent l’espace

© Milburn chez Fantagraphics

La science-fiction, voilà un genre qui continue de faire rêver les auteurs de toutes parts, avec réussite ou non mais toujours une possibilité de créer. Encore plus quand on oeuvre dans le Neuvième Art qui, je le dis et le répète, permet de rêver en couleur et en vrai tant il suffit d’un crayon, d’imagination et d’un savoir-faire à sa portée. Budget illimité. Grands éditeurs comme émergents s’y essaient, dans des registres très différents. La preuve par trois avec L’emprise, Safari Rouge et Hypnos.

© Schmitt/Pâques/Dobrynine/Rome chez Weyrich

L’emprise, une épidémie au premier contact, une course-poursuite pour l’affrontement

© Zakine/Bé chez ABA

Résumé de l’éditeur : Sam Baumann mène une vie à peu près tranquille. Jusqu’au jour où il est enlevé par une Organisation scientifique secrète qui lui injecte un virus expérimental et le laisse en liberté surveillée. Parmi tous les individus infectés, il est le seul à résister aux effets de ce virus. L’Organisation va alors tout faire pour le récupérer et tenter de comprendre cette anomalie. Sam, lui, va tout tenter, non seulement pour échapper aux griffes de ses ravisseurs, mais aussi pour se débarrasser du virus qui lui a été inoculé. Dans le Tome 2, L’Affrontement, Sam Baumann se retrouve bien malgré lui au cœur d’un conflit entre deux clans extraterrestres. Pour les uns, il est un atout, pour les autres, une menace.

© Zakine/Bé chez ABA

Le ciel d’un désert « cassé » pour laisser entrevoir une cité futuriste ou deux héros qui courent du mieux qu’ils peuvent (pas facile quand on a des talons, mademoiselle) dans ce qui semble être une zone industrielle. Pas de doute, en voyant les couvertures, c’est entre notre monde et un autre que se déroule L’Emprise de l’auteur complet Jean-Marc Zakine (avec les couleurs de Thierry Bé) publié aux éditions ABA Academy (qui se définit comme « ASBL à vocation sociale qui rapproche les artistes entre eux et avec leur public, crée des liens entre les communautés francophone et néerlandophone, et dans les pays proches que la diversité belge fascine. De soirées et festivals en séances de dédicaces, ABA Academy rassemble les créateurs – d’écrits, de dessins, de paroles ou musique – avec leurs fans. C’est aussi une maison d’édition pour œuvres à tirage modeste ») après avoir vécu la faillite de Sandawe.

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Et c’est sur un pauvre gars, dont rien ne dépasse du moule que la société lui impose, que l’auteur a jeté son dévolu pour le premier contact. Un jour, alors qu’il rentre chez lui, tout devient bizarre, son quotidien est flou, s’y invitent des images plus ou moins furtives d’un monde qui ne ressemble pas au nôtre, parallèle ou à des années-lumière d’ici? Et s’il doit lutter contre ses visions, avant d’espérer guérir, il doit échapper à l’armada venue d’ailleurs lancée à ses trousses pour il-ne-sait-quelle-raison, avec des armes sophistiquées mais parfois rien ne vaut un bon bourre-pif! Et quand on croit l’accalmie venue, qu’on est revenu sur le plancher des vaches, c’est reparti pour un deuxième tome qui poursuit le premier, auto-conclus, et qui permet donc d’aller dans d’autres directions et horizons. Pour ne pas refaire la même histoire tout en continuant à parler de virus, d’extra-terrestres (un peu reptiliens), de choix entre raison et guerre, et de l’infini que nous ne connaissons pas.

© Zakine/Bé chez ABA
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En 54 et 55 planches, Jean-Marc Zakine livre là une chouette incursion dans la science-politique-fiction, dans des circonstances qui nous son à la fois familière (depuis le Covid) et tout de même lointaine. Il y a ce qu’il faut de rebondissements, de surprises, de coups durs, pour nous tenir en haleine avec des enjeux terrestres qui vont plus loin que notre couche d’ozone. Au fil des planches, l’auteur joue d’un classicisme qui prête parfois au simplissisme et se heurte à ses limites mais bonifie au fil des aventures que le héros, Sam, doit se coltiner. Tout n’est pas parfait mais tient la route et donne accès à un récit original, intimiste même au-delà des enjeux globaux. Une histoire qui demande de l’attention tant elle a été creusée dans ses fondements scientifiques et anticipatifs. Un bon moment.

© Zakine/Bé chez ABA
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Safari rouge, pour aller plus loin vers l’extérieur, encore faut-il être bien en intérieur

© Schmitt/Pâques/Dobrynine/Rome chez Weyrich

Résumé de l’éditeur : 2080, l’équipage du vaisseau Octopus est en route depuis la Terre pour la planète Mars. La mission est simple : découvrir la cause d’un incident majeur qui a eu lieu sur l’une des bases martiennes. Mais durant leur enquête, les passagers du vaisseau découvrent qu’une organisation transhumaniste a l’intention d’exploiter Mars à des fins fallacieuses. Détournés de leur objectif initial à plusieurs reprises, les membres du groupe au demeurant hétéroclite n’auront d’autre choix que de s’entraider et de lutter, depuis l’espace, contre ceux qui les y ont envoyés et qui ont entre leurs mains le pouvoir de les ramener sur Terre… ou de les laisser là.

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Avec Safari rouge, pas besoin d’adjuvant pour aller dans l’espace, nous y sommes. Dans un futur proche mais aussi lointain (bien futé celui qui pourra dire à quoi ressemblera notre Terre dans soixante ans), notre planète bleue est une poudrière, selon les échos qui nous parviennent des visioconférences, et l’avenir est plus que jamais ailleurs, parmi les étoiles, la voie lactée. Ce pourquoi une équipe a été mise sur pied pour une mission un peu nébuleuse et dans laquelle chacun des participants met ses envies, ses espoirs, quitte à ce qu’ils soient radicalement différents, divergents.

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Il y a à bord du vaisseau Octopus, Handy le robot à intelligence artificielle, Andrei l’énigmatique androgyne, Umli l’humaine et Fyodh le surhomme, augmenté technologiquement. Leurs caractéristiques et caractères, leurs vécus, par bribes, c’est en cours de mission que le lecteur est amené à les appréhender. Les auteurs nous font prendre cette odyssée en cours et nous apprennent sur le tas la mécanique, la technologie, les tensions… Sur le tas, comme le travail combiné des dessinateurs Ava Dobrynine et Thomas Rome qui, sur le storyboard du plus expérimenté Olivier Pâques (Loïs et ses voyages, dans l’univers de Jacques Martin, qui doit ici donner l’impulsion pour reconstruire ce qui n’a pas encore été inventé), semblent faire leurs armes, avec des erreurs de jeunesse, des personnages « un peu trop gentils » et dont les corps sont trop soulignés.

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Mais, au fil des pages et surtout dans le deuxième tome, l’aspect graphique évolue bien, tandis que les décors font la vraie force de ce début de série, de même que la manière dont est habité le vaisseau. Pas facile de varier les angles dans un espace aussi réduit (même s’il s’ouvre sur l’infini), en huis clos, mais les auteurs y arrivent bien, ne nous lassant jamais et offrant aux personnages la possibilité de s’évader dans l’endroit réaliste ou complètement fantaisiste de leur choix. Seulement, les vacances ne durent jamais longtemps.

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Au-delà du dessin qui donne des airs « teenagers » à cette saga, de même que les piques que se lancent les qu’on ne s’y méprenne pas, les enjeux développés et les explications de la technique exigent une lecture à tête reposée. Cette histoire a nécessité un vrai travail de recherche et développement (de riches dossiers making-of en attestent), qui crédibilise l’action et les (més)aventures du team mais a parfois tendance à nous perdre (encore plus quand l’aspect narratif des double-pages est confus, que le lecteur ne sait plus dans quel sens lire). Les auteurs et, encore plus, le scénariste Didier Schmitt, une sommité puisqu’il est « coordinator for human and robotic exploration » au sein de l’Agence spatiale européenne, ne laissent rien au hasard, point de vue machines (caractérisées par des noms et des similitudes avec les insectes). Le hasard est pourtant bien là, dans les mains des humains, de leurs émotions et leurs objectifs, des organismes pour lesquels ils roulent leur bosse, le relationner a de quoi rendre explosif l’ambiance à bord et « hors-bord ». Car les personnalités s’entrechoquent et mettent parfois tout ce petit monde en sursis. Avec les deux premiers tomes de cette saga, les auteurs prennent leur temps mais rythment bien de surprises et retournements de situation (normal en apesanteur) leur récit. Il y a à boire et à manger, c’est parfois lyophilisé, mais Safari rouge fait honneur à son nom et nous faire découvrir des facettes inattendues et crédibles d’une épopée sur orbite, prise entre enjeux individuels, scientifiques, économiques, publicitaires.

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Hypnos, paradoxal système exta-solaire

© Milburn chez Sarbacane

Résumé de l’éditeur : Voilà une décennie que la planète océane, Hypnos, a été transformée en station balnéaire très prisée pour l’élite terrienne. Les ultra-riches commencent même à s’y installer pour de bon, anticipant la crise climatique qui se profile sur Terre. Alors, quand l’opportunité d’y travailler pour un an est offerte à Jo Sparta, une jeune artiste branchée américaine, c’est la chance de sa vie. Sa mission : concevoir une oeuvre d’art spectaculaire qui sera présentée lors du lancement du premier sommet mondial à Hypnos, où se réuniront les hommes politiques et les businessmen les plus puissants de la Terre. En arrivant sur l’exoplanète, Jo est fascinée par tout ce qu’elle y voit : l’océan à perte de vue, l’architecture, mais aussi l’énigmatique et séduisant Ian Watts, un artiste qui vit là, luxueusement, depuis quelques années. Mais à mesure que le projet avance, Jo va peu à peu découvrir la face sombre et la vocation véritable de ce paradis pour riches, la conduisant à un dilemme éthique terrible…

© Milburn chez Sarbacane

Je conclus cette chronique avec un roman graphique de Lane Milburn, venue du Kentucky, et qui signe cette couverture très remplie et mystérieuse à la fois. La Terre, une autre Terre, une héroïne qui a le regard vers le haut, en adoration, et autour de ce triangle des bas-fonds marins. L’art du paradoxe, alors que l’autrice donne à Jo la chance de sa vie : s’envoler pour Hypnos, la planète océane. Ce trésor que les explorateurs de l’espace ont enfin mis au jour et qui permet résolument de songer à une vie au-delà de la Terre en décrépitude. La preuve certains y passent déjà leurs vacances ou s’y rendent en voyage d’affaires. Là-haut, c’est le grand luxe, le retour d’une innocence qui veut qu’on puisse tout recommencer de la même manière, ailleurs, excès compris. Imagination incluse, car les artistes ne sont pas les derniers à être invités dans ce « Port-Salut ». Outre les bâtiments et discothèques qui commencent à y voir le jour, il faut habiller cette planète encore modeste, la rendre clinquante, la décorer. Il y a une infinité de possibilités. Et avec les technologies modernes, c’est du no limit. Un rêve éveillé.

© Milburn chez Sarbacane

Mais est-ce bien raisonnable ? Bien sûr, à l’annonce de sa sélection exceptionnelle, Jo a été enjouée, mais à l’heure du départ, peut-être déchante-t-elle un peu? Même si ça fera beau sur son CV, qu’elle trouvera peut-être l’amour… De toute façon, peut-on avoir le contrôle du destin et sur les choses qu’on prétend immuable?

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C’est dans l’exploration de ce que Jo a dans le coffre et le moteur, dans les relations qu’elle noue aux autres protagonistes, qui s’encombrent souvent de moins de questionnements existentiels et d’enjeux pouvant être fatals, que Lane Milburn imagine un monde d’après qui n’a pas pris conscience des erreurs d’avant. Les personnages restent les mêmes, ceux qui ont les moyens et le pouvoir, ceux qui veulent s’enrichir toujours plus et cachent leurs sombres desseins sous les strass, la drogue, l’ivresse et les paillettes. Mais Jo entend garder le contact avec la terre. Entre émerveillement d’un paysage fantasmagorique et horreur de ce qu’il recèle, Lane Milburn incarne, dans ses décors sensoriels, des personnages qui sont déjà des fantômes, tout en jaune, là sans être là, parties immergées de l’iceberg, qui n’ont pas tout à fait conscience de ce à quoi, individuellement, ils mènent l’humanité. Le spectacle promis se veut écolo-centré, ode à la puissance de la nature volcanique mais son clou ne serait-il qu’une manière de favoriser l’ethnocentrisme? Donner de sa personne, de son art et de son âme, cela en vaut-il la chandelle ou le sacrifice?

© Milburn chez Sarbacane

Anticipation, course-contre-la-montre et le monde tel qu’il court sot, questionnement intime et universel, Hypnos nous laisse sur notre faim, sa fin ouverte, mais a ce côté fascinant et dérangeant qui fait mouche et secoue. Avec une vraie patte et des effets spéciaux de toute beauté qui dépassent le papier. Et puisque la clé est détenue par un personnage qui ne sait plus où il en est, instable et chahuté, tout demeure incertain. Audacieux.

© Milburn chez Sarbacane

© Zakine/Bé chez ABA

Série : L’emprise

Tome : 1 – Premier contact et 2/2 – L’affrontement

Scénario et dessin : Jean-Marc Zakine

Couleurs : Thierry Bé

Genre : Anticipation, Science-fiction

Éditeur : ABA Academy

Nbre de pages : 62

Prix : 16€

Date de sortie : le 12/07/2021


Titre : Safari rouge

Tome : 1 – Octopus et 2 – Théia

Scénario : Didier Schmitt

Storyboard : Olivier Pâques

Dessin et couleurs : Ava Dobrynine et Thomas Rome

Genre : Science-fiction

Éditeur : Weyrich

Nbre de pages : 120

Prix : 19,50€

Date de sortie : le 10/11/2020


Titre : Hypnos

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Lane Milburn

Traduction : Julia Thévenot

Genre : Psychologique, Science-fiction

Éditeur VF: Sarbacane

Éditeur VO : Fantagraphics

Nbre de pages : 192

Prix : 25€

Date de sortie : le 02/03/2022

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