Waco Horror et Cynthia Ann « Naduah » Parker : deux terribles drames de différences, toujours au Texas mais entre deux mondes incapables de s’accepter

© Vidal/Sorel

Avec l’intensité des destins qui se succèdent et la diversité des propositions graphiques pour les mettre en valeur, la collection Karma de Glénat (dirigée par Aurélien Ducoudray qui joue les intervieweurs des auteurs, en fin d’album) continue de s’enrichir d’albums qui sont autant de témoins d’époques qui rendent la vie difficile à leurs héros. Parce qu’ils cultivent la différence, l’intense volonté d’être soi sans se compromettre face à ce que voudrait la majorité parfois mal aiguillée. Faisant converger les combats des sufragettes avec celui pour l’égalité des droits civiques et l’égalité entre les « races » (dénomination que certains ont instituée), Clément Xavier, Lisa Lugrin et Stéphane Soularue reviennent ainsi sur la tragédie de Waco, et le massacre en règle par toute une ville du jeune Jesse Washington. Séverine Vidal et Vincent Sorel, eux, côtoient Naduah, née Cynthia Ann Parker, enlevée deux fois, une fois par les Comanches, une fois par les rangers. Un aller-retour terriblement difficile.

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© Lugrin/Xavier/Soularue chez Glénat

Résumé de l’éditeur : 1916. Dans une Amérique encore ségrégationniste, Elizabeth Freeman est une suffragette énergique connue pour ses conférences médiatiques et son engagement en faveur des droits des femmes. Tout aussi combatif, son ami le sociologue afro-américain W. E. B. Du Bois, qui lutte pour les droits civiques et l’égalité, s’inquiète de la disparition troublante de Jesse, un adolescent qui travaillait dans les champs de coton à Waco, au Texas. Après avoir été interrogé par le shérif pour une affaire de meurtre, il semble s’être volatilisé dans la nature. Du Bois suggère à Elizabeth de se rendre au Texas pour y mener discrètement son enquête. Prétextant une conférence, elle est accueillie chaleureusement dans cet État qui se veut progressiste. Jesse Washington ? Oui, on le connaît : un féminicide l’a conduit derrière les barreaux… mais encore ? De fil en aiguille, Elizabeth découvre le sort tragique de cet homme ainsi que les photographies de l’horreur : celles qui détaillent les sévices endurés durant son lynchage et distribuées en ville… sous forme de cartes postales ! Bientôt, la curiosité de la suffragette éveille les soupçons des habitants de Waco, bien décidés à conserver dans l’ombre leur terrible secret.

© Lugrin/Xavier/Soularue chez Glénat

Il y a quelques mois, avec Albertine Ralenti, la paire Clément Xavier – Lisa Lugrin publiait Jugisuffragettes, les Amazones de Londres, en 1910. Le combat continue quelques années plus tard, sur un autre continent, avec la petite soeur américaine du mouvement anglais Elizabeth Freeman (une femme blanche portant le même nom que l’Afro-Américaine qui, 130 ans auparavant, fut la première esclave à gagner un procès pour liberté). Une conférencière-journaliste qui n’avait pas peur de se mettre dans l’illégalité pour justement faire bouger les lois. Choquer pour que ça ne choque plus. Comme embrasser, sur la bouche ce Dr Du Bois. Oui, ce Noir arrivé (avec son chauffeur blanc! ça rappelle le film Green Book) en retard et en provoquant l’indignation de tout le public blanc dans l’enceinte du magnifique théâtre où Freeman tenait sa conférence. Sacrément burné.

© Lugrin/Xavier/Soularue chez Glénat

C’est ce sociologue qui enverra Elizabeth à Waco, au Texas, ville dans laquelle les esprits racistes ont été galvanisés par une sinistre et inextricable affaire. Inextricable parce que mêlant les ambitions personnelles et politiques de certains protagonistes, la lâcheté, le mouvement de foule même s’il doit prêter à l’inhumanité, et la manière dont les enfants héritent de cette haine quitte à les dessiner, à diaboliser qui n’a pas la même couleur qu’eux. Appareil photo dans les mains et un bon prétexte sur les lèvres, Elizabeth mènera l’enquête tant sur la chronologie des faits qui menèrent Jesse Washington à la corde, non sans avoir été torturé, brûlé, etc. que sur les faits dont le martyr s’était rendu (ou non) coupable. Quitte à ce que ça aille à l’encontre des convictions de la militante, capable néanmoins de se transcender pour aller au bout de son reportage, quitte à trouver une fin prématurée à sa vie. Parce qu’ici les femmes qui trempent dans des affaires d’hommes… Encore plus s’il y a des petits secrets qui ne doivent pas sortir de Waco…

© Lugrin/Xavier/Soularue chez Glénat

Malgré très peu d’alliés, et parfois certains de circonstances biaisées (la fin de cette histoire se terminant en pied de nez à la bêtise humaine), Elizabeth ira jusqu’au bout, ne lâchant pas l’affaire et contribuant à clouer au pilori non pas les Afro-Américains mais leurs tortionnaires, nourris de l’imaginaire d’un film comme Naissance d’une nation.

Faire un album manichéen aurait sans doute été le meilleur des hommages à ces criminels, impensable. Le trio d’auteurs y échappe avec brio en montrant les rouages d’un phénomène de société qui consiste à haïr avant même de faire ses propres expériences. Il y a beaucoup de sensibilité dans cet album qui contient bien l’horreur dans ses pages (les plus dures? ces dessins naïfs mais tellement criants, de la vérité inculquée, réalisés par des enfants, éduqués dans la normalité de ce genre de lynchage) mais est sauvé par le jusqu’au-boutisme de son héroïne. Stéphane Soularue cultive une esthétique vintage, datée, tout en réussissant à la mettre au goût du jour, en ne laissant pas oublier que des crimes raciaux il y en a encore tous les jours dans le monde. Le dessinateur-coloriste se sert d’un classicisme apparent, aquarellé et crayonné, pour mieux amener ses fulgurances, les cauchemars de son héroïne, rêvés ou véritablement vécus, avec une ambiance de plus en plus oppressante et inquiétante. Crayons, encres et couleurs font corps avec l’engagement de cet album dont on ne ressort pas indemne.

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Naduah, Cynthia Ann Parker, coeur enterré deux fois

© Vidal/Sorel chez Glénat

Résumé de l’éditeur : En 1836, au Texas, Cynthia Ann a 9 ans quand ses parents sont tués par un raid comanche. L’enfant survit à l’attaque mais est capturée. Vingt-quatre années passent, Cynthia Ann vit librement aux côtés de cette tribu qu’elle considère dorénavant comme sa famille. Quand en 1860, elle est ramenée contre son gré à Jacksboro, elle laisse derrière elle un foyer, un homme et des enfants. Celle qu’il faut dorénavant appeler Naduah est traitée comme une prisonnière et non comme une invitée par les Texans. Pourtant, dans les journaux, la réalité est déformée. On se félicite et se vante d’avoir sauvé une femme innocente des griffes des terribles sauvages. Malgré elle, Cynthia Ann devient le symbole fédérateur d’une nation qui l’a privé des êtres qu’elle aime…

© Vidal/Sorel chez Glénat

La squaw aux yeux clairs, c’est Naduah. Cent ans avant les horreurs de Waco, mais aussi au Texas Il y a fort à parier que vous ayez déjà entendu parler de son destin complètement fou, dramatique à certains égards mais pas que. Naduah, c’est Cynthia Ann Parker, victime collatérale de la guerre ouverte entre « cow-boys » et indiens. Pas plus haut que trois pommes et déjà orpheline, Cynthia Ann fut embarquée par les Comanches, avec lesquels elle continua d’être élevée, selon d’autres principes, c’est certains, que ceux de l’homme blanc.

© Vidal/Sorel chez Glénat

Ce qui ne l’empêcha pas de trouver une seconde famille, des amis, de trouver son bonheur, d’être libre et de devenir la femme du chef. Mère aussi. Jusqu’au jour, où telle Tarzan, mais dans une version moins romantique, elle fut à nouveau prise, par les Rangers cette fois, et ramenée à ce qu’ils disaient être la civilisation. Mais la vie, c’est ce qu’on en fait, à travers les tempêtes, on ne rattrape pas le passé et on ne l’efface pas. Pourtant, dans ce qu’on dit être chez elle, on ne se résigne pas à l’appeler Cynthia Ann. Comme si Naduah n’existait pas et ne pouvait plus disposer de son destin, de son intense liberté.

© Vidal/Sorel chez Glénat

Bien sûr, dans cet album dont la couverture montre toute la détermination de leur héroïne malgré elle, Séverine Vidal et Vincent Sorel donnent la parole à Naduah, mais pas que. Si celle qui fut la mère du chef comanche Quanah Parker devait forcément raconter son expérience d’elle-même, sans doute lui fallait-il un coup de pouce pour sortir de son mutisme. Il faut dire que, de toute façon, entre les quelques membres de sa famille, la première, qui sortaient d’on ne sait où et ne respectaient pas la femme qu’elle était devenue, bien plus que sauvage, personne ne l’écoutait. C’était sans compter Anabel, la fille du Texas Ranger qui avait la garde de la Comanche en attendant l’arrivée de ses « tuteurs ».

© Vidal/Sorel

Cette petite fille rousse, libre comme l’air, aventureuse et n’ayant pas froid aux yeux, va nous permettre d’avoir le témoignage de première main de Naduah. Bien moins consensuel que la propagande de la gazette locale qui a même eu le toupet de rédiger une fausse interview… Dans la complicité de ces deux copines qui ne le seraient jamais devenues en d’autres circonstances, dépassant l’aspect exotique de la situation, la jeune fille et la Comanche aux plusieurs vies, bien malgré elle, noue un dialogue de femme en femme. Que le dessin de Vincent Sorel retranscrit de manière enfantine, mais précise. Cet album fait un peu comme si nous étions dans la tête d’Anabel s’imaginant en direct la fresque intime que Naduah lui raconte. C’est sans doute là le ton graphique le mieux approprié pour faire ressentir l’histoire exceptionnelle de cette témoin de la violence des Hommes entre eux. Et ça n’enlève en rien la puissance des scènes de fureur dans lesquelles Naduah est prise mais qui fondent sa liberté ou son emprisonnement. Doux et chaleureux, mais capable tout de même d’ombres pour entraver les libertés de chacune de ces deux héroïnes, ce roman graphique réussit son partage d’expérience, avec de la spontanéité et là aussi des leçons à tirer pour plus d’harmonie entre ces peuples qui ne devraient en faire qu’un: l’Humain. Retrouver une âme d’enfant et concrétiser les utopies de celui-ci, plutôt que de sombrer dans le paternalisme, ça peut faire des miracles et éviter bien des horreurs.

© Vidal/Sorel chez Glénat

Titre : Waco Horror

Sous-Titre : Elizabeth Freeman, l’infiltrée

Scénario : Lisa Lugrin, Clément Xavier

Dessin et couleurs : Stéphane Soularue

Genre : Biographie, Drame, Enquête

Éditeur : Glénat

Collection : Karma

Nbre de pages : 168

Prix : 22€

Date de sortie : le 20/04/2022

Extraits : 

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Titre : Naduah

Sous-Titre : Cynthia Ann Parker, coeur enterré deux fois

Scénario : Séverine Vidal

Dessin et couleurs : Vincent Sorel

Genre : Biographie, Documentaire, Drame

Éditeur : Glénat

Collection : Karma

Nbre de pages : 128

Prix : 22€

Date de sortie : le 09/03/2022

Extraits : 

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