Albert Londres doit disparaître, c’était sans compter Borris et Kinder qui reconstitue son naufrage japonais et redonnent noblesse au métier de journaliste

© Kinder/Borris/Follet chez Glénat

Au-delà d’un prestigieux prix international récompensant un travail journalistique et portant son nom, tout le monde ne connaît pas Albert Londres, sa biographie, son incorruptibilité, ses enquêtes journalistiques minutieuses dans des lieux où n’importe qui ne se risque pas. Sa fin tragique aussi dans des circonstances mystérieuses, titanicesque, secrètes? Dans un album d’une classe folle, Frédéric Kinder (revenant, au scénario uniquement, près de 20 ans avec son Tour de force, même s’il semble avoir fait des essais graphiques pour ce nouvel album) et Borris (qui nous avait fait forte impression avec Charogne) proposent un scénario pour le début et la fin de ce dernier reportage avant de raccrocher. Pas comme Londres l’avait imaginé. RIP sacré bonhomme.

© Kinder/Borris/Follet
© Borris

Résumé de l’éditeur : Quand, en décembre 1931, Albert Londres embarque pour la Chine, nul ne sait vraiment ce qu’il part y faire. Aucun journal ne l’y a envoyé et ses concurrents se demandent ce qu’il va bien pouvoir rapporter comme scoop alors que Shanghai est au cœur du conflit sino-japonais. Après ses reportages qui ont fait grand bruit sur le bagne de Cayenne, sur la traite des Blanches en Argentine ou sur le traitement indigne des internés en hôpitaux psychiatriques, c’est un trafic d’armes et d’opium qu’Albert Londres va mettre au jour en Asie. Mais les révélations que s’apprête à faire le journaliste, « de la dynamite » de son propre aveu, dérangent en plus haut lieu, à commencer par l’amirauté de la Marine française, qui est impliquée dans ce trafic (qui sera connu plus tard sous le nom de French Connection !). Aussi, sa disparition dans le naufrage du Georges Philippar à son retour de Chine en mai 1932 laisse planer le doute sur le caractère accidentel de sa mort. Surtout quand on sait que ses amis, les époux Lang-Willar à qui il s’était confié sur le contenu de son reportage, vont périr accidentellement avant de pouvoir faire éclater au grand jour ce scandale d’État.

© Borris
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Arrêtons-nous avant tout sur la couverture de cet album, qui raconte déjà tellement de chose dans l’impressionnisme de cette scène portuaire (sans voyage retour) et l’expressivité d’un regard (incarné par un oeil unique) et d’une cigarette au bout des lèves. Il y a déjà de la tension, de la méfiance mais aussi une sérénité dans ce ciel rouge, entre deux eaux, avant que les choses se gâtent. Par la guerre, ses espions et les arrangements politiques peu fréquentables. Londres, lui, est français (hé non, pas anglais, sinon on l’appellerait London) mais, peu importe la nationalité, c’est un citoyen d’un monde qu’il espère humblement sauver du précipice et du carnage. Un reporter humain confronté à une profession qui demande du temps et des sacrifices et a vite fait de vous remiser si vous faites un faux pas, qu’un reportage n’a pas le succès espéré. Autres temps, à quoi mesure-t-on une réussite dans les journaux ? Au succès des crieurs de rue? Alors, Londres repart pour un baroud d’honneur.

Il a décidé de mettre sur pause sa carrière mais le voilà donc engagé dans ce qui est peut-être l’affaire de sa vie, ses plus grosses révélations géopolitiques. S’il a trouvé quelques amis à bord du bateau qui l’entraîne pour la Chine, qu’une vieille connaissance l’attend sur place, force est de constater qu’Albert est plus que jamais seuls, loin des siens, au sein d’une civilisation qui semble changer de paradigmes. Les lignes bougent et les profondeurs font jaillir de nouvelles puissances. Mafieuses, trafiquantes. Aux ramifications très importantes. Albert Londres procède à tâtons, découvrant peu à peu l’ampleur du sujet qu’il couvre, mot à mot dans son journal intime avant d’en faire des articles.

© Borris
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Mais il s’avère très vite qu’Albert Londres est suivi, pris en tenaille par les dangers et les doubles jeux. Résolument, cette enquête s’avère coriace à mener. Nonante ans après l’histoire qu’ils nous racontent tout en l’inventant, et en se fiant à leur intime conviction, Frédéric Kinder et Borris réussissent un album qui suinte par tous les pores de son papier l’ambiance malsaine de ce voyage (les couleurs de Brice Follet font corps avec le travail de Borris, c’est fou), au péril de la vie de son héros, malgré lui, jusqu’au-boutiste. Une profession de soi et un sacré modèle à prendre en exemple à l’heure des infos rapides et pas assez vérifiées.

© Kinder/Borris/Follet chez Glénat
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Croisant Histoire, espionnage et intimisme, les deux auteurs réalisent une fresque, font se rencontrer les personnages, parfois forcés de se trouver sur le chemin de l’autre camp, mais garantissent aussi des retournements de situation. Albert Londres n’est pas le seul à se rendre compte de l’importance du scoop qu’il… ne fera jamais éclater. Drame humain, téléguidé par de plus hautes instances, et histoire mondiale se rejoignent dans cet album plein de nuances et de suspense. On regrette évidemment le peu de parutions signées Borris à se mettre sous la dent, mais si c’est pour qu’il peaufine l’artisanat de livres comme celui-ci, ça vaut la peine. Quelle intensité.

© Kinder/Borris/Follet chez Glénat

Titre : Albert Londres doit disparaître

Récit complet

Scénario : Frédéric Kinder

Dessin : Borris

Couleurs : Brice Follet

Genre : Biographie, Docu-fiction, Espionnage, Polar, Reconstitution historique

Éditeur : Glénat

Collection : Treize étrange

Nbre de pages : 104

Prix : 17,50€

Date de sortie : le 11/05/2022

Extraits : 

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