Brice Bingono imagine un Paris futuriste mais sans rêve ni imaginaire depuis que la dictature a mis à l’index toute lecture: « moi non plus, je ne m’attendais pas à ça! »

© Durpaire/Bingono/Scarlett chez Glénat

Un monde sans livre, vous l’imaginez, vous? Bon, au vu du nombre d’auteurs et d’albums qu’ils étaient prêts à dédicacer au festival d’Hanret, comme Brice Bingono et Le dernier livre, ce n’est pas pour tout de suite, et tant mieux. Car écrire, partager des connaissances et des ressentis, mettre en valeur des alphabets, des mots, des phrases mais aussi des photos, des dessins, sans limite, c’est vecteur de liberté. Ce n’est pas pour rien qu’au fil des époques, des index et des autodafés ont eu lieu. Dans un Paris futuriste et despotique, où des enfants disparaissent étrangement et où les parents mènent l’enquête, jusque dans les bas-fonds à la poursuite d’une armée de… V comme Victor Hugo, François Durpaire et Brice Bingono poussent le curseur plus loin et imaginent un monde masqué et où l’on veut abolir les textes, mettre en place un système de langage universel et appauvri, consensuel. Un OVNI qui passe de l’anticipation au docu-fiction en fournissant aux lecteurs, en âge d’aller à l’école ou plus âgés, une liste de chefs-d’oeuvre de la littérature. Interview avec le dessinateur Brice Bingono.

© Durpaire/Bingono/Scarlett chez Glénat

Bonjour Brice, ceci n’est pas votre dernier livre, loin s’en faut, mais comment ce projet vous est-il arrivé dans les mains?

À l’époque, en 2019, je sortais de Jackal, histoire que j’avais réalisée avec Philippe Tirault, dans la collection Flesh and Bones. J’avais un autre projet, un scénario en construction que j’avais proposé à Philippe Ory, mon éditeur, qui ne l’avait pas trouvé suffisamment abouti mais qui avait un projet de scénario pour moi, dans la science-fiction. C’est comme ça que j’ai commencé à travailler avec François Durpaire (ndlr. à qui l’on doit la trilogie La Présidente mais aussi Elyzée), que j’ai seulement rencontré fin 2021, avant la sortie du livre. Nous avons beaucoup discuté par visio-conférence.

Jackal © Thirault/Bingono chez Glénat
© Durpaire/Bingono/Scarlett chez Glénat

C’est un album particulier, qui nous entraîne dans une tout autre direction que celle qu’on imaginait.

C’est vrai, moi non plus, je ne m’attendais pas à ça. Je pensais me retrouver face à un scénario assez classique de science-fiction, c’était oublier que François Durpaire est un professeur très pédagogique, avant tout. D’ailleurs, je me retrouve confronté à beaucoup d’enseignants en dédicaces qui ont envie d’utiliser cet album dans leurs cours.

On part donc d’une société futuriste mais pas trop pour aboutir dans une sorte de docu-fiction, non, expliquant l’histoire du Livre?

C’est un peu ça, oui. J’ai beaucoup apprécié réalisé cet album. Initialement, il y avait beaucoup plus d’aspects pédagogiques. L’éditeur a eu peur que ce côté prenne le pas et nous a chargés de rajouter des scènes d’action, des dialogues. Avec François, nous avons formé un duo très fusionnel. Un album pareil, il faut être pleinement à deux pour en venir à bout, sinon ça ne fonctionne pas. François est quelqu’un de très gentil.

© Durpaire/Bingono/Scarlett chez Glénat

Et graphiquement?

Je suis parti sans savoir trop comment mettre en image cette histoire. J’ai commencé avec une méthode classique, un encrage et du bidouillage avec des lavis pour apporter plus de punch. Mais nous nous sommes rendu compte, après trois planches, que ce n’était pas la bonne manière de faire pour mettre en valeur les détails qu’exigeait ce récit. Je n’étais pas convaincu, la qualité n’était pas au rendez-vous. J’étais poussé dans mes retranchements. Alors, je suis passé au numérique, à Photoshop. J’en connaissais l’essentiel mais c’était la première fois que je réalisais tout un album de cette façon. J’ai fait ma tambouille. Vous savez, chaque auteur a ses astuces, sa palette de brosses et de filtres. J’ai dû trouver les bons assemblages, j’avais plein de calques, je devais en garder l’essentiel.

© Durpaire/Bingono/Scarlett chez Glénat

Le numérique m’a permis d’aller plus vite. D’autant plus que, avec François, nous avions les grandes lignes de notre histoire mais nous manquions d’une fin. Que le Covid nous a apportée. Au-delà de ça, l’épidémie a amené des changements. Dans ce projet qui parlait des multinationales qui nous pourrissent la tête avec les produits de consommation qu’ils ont à vendre, le Covid était intéressant et amenait une chute, la solution pour voir les enfants prendre le pouvoir.

Cet argument scénaristique est arrivé au bon moment mais il m’a obligé à revenir en arrière, sur mon travail. J’avais terminé des planches entières dans lesquelles les personnages avaient bien un casque… mais il fallait désormais leur couvrir la tête d’un masque. C’était nécessaire d’aller plus loin, de montrer le conditionnement à l’oeuvre. Ces modifications, je ne les ai pas accueillies avec le sourire mais je savais qu’elles faisaient sens et remplissaient leur rôle. Sur papier, ça m’aurait pris dix ans. Heureusement que j’avais le numérique!

© Durpaire/Bingono/Scarlett chez Glénat
© Durpaire/Bingono/Scarlett chez Glénat

On peut néanmoins s’y perdre?

Oui. Je m’en suis notamment rendu compte lors de la mise en couleurs de Scarlett. En fonction des calques, de leur positionnement, la lumière n’était pas la même. J’ai donc dû trouver la bonne position avant que les couleurs ne s’invitent.

Les planches sont parfois des illustrations uniques.

C’est vrai, certaines planches ne comportent en fait qu’une case, un dessin unique.

© Durpaire/Bingono/Scarlett chez Glénat

Vous, au fond, êtes-vous un lecteur?

Non, j’utilise les livres lors de mes périodes d’introspection. Ce n’est pas pour me distraire ou pour le plaisir de lire mais pour nourrir mes propres réflexions. Par audiobook, aussi.

Et la BD?

Non plus! J’utilise la BD quand j’ai besoin de voir et comprendre ce que font mes collègues. Je ne suis pas le seul à piocher un peu partout ce qui me plaît pour régurgiter le tout avec ma touche.

© Durpaire/Bingono/Scarlett chez Glénat

Vos maîtres?

Giraud, Mitton, Loisel, ce sont eux qui m’ont fait grandir. Il y a beaucoup de très bons auteurs contemporains mais je ne suis pas forcément attiré par ce que font les nouveaux, c’est une autre école. C’est quand même très séduisant un encrage à l’ancienne.

Cela dit, certains libraires ont gardé cette tradition d’offrir des albums aux auteurs qu’ils accueillent en dédicaces. Alors, de temps en temps, je pioche parmi ceux-là.

Comment avez-vous imaginé la couverture?

Initialement, j’avais proposé une couverture que je garde pour moi, car je pourrais la réutiliser. Elle n’a pas convaincu l’éditeur qui a voulu autre chose. Alors, je me suis concentré sur quelque chose de plus classique, une fenêtre qui s’ouvre sur un espace futuriste.

Comment projette-t-on une ville comme Paris dans le futur?

J’imagine que pour toucher le lecteur, il faut trouver le bon mix entre ce qui est maintenant et ce qui sera plus tard. Si c’est une ville trop barrée, trop lointaine, je ne suis pas sûr que le lecteur ait envie d’y aller. Il faut répondre à la question des gens : quel sera notre futur. Pour attirer l’oeil, il faut trouver le bon dosage pour montrer quelle vision on a de notre futur.

© Durpaire/Bingono/Scarlett chez Glénat

Et, dans le passé, comment êtes-vous devenu auteur de BD ?

J’ai fait une école de cinéma en animation et arts appliqués. J’avais envie de travailler dans la BD mais j’ai touché à tout: jeux vidéo, illustration… J’ai essayé de percer dans la BD pendant deux ans, tout seul. Je ne connaissais pas la structure, l’art du scénario dans ce métier. Mais j’avais une patte graphique remarquée par des éditeurs qui m’ont donné des rendez-vous. Ils m’expliquaient mes points forts et mes défauts. À chaque fois, je repartais avec une pile de BD sur lesquels ils m’avaient conseiller de prêter attention à l’encrage, à la lumière…

© Durpaire/Bingono/Scarlett chez Glénat
© Durpaire/Bingono/Scarlett chez Glénat

Mais aucun projet n’a pris et, en fin de compte, j’en ai eu marre et j’ai commencé à chercher du boulot dans la conception graphique de jeu vidéo. J’ai notamment envoyé un mail au cofondateur de la boîte de production White Bird. J’y suis allé et j’ai rencontré… Benoît Sokal, le directeur. J’ai bien fait un peu de design mais ce qui intéressait Benoît, c’était de me ramener vers la BD, d’y adapter ces jeux vidéo en albums. Au moment où je lâchais le Neuvième Art, il me rattrapait. C’est ainsi que j’ai réalisé ma première série, Paradise.

Paradise © Sokal/Bingono/Bruckner chez Casterman

La suite alors pour vous? Votre scénario personnel mis entre parenthèses?

Non, je travaille sur une histoire fantastique écrite par un scénariste/écrivain. Il y sera question de Napoléon ! Pour ce qui est de mon scénario, je dois le réajuster et je n’en ai pas le temps actuellement. J’ai pris contact avec des personnes qui pourraient m’aider. Je retravaillerai peut-être avec François Durpaire dessus.

Merci beaucoup Brice, et bonne continuation.

Titre : Le dernier livre

Récit complet

Scénario : François Durpaire

Dessin : Brice Bingono

Couleurs : Scarlett

Genre : Anticipation, Docu-fiction, Histoire

Éditeur : Glénat

Nbre de pages : 72

Prix : 16,50€

Date de sortie : le 24/11/2021

Extraits : 

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