François Durpaire: « Avec La Présidente, il s’agissait moins de caricaturer Marine Le Pen que de l’approcher et la côtoyer »

Le 12 novembre 2015, nous étions encore insouciants, bien contents d’être dans les temps pour vous parler d’un livre capital, nous vous présentions la Présidente, bande dessinée de politique-fiction signée à quatre mains (et bien plus en fait) par l’historien et professeur François Durpaire et l’auteur de bd Farid Boudjellal. Qualité et forme étaient réunies pour faire de ce livre, qui place Marine Le Pen au pouvoir en 2017, un grand succès nécessaire et ouvrant les yeux à bien des égards.

Puis le 13 est survenu avec la tragédie que l’on connait et son lot de larmes. Puis les élections régionales et le coup de massue du premier tour. Et le livre, La Présidente s’est arraché tandis que son auteur François Durpaire assiégés d’interviews n’a bientôt plus su où donner de la tête. Pour tout dire, on ne pensait pas qu’il répondrait aux questions d’un petit média comme le nôtre: faute de temps plus que de passion et de réel enthousiasme. Mais c’était sans compter celui sans borne du bonhomme, sa gentillesse aussi. Du coup, on ne s’est pas privés de lui poser bien des questions au détour d’une interview passionnante avec ce passionné qui signe sa première BD entre amour de son pays, militantisme et anticipation soignée d’un cataclysme plus ou moins annoncé.

Bonjour François, il serait bien difficile de passer outre l’actualité. Marine Le Pen au pouvoir en 2017, on n’en est pas si loin ? Vous le craigniez ?

François Durpaire: Oui je pense que c’est tout à fait possible. La progression du FN est à la fois très forte et continue. Nul ne sait où elle s’arrêtera. Certains avancent l’idée d’un plafond de verre pour le FN, mais jusqu’à quand ?

La présidente - Durpaire - Boudjellal - Victoire Marine Le Pen

Peut-on se réjouir de ce que certains ont appelé « la défaite du FN aux régionales » ? Est-ce une réelle défaite ?

François Durpaire: Je ne dirais pas défaite, mais plutôt victoire sans conquête électorale. Certes le FN n’a conquis aucune région. Mais regardons les choses de plus près. Au premier tour, le FN a encore été le premier parti de France en nombre d’électeurs (comme aux européennes et aux départementales). Et même au second tour, comment peut-on désigner sous le terme de défaite le score le plus important du FN de toute son histoire, avec encore 809 500 voix gagnées entre les deux tours ?

Vu que l’histoire se répète, ne risque-t-on pas de voir les Français bouder de plus en plus le premier tour en se disant qu’il y a toujours moyen de rattraper le coup ? 

François Durpaire: Oui surtout que l’on a testé un seul duel : le duel « Extrême-droite »-« Droite ». Or, il n’est pas du tout sûr que le duel « Extrême-droite »-« Gauche » profite autant à la Gauche. Je crois même que dans ce cas là le report de voix ne s’effectuera pas. Imagine-t-on lors des présidentielles un report massif de voix des sympathisants de droite vers François Hollande ? Non, dans le meilleur des cas, ce sera l’abstention.

Peut-on minimiser les chiffres électoraux de ce premier tour des régionales ?

François Durpaire: Non pas du tout. Ce serait une fatale erreur de relâcher la vigilance. D’ailleurs, si il n’y avait pas eu le nouveau découpage, le FN aurait gagné le Languedoc-Roussillon.

Et l’abstentionnisme ?

François Durpaire: C’est la bonne nouvelle ! Moins il y a d’abstention, moins il y a de FN. La mobilisation profite à ceux qui ne sont pas FN.

La présidente - Durpaire - Boudjellal - Discussion Hollande Le Pen

Les événements tragiques de Paris l’ont-ils clairement aidée ?

François Durpaire: Oui, on voit clairement que dans les jours qui ont suivi les attentats, le seul parti qui gagnait en intention de vote était le FN, mais on aurait tort de penser que la dynamique du FN ne tient qu’à cela, elle est plus profonde !

Là où beaucoup d’auteurs seraient fiers de prédire l’avenir, j’imagine que pour vous, c’est plus l’amertume qui se fait sentir ?

François Durpaire: Je souhaite même être un très mauvais pronostiqueur !

Quelle France est la vôtre ?

François Durpaire: La France qui vit à travers nos quatre personnages principaux : Antoinette, Fati, Tarik et Stéphane. Et je vous conseille la lecture de la lettre de Fati dans la BD, c’est pour moi une des plus belles définitions de la France et ode à la culture française. Et je le dis d’autant plus volontiers que ce n’est pas moi qui l’ait écrite, mais une amie romancière qui a travaillé avec nous.

La présidente - Boudjellal - Durpaire - manifestation

Marine Le Pen, finalement, c’est qui ? Le symbole tronqué d’une certaine France ? Avant de parler des raisons de la haïr, qu’est-ce qui fait sa force ? Ses qualités ?

François Durpaire: Sa principale qualité est de se faire caméléon, d’être capable de prendre l’apparence, la couleur et la forme de la République. Mais le FN reste ce qu’il est. D’où l’intérêt d’aller chercher dans l’histoire, et dans son histoire à elle. On ne peut pas complétement tuer le père…

Vous parlez d’un personnage suscitant répulsion et attraction ?

François Durpaire: Oui, et Farid pour la dessiner dans toute sa vérité a du l’approcher et la côtoyer. Il ne s’agissait pas de la caricaturer.

Quelle est la genèse de votre Bande Dessinée, La Présidente ?

François Durpaire: L’envie de mettre les gens dans un simulateur politique : 7 mai 2017, et de les embarquer dans cette aventure…

La présidente - Boudjellal - Durpaire - vote

Quel a été l’élément déclencheur ?

François Durpaire: Une vraie prise de conscience qu’il fallait d’urgence une arme citoyenne d’un type nouveau pour stopper l’avancée des idées extrêmes.

Sans vouloir polémiquer là-dessus, avez-vous eu connaissance de l’accusation de plagiat de Rabia Moukhlesse pour son livre quasi-inconnu « Marine Présidente et alors ? » Une volonté de récupération et de promotion gratuite de cette auteure et de sa maison d’édition ?

François Durpaire: Je n’en ai pas du tout entendu parler. Mes deux sources d’inspiration pour la BD, et d’ailleurs certains dialogues font des signes dans le sens de cet hommage, c’est le texte « Matin brun », d’une part, et « Rhinocéros » de Ionesco, d’autre part, qui m’a marqué quand j’avais 15 ans. En revanche, je n’ai pas lu l’ouvrage dont vous parlez, mais j’imagine bien que certains ont déjà imaginé cette ascension. Ce qui prouve que je ne suis pas fou (rires).

Et la première fois que vous avez eu affaire au Front National ? Que vous avez pris conscience de ce parti ?

François Durpaire: Précisément le choc de 1986 avec l’entrée des députés FN à l’assemblée nationale.

La présidente - Boudjellal - Durpaire - F Haine

Et à partir de quand, vous êtes-vous dit qu’il fallait tenter de contrecarrer ce parti dont l’importance grandissait ?

François Durpaire: Dès cette époque, mais avec la question de se dire : « Quelle est la meilleure méthode ? ». Il nous reste peu de temps pour trouver la réponse…

Votre BD a cela d’édifiant que même si c’est une banderille, certains passages mettant en oeuvre pourraient très bien séduire des potentiels électeurs, comme les irréductibles du racisme, non ?

François Durpaire: Ah bon lesquels ? Je suis curieux ! Au contraire, ce que montre le « simulateur politique » qu’est notre BD, c’est que les premières victimes du lepénisme, ce serait les électeurs mêmes de Marine Le Pen, notamment les classes populaires ! Mais ce qui est intéressant dans votre question, c’est que vous avez vu qu’il ne s’agissait pas pour nous d’insulter l’électeur de ce parti. Mais de là à dire qu’il a raison…

La présidente - Durpaire - Boudjellal - résistance

Quelle a été l’évolution des questions de diversité culturelle en France, ces dernières années ? De mal en pis ?

François Durpaire: Question passionnante, mais la réponse serait trop longue. Vous me réinviterez ?

Bien sûr, avec grand plaisir. Vous êtes professeur d’histoire, n’en tire-t-on jamais assez ses leçons ?

François Durpaire: Il n’y a pas de leçon de l’histoire. En matière humaine, les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets. Ce n’est pas l’eau qui bout toujours à cent degrés…

Pour cet album, j’imagine qu’une diversité d’avis ont été nécessaires, vers qui vous êtes-vous tourné ?

François Durpaire: Une équipe d’experts en politique, économie, politique étrangère. Merci à Thomas Legrand, Ulysse Gosset, Emmanuel Lechypre, Walles Kotra etc.

Et pourquoi, le choix de la BD ? C’est ce média qui se prêtait le plus au propos que vous développiez ?

François Durpaire: Oui et surtout les jeunes !

La présidente - Boudjellal - Durpaire - annonce résultats

Vous en êtes consommateur ?

François Durpaire: Pour tout vous dire, j’ai même appris à lire à l’époque en lisant des BD, notamment le fameux almanach de Mickey…

J’imagine que devenir scénariste de BD, ça ne s’improvise pas. Comment le devient-on ? Quels sont les réflexes à avoir ? Farid vous a-t-il aidé dans l’approche de la BD ?

François Durpaire: J’ai eu la chance d’être soutenu, formé, guidé par le grand Farid Boutjellal, que je respectais beaucoup avant même de l’avoir rencontré. Pour ceux qui ne le connaissent pas ou peu, lisez tous ces autres albums !Il est l’alpha et l’omega du projet. Il nous fallait le meilleur, sur le plan de la compréhension de ce que l’on voulait faire. On a une chance incroyable qu’il ait pu se libérer pour le projet.

Il m’a dit : « François, un seul conseil, le texte en BD, c’est pas comme un essai, c’est comme de la poésie ». En même temps, sur certaines pages, il a fallu être plus didactique et explicatif. C’est critiquable, mais j’assume. Le projet va au delà du fait de « réussir une BD ».

Non content de ce défi, il a fallu aussi vulgariser, difficile ?

François Durpaire: C’est aussi ce que j’aime faire et mon expérience d’enseignant m’a servi.

Un ultra-réalisme en noir et blanc, pourquoi ce choix ? Un moyen pour rendre cette politique-fiction( ?) la plus prégnante possible ?

François Durpaire: Exactement, je crois que le lecteur depuis le départ est « dans » l’image. Beaucoup m’ont dit que c’était une expérience oppressante

La présidente - Boudjellal - Durpaire - Unes journaux

Il y a cette dureté des violences faites aux immigrés renvoyés de force au pays. Forcément, ça interpelle dans la situation de migration actuelle ?

François Durpaire: Oui exactement il y a un discours anti-migrant qui est totalement délirant !

Loin du conflit des générations, vous mettez en scène la résistance de jeunes mais aussi d’une ancienne, Antoinette, une vétérane du « plus jamais ça » bien désarçonnée par les événements. L’intergénérationnel, un argument choc contre l’accession au pouvoir du FN ?

François Durpaire: On ne voulait pas verser dans le jeunisme. Nos anciens ont tant à nous apprendre. Le personnage de Antoinette est central dans la BD. C’est la grand-mère que tous souhaiterait avoir !

Les « anciens » ont-il accompli leur devoir de mémoire et de se souvenir auprès des jeunes ? Ou cette lacune peut-elle expliquer la popularité du Front ?

François Durpaire: Pour la mémoire il faut être deux. Donc il faut laisser de la place pour les témoignages de nos anciens.

Quels sont vos exemples du genre, que ce soit en BD ou pas ?

François Durpaire: « Bye Bye  Belgique » était très bien fait. C’est un genre qui me passionne.

Ce n’est ni plus ni moins qu’un constat d’horreur que vous livrez, avez-vous forcé le trait ?

François Durpaire: Non au contraire.

Vous « célébrez » la victoire de Marine Le Pen par une double-planche de réactions de politiciens tous azimuts. Si le FN vient à l’emporter, ceux-là auront-ils leur part de responsabilité ?

François Durpaire: Oui mais il est trop tard aujourd’hui pour les médias français : on ne peut pas faire un cordon sanitaire médiatique avec plus d’un tiers du corps électoral !

Est-il question de mémoire sélective ou de « mémoire élective » ?

François Durpaire: Votre question est joliment tournée, je dirais un peu des deux.

Si vous deviez donner une seule et unique raison de ne pas voter FN ?

François Durpaire: Le FN ce n’est pas la France ! Même si ce parti s’inscrit dans une tradition française. La France est la France quand elle vise à l’universel et qu’elle embrasse le monde.

Ce livre paraît aux Éditions Les Arènes, une maison qui lance depuis peu ses propres BDs. Comment cette collaboration s’est-elle passée ?

François Durpaire: Un soutien sans faille et quotidien. Merci à eux, et à la bande des trois Laurent : Hebenstreit (de Démopolis), Beccaria et Muller (des Arènes) sans oublier Isabelle et Jean-Baptiste…

Pourrons-nous compter à l’avenir sur d’autres bandes dessinées signées François Durpaire ?

François Durpaire: Nous travaillons déjà une suite !

On en a l’eau à la bouche! Un tout grand merci, François, et bravo pour cette œuvre nécessaire!

Propos recueillis par Alexis Seny

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Titre: La présidente

Scénario: François Durpaire

Dessin: Farid Boudjellal

Genre: Roman Graphique, Docu-Fiction, Politique, Anticipation

Éditions: Les Arènes et Demopolis

Nbre de pages: 160

Prix: 20€

Date de sortie: le 12/11/2015

Quelques extraits:

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