Des Vosges dérangeantes et mutantes dans Immonde! d’Élizabeth Holleville: « Je me suis inspirée des mouvements des jeunes pour le climat, j’étais admirative »

© Holleville chez Glénat

Après avoir hanté d’une horreur psychologique L’été fantôme, c’est dans le registre de l’action et de l’anticipation, semant des morts violentes et déchirantes (au premier sens du terme), qu’Élizabeth Holleville nous entraîne et plonge ses chères Vosges. Un paradis de rando et de vélo que les industriels vont gâcher. À force de creuser pour trouver ce minerai radioactif que tout le monde est prêt à s’arracher, et de cacher les événements étranges qui avaient lieu, ils ont fait surgir de terre l’innommable. Des monstres en rage contre lesquels il sera dur de lutter. Immonde!, c’est le nouveau roman graphique horrifiant et réflexif de l’autrice. Que j’ai rencontrée.

Storyboard © Holleville

Bonjour Elizabeth, avant d’entrer dans le livre, quel bel objet ! À tel point qu’il brille dans le noir.

Oui, il est phosphorescent. J’étais contente que l’éditeur accepte mon idée. Ce bonus me semblait pas mal au regard du thème de la radioactivité que je développe dans le livre. Puis, ça fait un peu Re-Animator, j’adore. En tout, il y a tout de même eu 16 propositions de couvertures.

© Holleville chez Glénat

Dans Immonde!, vous nous emmenez donc à Morterre. Où est-ce?

C’est une ville fictive dans les Vosges. Un cadre que j’ai pu observer quand j’habitais Strasbourg et que je partais en randonnées.

Parce qu’aujourd’hui vous avez déménagé à Marseille et vous êtes née à Nantes. Sacré Triangle des Bermudes!

C’est vrai! Les Vosges offraient un côté Twin Peaks à mon histoire, c’était assez amusant de placer ce récit d’horreur dans ce cadre-là.

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Parce que, dans Immonde!, aux abords d’un site d’extraction de minerais radioactifs, des phénomènes étranges se produisent et de puissants monstres sortent de terre. Comment avez-vous eu l’idée de cette histoire?

Je me suis inspirée des mouvements des jeunes pour le climat. J’étais admirative. Moi et mes amis, nous n’avons pas fait ça quand nous étions adolescents. À 33 ans, je vais finir par rejoindre ces adultes attaqués parce qu’ils n’ont rien fait pour changer les choses. Ces adolescents, ils n’ont même pas le droit de vote, ils sont exclus des décisions, alors qu’ils sont directement concernés par l’avenir de notre planète et les thématiques environnementales.

Dans cet album, j’ai mis un côté no futur, une perte d’innocence et une découverte des enjeux politiques. De l’anxiété aussi. Je voulais vraiment m’adresser à ces jeunes.

© Holleville chez Glénat

Au fil de vos albums, c’est un monde d’horreur et de fantastique que vous déclinez. Comment avez-vous pris goût à ces univers?

Je pense que mes premiers émois c’est Charmed ou Les contes de la Crypte. Le goût du fantastique m’est venu en prenant conscience de sa capacité de métaphores. Puis dans ce jeu qui consiste à imaginer l’impossible.

Cela passe par le dessin mais aussi l’imagination dont vous dotez vos personnages. Adeptes du jeu Tu préfères, ils doivent faire un choix cornélien entre deux possibilités, qui promettent le meilleur ou le pire.

C’est un jeu auquel je joue depuis l’adolescence. Avec mon ami Timothé Le Boucher, avec qui je travaillais en atelier et qui m’a fait le cadeau de nous mettre en scène dans cinq planches revisitant nos univers, en fin d’album; nous jouions à « Tu préfères » au quotidien. Avec des propositions plus atroces et perverses les unes que les autres. Nous vrillions. Un bon « tu préfères », c’est quand tu es incapable de choisir.

Contribution de Thimothée Le Boucher à Immonde ! © Le Boucher chez Glénat

Naturellement, quand on fait intervenir des monstres, il y a un bestiaire à créer. Comment vous y êtes-vous prise?

Tellement de monstres peuplent notre imaginaire qu’en créer de nouveaux n’est pas évident. Je me suis orientée sur des chimères, des croisements d’animaux existants… mais j’ai pris les plus dégoûtants. Comme ce mix entre un rat-taupe nu et la taupe à museau étoilé. Le premier, j’ai été horrifiée de le découvrir dans une vidéo de Brut. Difficile de s’en débarrasser, qui plus est.

Recherche et hommage à Charles Burns © Holleville

J’ai donc recombiné ces bêtes effroyables. Comme dans les toiles de Jérôme Bosch.

Le jardin des délices – Jérôme Bosch
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Vous auriez aussi pu vous documenter auprès de Patrick baud avec lequel vous signez une histoire courte du nouveau recueil Axolot.

Malheureusement, je ne l’ai pas rencontré. Mais je suis sa chaîne et j’ai trouvé ça cool de pouvoir mettre en images une de ses histoires. Je raconte celle d’une Écossaise qui se faisait passer pour une médium mais était en fait une charlatante. Avec un drap sur la tête, elle faisait croire qu’elle régurgitait des fantômes qui n’étaient en fait que des agglomérats de papier mâché.

Contribution d’Élizabeth Holleville au collectif du 5e tome d’Axolot © Holleville chez Delcourt

Mais qui sont les monstres, finalement? Les créatures qui sortent de terre ou ces hommes qui sacrifient la santé publique pour conserver leur profit et leur réputation?

C’est en effet l’interrogation qui vient dès qu’il est question de monstres. Quelle est la monstruosité la plus insupportable? Celle physique ou celle morale? On se rend souvent compte que les bestioles ont souvent plus de coeur que les humains.

Et vous nous tenez en haleine pendant 240 pages.

Et ce ne fut pas facile. Il y eut beaucoup de souffrance, beaucoup d’errements. Il m’a fallu dézoomer plusieurs fois ce que je faisais, faire une grande frise chronologique pour recombiner les événements, recomposer le puzzle, bien amener les ellipses pour passer plus vite sur certaines choses. Au final, je ne sais pas si j’ai bien ou mal fait. Au lecteur de le dire.

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Vous temporisez aussi certaines séquences, plus contemplatives, muettes.

Je reste très inspirée par le cinéma. J’aime les scènes très découpées, séquences, comme des mini-récits dans le récit.

Le cinéma, c’est un média qui revient beaucoup, quand on parle avec vous. Au début de votre album, votre héroïne tourne même un film amateur avec sa sorcière en créature horrifique. Ça vous aurait plu d’en faire?

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C’est un dilemme. J’aurais rêvé de faire du cinéma. Mais, au final, j’aime être une ermite, je n’aurais pas su gérer une équipe. Puis, en BD, il suffit d’imaginer quelque chose et c’est parti. À moindre coût. Mais rien n’est définitif et qui sait ce que l’avenir me réserve.

© Holleville chez Glénat

Dans cet album, des vélos, des conversations en présentiel (pour reprendre un terme à la mode), peu de nouvelles technologies.

Oui, il y a de la nostalgie, un côté très rétro. Je pense que mes personnages utilisent à deux reprises un smartphone. Pour le reste, ce sont clairement les années 90, mon adolescence.

© Holleville chez Glénat

Vos héros n’hésitent pas à s’introduire dans l’entreprise soupçonnée des maux qui se répandent sur la ville. C’est votre genre?

De l’urbex, j’aurais bien aimé en faire. En vrai, je suis trop trouillarde.

© Holleville chez Glénat

Pas assez en tout cas que pour ne pas faire appel à des couleurs osées, que d’autres utiliseraient avec parcimonie. Vous, vous y allez plein tube.

Oui, notamment avec le mauve. Je trouve que c’est une couleur verbale, narrative. Dans L’été fantôme qui évoquait les vacances, j’avais utilisé des tons pastel, doux. Pour Immonde!, je voulais quelque chose de dégueulasse, qui fasse écho à l’horreur des années 80 mais aussi à ces effluves pollués, cette atmosphère désagréable, la lumière rasante à l’oeuvre dans cet album.

© Holleville chez Glénat

Quitte à provoquer des cauchemars?

Ça ne fait pas peur quand même, si? Moi, je ne trouve pas. Mais, c’est vrai que certains lecteurs m’ont dit qu’ils ne voudraient pas lire cet album avant de dormir. Je n’arrive jamais vraiment à faire de l’horreur pure comme les BD japonaises peuvent le faire par exemple, dans L’école emportée de Kazuo Umezu, qui conte l’histoire de gamins empêchés de sortir d’une école qui a été propulsée dans une réalité parallèle parce que tout le reste a été rasé par une explosion de gaz – ça reste dans le thème -, ou ce que fait Junji Ito. À chaque fois, je vais dans un registre plus social, intimiste. Mais si ça fait peur, c’est cool!

L’école emportée © Kazuo Umezu chez Glénat Manga

Avec une flopée de morts.

Une explosion, un désastre, ça ne coûte rien. C’est trop cool, la BD! En fait, j’ai eu beaucoup de mal à réaliser les scènes d’action. Je n’en avais jamais fait. D’habitude, je suis plus dans le registre psychologique. C’est tout un vocabulaire que j’ai dû mettre en place, pour les chutes, les fuites, casser quelque chose. J’ai du trouver des nouveaux effets. Certains matins, j’avais envie de me recoucher: « oh, non encore une scène d’action. Je maudissais la moi du passé.

© Holleville

Immonde!, comment s’est fait le choix de ce titre qui peut, au premier sens, ne pas inciter à la lecture !

C’est un titre adjectif qui évoque bien le monde pollué que je voulais illustrer. C’est un mot que j’utilise tout le temps.

Et ce monde, est-il sauvé à la fin?

Pas vraiment, je pense. La fin est ambivalente. Mes jeunes protagonistes ont vu la mort mais arrive au même constat: le monde qu’on leur laisse, il est tout pourri.

© Holleville chez Glénat

Votre trio de héros, comment est-il né?

Je pense que je suis plus proche de Camille. Pour le reste, je me suis inspiré de mes amis, dont certains ont un caractère fort. Il y a Jonas, inspiré de mon compagnon de l’époque, sceptique mais sensible. Il y a Nour l’angoissée. En fait, je m’inspire de gens que je connais pour rendre plus crédible mes personnages, les approfondir. Comment penseraient-ils? Que feraient-ils? Je rentre dans leur peau. Ça permet de bien sentir les punchlines qu’ils pourraient dire. Puis, de mieux comprendre les personnes dont je m’inspire dans la réalité.

Félix, mon ex-compagnon m’a beaucoup aidé durant toutes ces années. Il a participé activement à la mise au jour d’Immonde!

© Holleville chez Glénat

Les visages de vos personnages possèdent peut de traits mais saisissent les bonnes expressions.

Je pense avoir un style synthétique. Je fais ce que je peux avec mes moyens techniques. Je ne pense pas avoir des capacités de dessin folles. Je schématise. Puis le temps imparti pour la réalisation de cet album ne me permettait pas d’y mettre pléthore de détails.  Mais je pense que ce n’est pas une mauvaise chose, ça permet une facilité de lecture. Quand il y a trop d’éléments dans une case, ça peut être plus indigeste et nuire à la lisibilité.

© Holleville chez Glénat

Sur le bandeau qui accompagne votre livre en librairie, il y a cette référence qui vous lie à Charles Burns.

Ça met la pression, c’est sûr. C’était le choix de l’éditeur. Mais, Charles Burns est une de mes influences majeures.

Comment êtes-vous venue à la BD ?

J’avais le goût du dessin et l’amour du cinéma qui m’ont conduit à suivre des études d’illustration à Paris, durant deux ans. Pour en être diplômé, je devais réaliser un projet qui s’est révélé trop long pour tenir dans un livre illustré. Alors, j’en ai fait une BD, de manière instinctive. C’est dans le train que j’ai découvert Black Hole de Charles Burns. Une porte s’ouvrait, au-delà des albums populaires que j’avais lus dans ma jeunesse. Résolument, je découvrais qu’on pouvait tout faire en BD. J’ai découvert la BD indépendante américaine, la BD japonaise.

Quels sont vos maîtres en termes d’horreur.

Stephen King, j’aurais dur de m’en passer. Je suis une grande fan de David Cronenberg, avec La Mouche, Vidéodrome mais aussi Scanner dont j’ai mis quelques extraits dans Immonde!

Hommage à Cronenberg © Holleville

J’ai adoré Château de sable de Frederick Peeters avec ce groupe de personnes coincé sur une plage. C’était comme un épisode de La 4e dimension!

Château de sable © Peeters chez Atrabile
Château de sable © Peeters chez Atrabile

Que nous préparez-vous pour la suite?

L’histoire d’une jeune femme qui n’a pas d’enfant et va être possédée par une secte qui veut forcer les femmes à avoir des enfants. Ce qui permet à ses membres de squatter les bébés et de vivre éternellement. Une sorte de mélange de Rosemary’s baby et Dans la peau de John Malkovich. Avec encore de l’horreur mais aussi des thèmes qui font écho à ma vie.

J’ai aussi un projet de scénario dessiné par Iris Pouy, Les contes de la mansarde qui sera publié chez l’éditeur belge L’employé du Moi. Cela se passe dans un appartement par temps de canicule. Les habitants y sont coincés. Il y aura trois nouvelles pour un total de 170 pages.

Contes de la mansarde © Holleville/Pouy
Contes de la mansarde © Holleville/Pouy

Explorerez-vous un jour un autre registre que l’horreur?

Mais j’aimerais bien! L’humour, par exemple, parle de la loose sentimentale à la Bridget Jones. Comme la peur, ça parle à tout le monde. Avec Iris, nous pouvons passer des heures à nous raconter des blagues.

Dans un format plus court, vous avez signé, avec Fabien Vehlmann, une BD didactique dans les pages de Sioox.

La BD didactique, ça peut être noble quand c’est bien fait. Puis, c’est moins prise de tête. J’ai en effet réalisé 6 pages sur scénario de Fabien pour parler à l’école de masturbation féminine, de consentement, de harcèlement, d’homophobie. C’était top, ça m’a fait plaisir d’aborder des sujets avec lesquels je suis autant d’accord.

Vous rejoignez après cette interview une séance de dédicaces. Quel est votre état d’esprit.

J’aime bien cet exercice, j’ai mon pinceau, de l’encre de Chine. Ça me détend. Bon, quand personne n’est au rendez-vous, c’est l’enfer. Mais, ici, quelques copains de Bruxelles ont dit qu’ils viendraient. Ça devrait être chouette.

Merci Elizabeth et pourvu que le futur soit au moins un peu moins immonde que ce que vous envisagez !


Titre : Immonde!

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Élizabeth Holleville

Genre: Drame, Fantastique, Horreur

Éditeur: Glénat

Collection : 1000 feuilles

Nbre de pages: 240

Prix: 22,50€

Date de sortie: le 26/01/2022

Extraits : 

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