Yslaire rime avec Baudelaire à la recherche de sa Mademoiselle : « Une manière d’appréhender le poète, en lui laissant cette part de mystère »

© Yslaire chez Dupuis

« Je ne crois pas qu’une oeuvre soit forcément meilleure parce qu’on y a passé des années. L’urgence a du bon. Il faut un équilibre, n’importe quelle œuvre a besoin d’un équilibre entre le temps pour la réaliser et l’espace laissé. C’est un élastique qu’il faut tendre assez mais pas de trop. Il faut avoir des choses à découvrir jusqu’au bout pour que l’oeuvre soit vivante. C’est rare d’être habité comme ça par une histoire, avec une vraie date butoir, qu’on ne peut pas inventer. Avec Mademoiselle Baudelaire, il y a eu des moments de grâce. » D’un bicentenaire à l’autre, d’une mort à une naissance, 2021 fut riche. S’il avoue avoir été un temps fasciné par Napoléon (dont on célèbre donc le bicentenaire de la mort), Yslaire l’est désormais plus par Robespierre – « pas le même profil ». Mais dans les rimes qui ne manquent pas d’air, c’est par Baudelaire (200 ans qu’il est né) qu’Yslaire s’est laissé happé, poétisé, imbibé, quelques années. Par Baudelaire mais aussi par celle qui, en son ombre, en son âme et conscience, contre vents et mère énervée, a fait rêver le poète maudit. Mademoiselle Baudelaire, c’est un album à ne pas manquer. Avant ou après que vous l’ayez lu, voilà une longue interview, making-of, d’un auteur habité et sérieusement documenté.

Interview réalisée début mai 2021

Bonjour Bernard, comment se fait-il, selon vous, que Baudelaire, deux cents ans après sa naissance, soit encore là et ait autant d’influence ?

C’est son vœu d’immortalité et d’éternité. Ce qui est fascinant, c’est qu’il était conscient de ça, de la postérité qu’il allait laisser. Au-delà d’un simple désir, ça s’est concrétisé. L’explication, pour moi, est assez simple et tient, d’abord, à la qualité de son écriture, des marques qu’il a laissées. Puis, Baudelaire est la porte entre l’Ancien Régime et l’art moderne, il est la fracture qu’il initie et conceptualise. C’est ce qui est prodigieux chez lui, avoir réussi à la théoriser et l’incarner. Parce que, souvent, dans l’Histoire de l’Art, les théoriciens et les praticiens, pas conscients de ce qu’ils font, ne sont pas les mêmes personnes. Baudelaire est conscient. Son ultra, hypra-sensibilité m’a toujours fasciné. Elle est quasiment féminine, car il donne une importance majeure à ses émotions. Mais pas seulement, à ses sensations aussi : son goût, son toucher, l’odeur, la vue… Tout ça compose son art et sa lucidité hors pair sur son temps. Souvenez-vous qu’il fait le salon de 1845, en fait la critique et distingue avec une acuité invraisemblable le génie de Delacroix pour le dégager des pompiers de l’époque et des grandes stars. Il voit arriver Manet, Courbet. C’est formidable.

Il dynamite l’idée même de la beauté. Jusque-là, il existe bien entendu une théorie de la beauté enseignée à l’Académie – un peintre comme David, qui est pratiquement un créateur des académies au moment de la Révolution française, va encenser cet art du beau – et Baudelaire va le dynamiter. Ce qu’il apporte, c’est la dualité entre laideur et beauté. Pour lui, la beauté est de sublimer la laideur. La démarche est presque mystique et s’apparente à son idéalisation du père, le sien étant un curé défroqué et un peintre raté, il fait de l’art une religion, le summum vers quoi il tend. Il y a tout le temps dans la poésie de Baudelaire l’idée de la peinture derrière. Il était aussi conséquent en poésie qu’en peinture, d’ailleurs sa poésie est avant tout une poésie d’images fortes. Il y en a des plus abstraites mais lui est vraiment dans le concret.

Quel fut votre premier contact avec lui ?

J’étais tellement jeune que je serais incapable de me rappeler quel poème c’était. Mais j’ai eu la chance, chez mes parents, de connaître la fameuse bibliothèque de mon père où se côtoyaient Le petit livre de Mao, Le pavillon des cancéreux d’Alexandre Soljenitsyne, le Marquis de Sade et Baudelaire. Mon père avait un éclectisme absolu au niveau de la littérature et nous avait donné l’autorisation de nous servir quand on le voulait. Ce que je faisais abondamment. J’ai lu quelques pages de certains livres et dévoré d’autres. J’ai touché un peu à tout. J’étais un grand lecteur. Ça a pris fin quand j’ai commencé à dessiner. Disons que j’ai lu différemment.

C’est en tout cas là que j’ai découvert Baudelaire, parmi d’autres. J’ai autant aimé Boris Vian, tout aussi fascinant. C’était assez logique, mon époque c’était les années post-68, hippies. Les paradis artificiels de Baudelaire, les poèmes de la Beat Generation ou La flamme rouge de Boris Vian, c’était la même recherche de sensations. Ce qui est étonnant n’est pas que j’aie aimé Baudelaire. Un des déclics pour faire ce nouvel album fut de découvrir que l’écrivain préféré du petit ami de ma fille était… Baudelaire. Là, on se rend vraiment compte de son éternité, une postérité invraisemblable. Même pour les adolescents d’aujourd’hui, c’est du présent, ils ont toujours cette attirance pour lui. Ça reste extrêmement moderne.

À 18 ans, j’aimais aussi beaucoup De Nerval, par exemple. C’est beaucoup plus hermétique, moins accessible. Chez Baudelaire, il y a ce côté éternel de l’adulte pris entre éros et thanatos. Peut-être Freud l’a-t-il révélé encore plus. Mais ce qui est fascinant, c’est que ça reste toujours autant scandaleux. C’est extraordinaire, ce choc, encore maintenant.

Au début de sa vie, Baudelaire cultivait ce côté extrêmement provocateur, comme tous ces gamins de La Bohème, entre 20 et 25 ans. Ils se déguisent comme les hippies, ont des tenues très colorées – alors que c’est le siècle du noir et du gris -, vraiment débraillées. Ils ne sont pas très loin des punks. Ils se teignent les cheveux, écrivent sur les murs, lorgnent vers les paradis artificiels.

Extrait des Cahiers Baudelaire © Yslaire

Et le vrai commencement ?

Je voulais comprendre pourquoi il avait été maudit. On dit que c’est le premier poète maudit. C’est vrai qu’il n’a pas eu de succès de son vivant, qu’il a passé sa vie à courir après l’argent. C’était une douleur pour ce fils de riche qui n’avait jamais appris à travailler, il faut le dire. Il a flambé des millions, c’est invraisemblable. Quand on fait une biographie, on lit et relit les mêmes épisodes dix fois jusqu’à en comprendre le sens. Les témoignages, c’est comme le téléphone arabe, ça se transmet, c’est recopié et, à la fin, n’en reste que le marc de café: une partie de la phrase à remettre dans le contexte pour en comprendre le sens. Là, on se rend compte que cet argent qu’il dépensait représentait des millions €, en quatre ans, il faut le faire à l’époque! À quoi est passée cette fortune? Dans des tableaux hors de prix et pour lesquels il se fait gruger, dans son goût du luxe: il s’achète ce qui est comparable à un château, le remplit de peintures et de mobilier XVIIIe achetés beaucoup trop cher. Il a tellement le sens du luxe qu’il ne se rend pas compte. Il est aussi très généreux pour ses camarades. Il verse du parfum sur les tapis: je n’ai pas essayé mais on doit en consommer beaucoup à ce train-là. En offrant des bijoux, il y avait aussi moyen de dépenser des sous.

Ça, c’était la porte d’entrée pour remettre en cause tout ce qu’on a dit et s’est perpétué sur la légende du Baudelaire Maudit et de la Vénus Noire. Tout a été mis sur la tête de cette bonne femme. Plus j’en apprenais et décryptais, plus j’avais l’impression qu’elle n’était pas responsable de tout ça. Elle avait 16 ou 18 ans quand elle a rencontré ce gosse de riches qui flambait pour elle: qui aurait dit non ? Il ne faut pas exagérer. Quelques témoignages indiquent d’ailleurs qu’elle voulait bien aller au restaurant avec lui si elle payait sa part. Ça ne donne pas l’impression qu’elle veuille le ruiner. Un autre témoignage met en exergue qu’elle était plutôt économe. Lui pas, c’est certain. Tellement pas que, jusqu’à la fin de sa vie, il essayera de l’aider. Il y a quelque chose qui dépasse tout ce qui a été dit. Et, surtout, cette légende du poète maudit, ce que j’en ai retenu c’est que c’est sa propre mère à lui qui l’a fabriquée. Au lendemain de la mort de Baudelaire, c’est elle qui va recevoir tout son héritage, être témoin de tous les courriers et lettres qu’il recevait et gardait de sa mère mais aussi de Jeanne – en ce siècle-là, pas de téléphone, il y a de la littérature à ce niveau -.

Extrait des Cahiers Baudelaire © Yslaire

On sait aussi que Jeanne a joué le rôle de secrétaire de l’oeuvre des Fleurs du Mal, à une certaine période, peut-être plus que ce qu’on s’imagine, tout était très secret et mystérieux. On dit de Baudelaire qu’il était mythomane, mais je ne pense pas qu’il ait été jusqu’à se perdre dans les personnages qu’il jouait, en tout cas, il était tellement provocateur que, comme disait Théodore de Banville, il se serait bien caché en dessous de son lit le soir en rentrant… pour s’étonner lui-même. Ça conforte à quel point il pouvait aller loin pour nourrir des légendes à son insu, ça l’amusait, c’était des gags. Quand ils étaient jeunes, ses copains et lui s’amusaient à se faire passer pour les uns et les autres. Lui a continué dans une forme d’étanchéité de sa vie privée.

Mais je crois qu’il a vraiment essayé de préserver Jeanne des préjugés de son époque. Certains disent que Baudelaire était misogyne, je pense surtout qu’il était misanthrope et était capable de dire des atrocités sur tout le monde dans une méchanceté voulue pour le jeu du mot, ce n’est pas la même chose. Je ne sais pas si ça s’attachait spécialement aux femmes ou si c’était une posture provocatrice pour se dégager de l’influence de sa mère. En tout cas, en ce qui concerne la couleur de peau de Jeanne, je n’ai pas lu une seule fois dans ma documentation quelque chose pouvant mettre en cause un quelconque racisme. Ce qui n’était pas le cas de ses camarades. C’était une forme de racisme ordinaire qu’il est difficile de juger, aujourd’hui. C’est nous, avec notre regard actuel, qui le voyons comme tel. C’est ça qui était passionnant dans cette biographie : ne pas juger, juste citer. Tout le monde dira : « oh, c’est dingue, ce qu’ils pouvaient lâcher à l’époque ». Et c’est vrai. Je ne sais cependant pas quelle portée ça avait.

© Yslaire chez Dupuis

Pour les souvenirs que j’en ai, pour avoir vécu un peu le Congo belge, certains avaient une relation aux Congolais de l’époque difficilement explicable aujourd’hui. Ce n’était que des boys, voilà. Mais ce sont des anecdotes, pas des théories : je n’avais pas vécu là-bas, les juger réacs ou pas, ça ne m’intéresse pas. J’ai plutôt envie de comprendre. C’est ça l’Histoire. Or je sais qu’elle est, en général, faite pour accorder son présent au passé, elle en dit plus sur le présent au moment où on l’écrit que sur le passé. On se sert des sources pour faire passer un message. On voit bien aujourd’hui comment certains réinventent l’Histoire pour des raisons féministes, parfois, légitimes sur un plan mais dont le but recherché est tellement visible qu’ils essaient de chercher les exemples pour démontrer leur théorie, au lieu de faire l’inverse.

Dans le cas de Baudelaire, je me suis vite aperçu que, dans les textes, tous les gens qui me parlaient de lui étaient des hommes. Alors, je me suis demandé ce qu’une femme en dirait, penserait. J’ai commencé à lire, j’ai vu que parmi mes contemporains beaucoup de femmes féministes le défendaient. Parce que quelque part, il crée, à travers ses poèmes, un type de femme qui est dominante sur l’homme, qui n’est pas la victime. Même s’il est méchant, excessif en tout. On le voit à travers son courrier à sa mère, extrêmement intéressé parce que conçu dans l’idée de lui demander de l’argent sans savoir très bien jusqu’à quel point il était sincère. Mais il l’était en partie, parce qu’il ne pouvait pas oublier qui il était. Il était tout entier dans ce qu’il faisait, capable de témoignage d’amour ultime à Jeanne mais aussi de haine. Pareil pour sa mère. Il lui a écrit des choses abominables. À la fin de sa vie, il lui écrit, dans une longue lettre, « l’un de nous tuera l’autre », c’est du littéral!

© Yslaire chez Dupuis

Depuis quand ce projet vous trottait-il en tête ?

C’est venu juste après Uropa (NDLR. un magazine-concept conçu pour Ipad en 2012), je ne sais pas pourquoi. Il y a plusieurs raisons. Je me suis toujours intéressé aux arts plastiques. On disait que l’art était le reflet de son temps et je m’en suis toujours inquiété. Surtout, en faisant Sambre qui se passait en 1850. Était-ce représentatif de mon époque ? À cause de ça, je me suis lancé dans l’aventure du XXe siècle pour essayer de me rapprocher de ce temps présent, soi-disant reflet de l’oeuvre. C’est un peu ambitieux mais, bon, on a de drôles d’idées parfois. Du XIXe, je passe au XXe ciel sur tous les souvenirs de ce siècle, je touche au temps présent avec Le ciel au-dessus de Bruxelles. Qui est une forme d’anticipation du terrorisme puisque, au moment des attentats de Bruxelles, un journaliste canadien m’a demandé si je l’avais prédit. C’était un peu tiré par les cheveux. Mais, en même temps, je parlais aussi de la guerre en Irak qui, là, était vraiment toute proche, avec des actualités du JT que j’étais allé chercher. Après, il y a eu Le ciel au-dessus du Louvre, qui retourne en arrière, mais c’était une commande.

Le ciel au-dessus du Louvre © Carrière/Yslaire chez Futuropolis

Et j’en arrive à faire Uropa avec ma femme, une forme de capsule sur Ipad qui montre l’Europe du XXIe siècle et la situe en 2032, 20 ans après 2012. C’est carrément de la politique-fiction, mélangeant BD, roman-photo et toutes les techniques multimédias. Puis, à un moment, cette idée : la fiction est le réel. L’espace de la fiction se réduit de plus en plus au réel avec des médias comme la photo, le cinéma, la télé-réalité. On se rapproche toujours de cette frontière où la représentation se confond avec le sujet. On se dit alors que l’espace de création, de liberté, devient de plus en plus la biographie, l’autobiographie. Mais n’est-elle pas la fin de la Culture, avec une génération, en BD ou sous des tas d’autres formes, qui n’ose plus inventer ni l’avenir ni le passé, qui se centre sur elle-même. C’est une forme de désespoir. C’est comme ça qu’on en arrive à la Cancel Culture, à la Woke Generation comme ils disent aux États-Unis. On n’a plus d’espace, on ne peut plus parler que de soi-même sinon on trahit je ne sais trop quoi. C’est la mort de la tentative de comprendre l’autre. On n’a plus de possibilité d’Art et de Culture, comme un acteur qui jouerait un rôle. Comprendre, c’est se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre. C’est impossible. De même qu’une autobiographie, c’est un mensonge absolu. Tous les écrivains le savent : si vous voulez mentir, faites une autobiographie. Vous réinventerez votre vie. Vous direz plus de vous-même dans un roman. C’est le problème de la distance, de trouver la bonne.

© Yslaire

Toute cette réflexion me porte à penser que c’est passionnant de partir d’une biographie de quelqu’un dans le passé et d’essayer d’en voir le mécanisme. Ce fut une expérience extraordinaire car bourrée de contraintes très libératrices. J’ai passé quarante ans à essayer d’inventer des choses qui n’existaient pas, tout en essayant de les crédibiliser, d’y mettre de la photo… à un moment donné, le rapport s’inverse. Il faut partir du réel pour trouver l’espace de création. Ça devient alors un travail d’art et de contraintes, bien sûr, mais aussi d’enquête policière, jouissive, qui se passe par tous les moyens et tous les sens. C’est là que je découvre toute la puissance de la bande dessinée. Car elle peut apporter quelque chose d’inédit dans la vision du passé, plus complète qu’un film car on peut s’attarder dessus pour y trouver plusieurs sens et d’ambiguïté, là où le cinéma est toujours dans le même mouvement et répond à des impératifs commerciaux terribles limitant sa puissance d’expression.

D’un autre côté, la littérature se cantonne dans le descriptif du mot, qui ne suffit pas toujours. Un écrivain peut par exemple écrire des choses sans aborder le domaine du corps. « La nuit, les rapports entre Jeanne et Charles sont torrides. » Il ne dit rien, il évoque, il ne se mouille pas. Alors qu’en fait le simple fait de le dessiner, c’est prendre conscience qu’il y a deux corps qui n’ont déjà pas la même taille! Ça, ça pose déjà beaucoup de questions. Dans la fiction, comme avec des acteurs, on se rend compte qu’elle fait quand même trente centimètres de plus que lui et son mètre 58. On comprend qu’il écrive « la géante », il est au niveau de ses seins. Comme Baudelaire ne dit rien à propos de son intimité – personne ne l’a vu faire l’amour à quiconque, alors que c’était courant pour cette jeunesse-là, dans les bordels notamment -, sa vérité est dans ses poèmes. C’est la seule chose qui reste de sa vie privée et sexuelle, très crus, à tel point qu’ils seront condamnés. Je m’y suis plongé et me suis rendu compte de l’importance de la sexualité. C’est le centre de sa vie. Par sa maladie, d’abord, la syphilis dont il souffre tous les jours, et dont sa mère accuse Jeanne de lui avoir transmis. Alors que c’est stupide de prétendre savoir d’où vient une maladie. Encore plus à l’heure actuelle avec cette idée qu’on puisse contaminer les autres. On accuse toujours l’autre, c’est ce qui me révolte. Baudelaire n’a jamais, que je sache, accusé Jeanne de ça. Baudelaire a la syphilis comme nombre de ses amis. C’est un siècle comme ça. Lui, naturellement, abuse du laudanum, ça le détraque, dans ses sens aussi.

Extrait des Cahiers Baudelaire © Yslaire

Tout ce qui reste, c’est le corps, qui s’exprime. La seule manière d’exprimer ce qu’il s’est passé entre eux, ce sont les jeux érotiques. C’est connu qu’au début Charles allait chez Jeanne lui lire ses poèmes. Je ne pouvais pas imaginer qu’une jeune femme, à qui on lit des poèmes érotiques tels, ne puisse pas en jouer. Ces jeux vont nourrir leur relation et ça me paraissait essentiel de le mettre en scène. La dimension importante de la bande dessinée se nichait là, je n’ai pas écrit de scénario, j’ai commencé par dessiner tout ce que je lisais et apprenais. En progressant avec le dessin, je commençais la séquence et me demandais ce qu’il se passait, en me nourrissant des poèmes pour tenter de comprendre sa sexualité, son intimité. Le jeu qui se crée, je le cherche et cela s’apparentait à la recherche esthétique que Baudelaire cherchait et traversait. Il y a un trajet au niveau de son corps qui se marque par le fait aussi que sa maladie, à un moment, ne va plus lui permettre de faire grand-chose et qu’il va plutôt devenir voyeur., comme cela apparaît à travers divers témoignages. Son corps est un lieu de souffrance, la maladie devient à la fois le sexe et le péché. Les notions se mélangent constamment et fabriquent la théorie de Baudelaire, cette dualité qu’il vit.

Mais vous ne le faites pas parler de lui-même, c’est Jeanne qui raconte son histoire.

Absolument. Je voulais raconter l’histoire d’un couple et c’est ce qui m’attiré dans le personnage extraordinaire de Jeanne : elle a été invisibilisée. Il y a un postulat quand on reprend l’époque : elle est à la fois femme et noire. Je voyais bien le côté féministe mais comme j’ai commencé le projet avant Black Lives Matter, je n’ai pas vu l’autre portée. Mais l’auteur de fiction que je suis à la base se retrouvait face à un personnage quasiment fictionnel, une forme de légende, d’arlésienne. On n’a pas d’écrits d’elle, on ne sait pas quand elle est née, quand elle est morte, on ne sait rien d’elle sinon ce que les autres en ont dit. C’est un fantôme. C’est extrêmement pratique de passer par ce biais-là pour évoquer Baudelaire. Ça permet de ne pas parler de certaines choses qui pourraient distraire du propos : il n’y a que 140 pages, on pourrait en parler beaucoup plus longuement. C’est un point de vue, assumé : le tiers manquant comme on dit en psychanalyse, la personne qui n’est pas là mais jette son regard sur vous.

Puis, je pouvais prendre une distance : de très grands écrivains ont écrit sur Baudelaire, je ne suis pas le plus à même d’en parler. Je ne voulais pas rivaliser, je préférais une posture en retrait tout en connaissant ce processus consistant à investir un personnage de l’intérieur et de dire son regard. Je ne suis pas dans le jugement, je suis dans le dessin. Ce qui me permettait de mettre en lumière cette relation par les images. Une manière d’appréhender Baudelaire, en lui laissant cette part de mystère. Entre cette femme et cet homme, on ne sait rien là encore, la narration vient du fait de ne pas répondre aux questions mais de suggérer l’espace entre les lignes, sans phrases. J’ai conservé tous les mystères, ils ont renforcé l’histoire. Je reproche souvent aux biographies ce truc à l’américaine, de vouloir tout expliquer. Moi, j’ai essayé d’imaginer en sachant très bien que je ne connaissais pas Jeanne. À chacun de se faire sa propre idée. À ce niveau, c’était une expérience riche: en tant qu’auteur de fiction, je me suis résolu à ne rien inventer. La réalité suffisait, l’imagination n’est pas dans le fait d’inventer des situations qui n’existent pas. Je me suis contenté du point de vue, c’était jouissif.

© Yslaire chez Dupuis

Peut-on dire qu’en ne connaissant rien de cette relation que tout est vrai ?

Il y a de ça. D’ailleurs tout est sourcé dans ce livre. je ne pouvais pas dessiner quelque chose que je ne savais pas. Je ne pouvais pas me contenter de documents uniquement iconographiques ou littéraires: tous les dialogues, à quelques exceptions près, viennent de lettres. C’est sûr que le langage de Sarah La Louchette, je l’ai trouvé dans des dictionnaires d’argot, pour me rendre compte de la manière dont pouvaient parler les putes de l’époque. Je ne sais pas ce qu’elle a pu dire exactement mais je me suis servi de la parole de ceux qui l’ont fréquenté et en parlaient pour l’étayer, que ça sonne vrai. Ce que je dis de Nadar, ça vient de documents d’époque, de son livre, de ce qu’en pensaient ses contemporains. Ça donne de la matière.

En ce qui concerne le Café Momus, je me suis replongé dans les plans et images d’époque pour vraiment trouver la bonne configuration des lieux en 1843-1844. C’est la précision qui donne de la chair puis ça passionne! J’ai passé un temps fou à chercher la localisation des ateliers de Courbet. Des mystères sont restés. Le premier atelier où Baudelaire se réfugie avant la Révolution, je n’en ai jamais trouvé l’adresse. Pendant longtemps, j’ai cru que c’était celui au coin de la rue Hautefeuille où le peintre était né, mais non, il s’y est installé juste après. À quelques mois près, ça ne correspondait pas. J’ai dû me contenter de descriptions littéraires, me servir d’une chapelle ressemblant à la description de l’atelier. La précision est allée jusque-là. Et si on voit Baudelaire courir, à un moment, dans la rue Hautefeuille, c’est parce que je savais, par repérage, qu’il pouvait passer par là pour rejoindre Courbet en venant de chez lui. La rue de ce premier atelier, il n’en reste rien, elle fut complètement démolie. Le lecteur se fiche sans doute de tout cela mais il faut parfois accumuler beaucoup de documentation pour trouver l’aiguille dans la botte de foin qui va vous servir.

Extrait des Cahiers Baudelaire © Yslaire

J’avais un nombre de questions que je voulais résoudre dont celle-ci : pourquoi Baudelaire demande-t-il à un moment à Courbet d’effacer la représentation de Jeanne sur le tableau de l’Atelier? C’est quelque chose d’important: si Charles a toujours voulu la protéger, on peut se dire que là il a participé à l’invisibiliser. Je voulais creuser jusqu’au moment où j’ai compris que Courbet lui-même l’avait fait pour lui auparavant, par désespoir amoureux. Ça donne une résonance. Ils sont proches, trouvent peut-être un accord, et Courbet s’exécute finalement et aisément. L’acte reste, Charles a fait cette demande d’effacement, mais il peut y avoir de la compréhension, pour ce besoin d’intimité, parce qu’il ne voulait pas qu’elle se voie. Le pourquoi ? Je donne des indices mais je n’affirme rien. On voit là encore toute la complexité de ce héros : ce côté provocateur à force de phrases à l’emporte-pièce et cette facette d’écorché vif qui le fait pleurer en cachette. Mais peu de gens l’ont vu parler.

Comment avez-vous fait vôtres ces personnages, les avez-vous incarnés graphiquement ?

J’ai d’abord dû les dessiner. À la différence de l’écrivain qui lui n’a qu’à citer le nom, ça lui suffit, tout le monde se le représentera comme il veut, d’après photo, ou pas. Pour la Vénus Noire, il n’y a rien de rien. Au moment où j’ai commencé cet album, il n’y avait que les dessins que Charles avait pu faire au coin d’une table de bistrot, et ressemblant à de la BD, pas très réaliste, idéalisé mais avec quelque chose quand même. Pour connaître un peu le dessin, à force de voir ces portraits, j’ai trouvé des points de ressemblance. Puis, il y avait les descriptions que font Nadar et les autres, très précises: « des yeux comme des soupières », c’est la phrase que je ne comprenais pas, qui ne signifiait rien. Oui, elle avait des grands yeux, mais encore ?

Extrait des Cahiers Baudelaire © Yslaire

Puis, à un moment, il y a cette photo de Nadar : un personnage noir mais anonyme. Ce n’était pas possible que ç’ait été une femme qui passait à ce moment-là : Nadar ne photographiait que des people, il courait après la notoriété. Au café du Panthéon, il passait son temps à caricaturer la société de Paris, ce qu’il a poursuivi avec la photographie. Il voulait montrer l’image de son temps et en faire partie. Donc, cette femme devait être quelqu’un. Et j’ai vu ces yeux, c’était peut-être ça des yeux comme des soupières, bombés avec une fente qui passe. Ça correspondait à la version qu’il donnait de Jeanne mais aussi aux dessins de Charles. J’ai pu alors la dessiner, imaginer à quoi elle ressemblait, me l’approprier tout en sachant que jamais personne ne pourrait le contester et que la marge d’interprétation était grande. Je lui ai fait des épaules fortes, carrées. La question de la grosseur de sa poitrine était embêtante puisque Charles et ses amis prétendaient des choses différentes. L’important était surtout sa taille. Dessiner Charles et Jeanne marchant l’un à côté de l’autre dans la rue, ce n’était pas Laurel et Hardy mais ça avait quelque chose d’étrange. Il y a des choses difficiles à montrer en dessin, quand même, comme le fait qu’elle marchait comme un homme. Au cinéma, je pourrais diriger l’actrice, je la vois bien, cette démarche.

Mais ça m’a aussi renseigné sur le fait qu’elle était lesbienne, c’était plutôt avéré, comme pas mal de femmes de l’époque pour des tas de raisons. On ne sait pas avec qui elle mène ses amours saphiques mais j’ai des soupçons sur sa bonne qui ne l’était peut-être pas tant que ça puisqu’elles allaient au restaurant ensemble. C’était peut-être sa copine. On n’a pas beaucoup de choses, mais il faut les creuser en se disant que si elle a été peinte par Courbet, c’est parce qu’il l’a fait poser. Ce sont des minuscules détails, ce n’est écrit nulle part mais c’est une évidence : tous les gens qui sont peints par Courbet ont posé. Si elle a posé, elle a connu des modèles de Courbet ou d’autres peintres – plein de monde passait et repassait dans le grand atelier de Courbet et quand il peint L’Atelier, c’est vraiment la Société, son quotidien – qui sont des lesbiennes avérées comme Victorine Meurent, la préférée de Manet, dans Olympia notamment.

C’est en creusant toutes ces choses qui ne sont pas montrées dans la BD que je me figure Jeanne en me disant que ce n’est peut-être pas une prostituée comme on l’a dit mais une femme qui, à 16-18 ans, couche avec un homme et ses copains. Quelle est la femme ou l’homme qui n’a pas fait ça, il y en a quand même beaucoup dans les années 70 et on ne les appelait pas des putes mais des libérés sexuels. Ce qui est très différent. Peut-être qu’à l’époque de Baudelaire, c’était déjà comme ça mais que la mère de Baudelaire soupçonnait cette comédienne, donc libre et pas mariée, d’être une prostituée. A-t-elle tarifée pour la cause ? Je n’en sais rien, je n’ai pas trouvé le moindre témoignage de ça. Elle était libre, sans doute stérile, mais lesbienne, certainement. Ce qui oriente déjà les choses et son trajet.

Extrait des Cahiers Baudelaire © Yslaire

Et Baudelaire, comment l’avez-vous adapté au papier, au dessin ?

Baudelaire, c’était très compliqué parce qu’il y a beaucoup de photos de lui, mais surtout postérieure à 1850 alors que la majorité de mon histoire se situait avant la révolution de 1848. Il y avait bien ce tableau d’Émile Deroy, en 1844, dans lequel Baudelaire est comme un diable et qu’il avait d’ailleurs accroché au-dessus de sa cheminée. J’y ai eu les indices de sa barbe, le propre de toute la Bohème, et de ses cheveux volontairement fous. Courbet qui fait son portrait en 1847 – reproduit quasiment à l’identique dans L’Atelier -, le montre complètement rasé. Je ne sais pas si c’était sa tête à ce moment-là mais Courbet lui dit : « Toi, tu changes d’apparence sans arrêt. » C’est vrai qu’en bon dandy, il faisait énormément attention à son apparence. Sa provocation était d’être toujours nickel avec des habits décalés, des cheveux teints de couleurs différentes… Je crois qu’il se rasait barbe et moustache selon les périodes.

© Emile Deroy

À ce moment, je comprends que je dois essayer de respecter ces moments. Puis, je me dis aussi que je ne dois pas reproduire sa tête telle qu’on la voit sur les photos post-1850. Alors, je m’intéresse à Nadar, et me suis rendu compte à quel point c’était un excellent caricaturiste : il a caricaturé tout le Panthéon, ses amis, avant de les photographier, et en comparant les deux, je me suis rendu compte à quel point on reconnaissait ce petit monde. Il a le truc: les traits sont évidemment exagérés mais on voit le réel. La manière dont il dessine Baudelaire, c’est vraiment exemplaire. Je suis donc parti de ses caricatures que j’ai mixées avec ce que je lisais, les couleurs et coupes de cheveux, jusqu’à prendre en considération qu’à la fin de sa vie, à ses 38 ans, il a déjà les cheveux blancs. On le décrit alors comme un cadavre. C’est aussi le cas dans certains tableaux le représentant, on a l’impression qu’il a 50 ans alors qu’il n’a que la trentaine. C’est fou.

Recherches de personnages extraites des Cahiers Baudelaire © Yslaire

Dans la manière dont vous le dessinez, paradoxalement, par moments, vous lui conservez un visage d’enfant.

C’était ça la ligne. À un moment, je me suis rendu compte qu’il avait un grand front, qui donne immanquablement un côté enfantin. Je me suis dit que c’était une bonne piste parce qu’il reste, jusqu’au bout un fils à sa mère, il ne se libère jamais de cette emprise. C’est très étonnant. Mon point de vue était celui de Jeanne, donc elle ne passe pas sa vie à parler de la mère de Baudelaire ni de sa rivale, Apollonie Sabatier. C’est logique. Je n’ai pas voulu montrer un garçon, dans l’élan de la jeunesse qui se flétrit de plus en plus, je trouvais plus intéressant de garder tout au long et jusqu’au bout ce visage d’enfant qui vieillit mal.

Finalement, cet album reste épistolaire, comme vous vous êtes servi de cette lettre de Jeanne à Caroline Aupick-Baudelaire, ce qui vous permet de vous échapper des phylactères. Comment en êtes-vous arrivé à prendre ce parti ?

Au tout début, je comptais faire cet album du point de vue Jeanne et ne voulais pas écrire. Ça s’est imposé pour une question d’évidence, de limpidité. Pour expliquer des choses trop longue à faire passer par le dessin. D’un autre côté, ça fait partie du projet de son urgence. C’est en 2014 que j’ai eu envie de le concrétiser et que j’ai rencontré Jean-Claude Carrière dans l’idée de le faire ensemble. Une vague discussion après laquelle nous attendions l’accord d’un éditeur. Je n’aurais pas dérangé Jean-Claude pour un projet qui n’avait aucune chance de se réaliser. Nous étions très confiants… mais le projet s’est retrouvé au purgatoire des années durant. Il est passé chez plusieurs éditeurs qui n’ont pas répondu. C’est une manière de dire « pas maintenant ». Jusqu’au jour où José-Louis Bocquet est revenu vers moi et m’a dit qu’on pouvait l’envisager.

© Yslaire chez Dupuis

Qu’est-ce qui avait fait déclic ?

Je ne sais pas, je ne peux pas parler à leur place. Toujours est-il que José-Louis m’a demandé si j’étais toujours partant. J’ai répondu que oui et que je connaissais même la date de parution : le 9 avril 2021, le bicentenaire de Baudelaire. Ce qui sonnait comme un gag a été pris comme un super argument et été acté dans le contrat. C’est ainsi que je m’y suis mis tout de suite, en janvier 2020. Je devais faire 120 pages en un an, (Il réfléchit) ce que je n’avais jamais fait dans ma vie, du jour au lendemain.

Puis, José-Louis a eu l’idée de faire ces cahiers Baudelaire, une prépublication qui était une obligation de me tirer en avant. Il fallait minimum trente planches de prêts pour chaque numéro. J’y suis allé, c’est en ça que cet album a été tiré par les dessins. À la fois comme choix, par les circonstances et par ce que l’éditeur m’imposait. Jusqu’au bout, je n’ai pas eu le temps de réfléchir. Je dessinais ce que je pouvais, j’avançais en cherchant la documentation en même temps, je découvrais. J’étais d’une activité invraisemblable. Ce fut magique: j’ai pris mon pied comme rarement.

Extrait des Cahiers Baudelaire © Yslaire

On sent à quel point ça vit, dans les différences de traits, la manière dont vous aboutissez ou non votre dessin. Y’a du répondant, non ?

Tout est né de moments et de contraintes. Il fallait inventer à partir d’elles. Au début, je me suis donné comme mission de faire une mise en page comme des rimes. Je commençais avec six cases par page comme un gaufrier traditionnel, facile, puis quand il fallait montrer plus de décor, je pouvais faire une grande case et inverser par la suite, pour qu’il y ait des rimes. Ce fut une série de jeux comme ça, qui rendait plus poétique mon récit. Plus loin, ces rimes sont presque psychanalytiques, notamment lorsque j’évoque ses voyages et cette scène de torture marquante. On sait très peu de choses de ses voyages mais on sait qu’il a vu une scène de flagellation d’une esclave. J’ai dessiné ça de loin, parce qu’il pouvait très bien y avoir assisté à distance, puis c’est revenu après. Ça rimait à nouveau.

© Yslaire chez Dupuis
Extrait des Cahiers Baudelaire © Yslaire

Ce n’est pas comme un scénario de fiction dont on ne connaît pas la fin. Là, on la connaît, ça ne servait à rien de faire des cliffhangers en bout de page, ça ne servait à rien. Cette autre rythmique installée me permettait de marquer les résonances qu’il y avait dans la vie de Baudelaire et qui donnaient une apparence de sens. Cette scène de flagellation a-t-elle été le déclic psychanalytique dans son existence ? C’est une suggestion, je ne l’écris surtout pas, je déteste les explications de cet ordre. J’avais lu tout un texte sur Flaubert qui racontait que quand il était jeune il avait vu le cadavre d’une dame être repêché en mer. Ça l’avait traumatisé tout en enflammant son imagination, peut-être aussi. Je trouvais incroyable cette décharge érotique de la mort, que les deux se mêlent. Dans le cas de Baudelaire et cette scène de flagellation d’un dos nu et ensanglanté, il y a une vraie violence mélangée au sexe. Alors que dans le cas de Flaubert, ce n’est pas du tout ça, c’est la mort mais d’une autre manière. Mais ce sont des choses auxquelles on pense quand on les dessine.

Extrait des Cahiers Baudelaire © Yslaire

En partant de gravures de l’époque – qui montraient ça comme si c’était banal d’ailleurs! – et en dessinant cette femme noire battue, on peut comprendre toute l’ambiguïté qu’un jeune homme peut en dégager, ce qui va construire cette constance dualité présente dans l’oeuvre de Baudelaire : entre fascination pour le corps et terreur vis-à-vis du coït, jusqu’au dégoût presque. Sans doute son plus beau poème est-il Une Charogne, parce que cette dualité s’exprime à l’extrême: un cadavre encore vivant à cause des vers qui s’en nourrissent. En paraphrasant, il dit: « Toi, ma chérie, tu finiras comme ça! » Franchement, même mon attachée de presse à qui je citais ce poème a eu du mal à le finir. Mais je trouve ça d’une beauté abyssale. C’est un sommet, j’en ai des frissons à chaque fois que je le lis. C’est extraordinaire d’en arriver à faire de la beauté à partir d’une horreur pareille. Là, il est moderne, c’est certain. C’est la peinture de Bacon !

« (…)

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

(…)

© Francis Bacon

Qu’est-ce qui a fait que vous ayez poussé votre trait par moments tandis qu’à d’autres vous restiez plus dans l’esquisse ?

Comme je vous le disais, le temps était compté, court. En littérature, si je dis que dans une case il y a un décor poussiéreux qui sent la noix, les clients passés avant Baudelaire auprès de Sarah La Louchette, je ne me voyais pas le répéter à chaque fois. Ni par le texte, ni par le dessin. C’est une information donnée à un moment et je voulais éviter la redondance. Il faut utiliser le décor, les effets comme des informations de la même manière que dans le texte. On ne dit pas: « Et dans ce décor qui sentait la vieille chaussette, Baudelaire dit… » La narration est une écriture et je n’ai pas eu le temps de faire du beau. Il fallait que les personnages vivent, que l’ambiance passe. La scène des bijoux, intensément érotique, je l’ai aboutie, avec des bijoux, Jeanne qui danse, un fond noir. Il y a un modelé.

Mais quand, au début de l’album, Baudelaire et Jeanne se réveillent, elle sort de son sommeil, elle ne cherche pas à être séductrice. Elle est nue mais il n’y a pas de modelés. J’ai simplement voulu montrer ce qui servait, pas ce qui faisait beau. Pour faire joli? Ça n’avait pas d’intérêt. Je me suis concentré sur l’essentiel. Ce qui donne quelque chose au départ très rigoureux, poétique et cadré, et de baroque à la fin. Pourtant, ce qui est fou, c’est qu’au départ il y a une structure solide, que j’ai transgressée parce qu’il n’y a pas de règle sans exception. On me dit « quelle liberté », oui mais elle existe parce qu’il y a des contraintes extrêmes. Ce fut un plaisir jusqu’au bout. Souvent, dans la Bande Dessinée, où il y a une sorte d’esclavage à la répétition, aux décors, aux choses qu’il faut rajouter parce qu’on a commencé comme ça et qu’il faut aller au bout de son chemin de croix, beaucoup d’auteurs voient ça comme une exécution, une marche forcée imposée au soldat sur son champ de bataille. Moi, je n’ai pas eu le temps et ce fut très bien. Jusqu’au bout, je me suis permis de réinventer. Au moment d’incarner sa mort, plutôt que de donner la priorité au décor, j’ai reproduit le tableau de Manet qui était dans la pièce depuis longtemps, comme une mise en abyme. Un pot de fleur qui passe de la représentation au réel, tout en ne sachant plus vraiment ce qui est mort ou vivant, ça m’excitait même s’il y a de grandes chances qu’il n’y ait que moi qui le sache au final. Ce sont les fleurs du mal. Ça nourrit et ça fait qu’on ne s’embête pas, on sent que c’est essentiel de le faire.

Puis, il y a cette scène du quotidien où rien ne se passe vraiment. Quelqu’un qui l’aurait regardé se passer se serait ennuyé. Alors, j’ai décidé d’en mettre le moins possible, de faire ressortir les matières et j’ai eu l’idée de mêler leurs cheveux. Ils sont liés par la tête. Je trouvais ça sympa et symbolique. Je me serais appliqué et aurais tout mis en couleur, je serais passé à côté. Quelque chose s’invente, graphiquement. Il y a une richesse qui passe, respectant Baudelaire dans sa manière de créer, d’utiliser les symboles, de tourner autour, d’enchaîner les paradigmes sans jamais faire pareil. C’est en ça qu’il est formidable. Les années passant, j’ai de plus en plus de plaisir à faire de la BD, je me libère de tout.

Vous parliez de couleurs, elles sont réduites au strict minimum, finalement?

Oui, à un moment donné, je me suis dit que ce serait indigeste si tout était de la même couleur, il fallait que le lecteur puisse reconnaître les séquences. Toujours en cherchant à correspondre à l’écriture, à la manière dont Baudelaire nous fait voir les couleurs, j’ai voulu donner une teinte générale en restant dans ses chromatiques, tout en utilisant, de temps en temps, les touches qui ressortent parce qu’il en parle. La « confiture verte », il fallait que ça y ressemble un minimum.

À côté des couleurs présentes sans prendre le pouvoir, il y a cette clarté, par contre, époustouflante. Il y a là des scènes très sombres où on ne pourrait rien voit, mais si, vous parvenez à y faire la lumière. On voit tout!

Je ne sais pas l’expliquer. Ce qui est important, c’est que le dessin ressemble à ce que je vois. Ce que j’ai appris de mon expérience de dessinateur, c’est apprendre à regarder. Ce n’est pas mieux dessiner, c’est passer de l’intérieur à l’extérieur. On dessine de l’intérieur, avec la tête. Ça sort, ça jaillit sur le papier, les choses apparaissent et il faut faire confiance à ce qu’on voit sans y être asservi. Il faut dépasser ça pour qu’à un moment le dessin se nourrisse de lui-même. Et là, il se passe quelque chose, on découvre des choses.

© Yslaire chez Dupuis

Vous, du coup, dans quelle ambiance travaillez-vous ?

Silence absolu. Pour cet album, j’entendais le bruit des insectes dans mon atelier, la nuit. J’ai travaillé jour et nuit. Les trois dernières semaines, de manière impensable, je dormais une heure par jour.

Comment tient-on ? L’adrénaline de la création ?

Oui, et des délais à tenir. C’est un entraînement. On n’y arrive pas du jour au lendemain, non, jamais je n’ai pu faire ça. De toute façon, je n’avais pas besoin de réveil, je ne dormais pas. J’allais me coucher sur le canapé au moment où je ne voyais plus rien.

Dans le même état que Baudelaire ?

Mais sans la drogue. Que de l’eau. Lui ne dormait pas, il avait des insomnies terribles, des angoisses. Moi, je me suis endormi une fois sur ma table, alors que je téléchargeais quelque chose. Un quart d’heure, puis je me suis réveillé. Quand on ne voit plus rien, il faut arrêter, se poser. Je dormais donc une heure, une heure et demie parfois, et quand je revoyais, je continuais. Insensé. Ce qui m’a le plus étonné, au moment même, c’est de ne pas avoir eu de baby blues. Il vient peut-être maintenant (interview réalisée fin avril). J’ai cru que je ne m’en sortirais pas mais non, j’ai vite tourné la page, deux jours après le dernier trait, je pensais à mes futurs projets.

Extrait des Cahiers Baudelaire © Yslaire
© Yslaire chez Dupuis

Vous parliez de cette fin connue d’avance, la preuve… elle est au début. Une scène d’enterrement qui m’a fait penser à une autre, la première scène du premier Sambre.

Hé oui. Que voulez-vous ? Inévitablement, j’y ai pensé et fait le rapprochement, mais ces deux scènes n’ont pas le même sens. Dans Sambre, le choix a été pris par Balac (Yann), une manière très expressionniste de commencer l’histoire, de poser les choses et d’avertir qu’on ne va pas rigoler. Si vous venez pour ça, vous allez être déçu. On débute par une mort, on terminera par une mort, c’est certain, annonciateur. C’est toute la Bible, la ligne rouge de Sambre.

© Balac/Yslaire chez Glénat

Avec Baudelaire, ce n’est pas du tout ça. Il fallait poser les éléments au niveau de Jeanne Duval. Il fallait un événement pour ça. Puis, il y avait cette lettre écrite par Madame Aupick à l’homme de lettres Charles Asselineau, deux mois plus tard, lui disant tout le mal qu’elle pense de Jeanne. Tout est dit dans cette lettre, elle accuse Jeanne d’avoir refilé la maladie à Charles Baudelaire, d’avoir pourri et maudit sa vie. Dès le départ, il était dit que cette femme était maudite, plus que cet homme, qui lui était mort. Sa présence à l’enterrement était crédible. On voit qu’elle est vieille, paralytique. C’est ce qui m’a guidé, plus que le côté dramatique de la mort de Baudelaire. Tout le monde savait qu’il était mort. Et je n’aurais pas pu commencer par sa naissance, ça aurait été scandaleux.

Extrait des Cahiers Baudelaire © Yslaire
© Yslaire chez Dupuis

Au fil des pages, se mêlent les morceaux de vie réelle mais aussi des animaux.

Le bestiaire des Fleurs du mal est invraisemblable, fascinant. Mais c’est logique dans la mesure où Baudelaire a très peu voyagé. Si ce n’est ce grand voyage en Orient, il est allé à Dijon et à Bruxelles, et visiblement ça l’a traumatisé, Namur où il est mort. Le plus loin de son voyage. Forcément, son voyage en Orient fut fondateur. Faune et flore ont pris de l’importance et ont nourri sa poésie. Je me suis basé là-dessus, sur des livres comme Belle d’abandon qu’Emmanuel Richon a consacré au couple Duval-Baudelaire en se basant notamment sur Les fleurs du mal pour justifier ses recherches. La meilleure manière de réaliser les décors de Baudelaire est, toujours en s’appuyant sur de la documentation, était de m’interroger sur la faune et la flore de l’Île de la Réunion, de visiter ses poèmes et des sites recensant tous les animaux utilisés par Baudelaire. J’ai découvert le chat-pard, ce qu’on appellerait aujourd’hui serval. Comme Baudelaire s’était pris de passion pour les chats, j’ai dessiné cet animal assez horrible qu’est le chat-pard.

© Yslaire chez Dupuis

Puis, la mythologie est venue parce qu’elle faisait partie du vocabulaire des écrivains de cette époque, De Nerval particulièrement qui y faisait tout le temps référence, parce que la Culture, l’Art de l’époque, depuis l’Ancien Régime, va toujours dans le sens du rapport à Rome, à la Grèce Antique, tant dans la peinture que la poésie. Quand on dit que la beauté est codifiée, c’est la beauté dans le sens mythologique. Ce n’est pas Dieu ni le Christ, parce qu’on n’est pas chrétien et que les artistes revendiquent leur liberté, mais les paradis de l’Olympe qui autorisent enfin à dessiner des femmes nues. Jusque-là, ils avaient toujours un type très jeune très beau mais souffrant sur une croix, fondant une culture de la souffrance, de l’homosexualité même certains diront.

Désormais, on peut dessiner des femmes dans le plus simple appareil. C’est en ça aussi que le tableau Déjeuner sur l’herbe de Manet est si choquant. Je ne comprenais pas au départ pourquoi il était si choquant alors que des femmes nues, il y en avait partout au même moment… mais des beautés mythologiques. La rupture provoquée par Baudelaire est là. Il part des symboles antiques mais va vers autre chose. Il va donner des sentiments à ce Sphinx qui plane dans les airs et qu’il appelle la beauté. Un sphinx antique parce que « dont le mouvement ne dépasse pas les lignes ». Cela dit une certaine conception de l’art de l’époque, antique, mais que Delacroix est en train de faire bouger parce qu’il ne finit pas son trait, il est dans l’inachevé, le mouvement. Delacroix s’affirme de plus en plus dans cette liberté. Ses premiers tableaux, les plus connus certainement, s’inscrivent encore dans le classicisme mais assez rapidement il s’en écarte. Baudelaire suit ça, jusqu’à l’apologie du peintre moderne avec Constantin Guys qui est sa référence et qui, quelque part, fait de la bande dessinée moderne. Avec un trait lâché, quelques taches de couleur, mais assez loin de la peinture, finalement.

Quand j’étais petit, la mythologie était une de mes lectures préférées, la Guerre de Troie, waouw. Quel pied, ce mélange d’animalité et d’humanité. Ils avaient tout compris les Grecs, bien plus loin que l’image chrétienne de la séparation du bien et du mal. La nature humaine est beaucoup plus complexe que ça. Et imaginer des dieux qui ont des défauts, c’est génial. Dans le crayon, c’est venu naturellement. De la même manière que les gargouilles de Notre-Dame de Paris (en pleine reconstruction, réinvention puisque presque abandonnée jusqu’à ce que Viollet-le-Duc la redessine) qui montrent bien le rapport religieux qu’a Baudelaire avec la représentation imaginaire.

© Yslaire chez Dupuis

Un côté vampire aussi, dans l’atmosphère?

Dans la violence des corps, sans doute.

Et cette chauve-souris.

Anecdote tout à fait véridique, Baudelaire a fini sa vie à Bruxelles, avec une chauve-souris qu’il caressait. C’est un peu l’image du diable, du Mal, mais lui disait être un Chrétien qui ne croit pas en Dieu mais qui découvre la puissance du Mal. On est loin de l’idée de Voltaire qui disait que si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer. Baudelaire, lui, dit qu’il n’y a pas besoin d’inventer le diable, il est là, bien présent. Il croit plus au Diable qu’en Dieu et il le montre. À ce moment, Gustave Doré dépeint Satan avec ses ailes de chauve-souris. Je m’en suis servi abondamment pour marquer cette présence du Mal qui, pour Baudelaire, devient de plus en plus physique et intérieure. Il souffre du mal, cette transformation physique, cette maladie qui le ronge et pourrit sa vie. Alors que, quand on y réfléchit, c’est adorable une chauve-souris. Mais elle témoignait de l’image de Baudelaire, à la fin de sa vie, impuissant, incapable d’écrire, à l’envers.

Tant qu’à parler de vampires, il y a quand même beaucoup de miroirs.

Ça, oui ! Sa phrase « Un dandy doit vivre avec un miroir » m’a beaucoup inspiré. Sur cette phrase, il y a cette idée du miroir qui traverse toute sa vie. Il en a acheté pas mal, d’ailleurs ! Alors, qu’il déteste la photographie et le narcissisme, oui, jusqu’à un certain point, mais il s’y est quand même prêté quelques fois. Il a un rapport à son image tout de même prégnant, alors qu’il accuse Jeanne et toutes les femmes de passer leur vie devant leur miroir. Mais lui…

Et quel choc, quand vous le cassez, ce miroir! Je trouve que vous cassez le miroir comme on ouvrirait la boîte de Pandore.

C’est la fin, c’est sûr.

Revenons à Jeanne. Muse, secrétaire, actrice… mais pas nègre, elle s’en défend!

© Yslaire chez Dupuis

Elle s’en défend parce qu’au même moment il y a Alexandre Dumas, dont Baudelaire est le copain, plus que l’inverse, qui est métis, nègre donc, et qu’il avait lui-même un « nègre », l’écrivain Auguste Maquet qui, lui, n’était pas noir de peau. C’est quand même assez dingue. Pour Jeanne, il était impensable de passer pour une négresse. Le terme nègre en littérature existe, pas le terme « négresse ». Puis, je ne pouvais l’imaginer. Aussi parce que je me suis figuré une certaine idée de Jeanne à travers une amie originaire de Tahiti. J’ai un peu lu sur cette culture, appris qu’à cette époque on parlait le créole mais que les Tahitiens apprenaient le français de la métropole, même si l’île est indépendante depuis la révolution française mais tout de même rattachée à la France. Encore aujourd’hui, par l’Histoire et la langue. On peut facilement imaginer que pour quelqu’un, même francophone, débarquant d’une province, un pays très reculé, à Paris, le choc va être dur.

Moi-même, petit Belge, je l’ai vécu en arrivant à Paris dans mes premières années et en me retrouvant face à des Parisiens qui ont le sens de la vanne cruelle et qui auraient pu être des Baudelaire ou des Nadar. Face à ces réflexes et réflexions cinglants et ces battles de rimes et de vers, on rase les murs et on tente de se faire oublier. On dit que Jeanne restait muette. Malgré ça, Jeanne était farouche et avait de l’orgueil. Ce n’est pas parce que quelqu’un ne dit rien qu’il est bête. Mais la confusion existe, surtout pour des Parisiens. C’est amusant de se mettre dans cette peau et de comprendre la posture qu’elle prend.

À partir du moment où j’ai jeté mon dévolu sur ce personnage, dans notre époque de génération offensée comme on dit, où on ne parle plus que de discriminations, de gens qui ont été opprimés, victimisés, je me dis toujours qu’être noir (ou une autre couleur), c’est particulier, parce que vous ne pouvez pas le cacher – si vous êtes homo, il faut le savoir, ce n’est pas marqué sur votre front. J’ai voulu m’imprégner de ça pour montrer la différence qu’elle devait capter dans le regard des autres. De la mère de Baudelaire, certainement. De Nadar, je ne suis pas sûr, mais la manière d’en parler est tellement décomplexée à l’époque que ça doit être dur. La meilleure manière de comprendre, c’est de le dessiner. Ma meilleure manière de comprendre le monde, c’est de le dessiner, sinon je ne comprends rien.

Elle était aussi actrice. Et on le voit dans votre album, le réflexe de Baudelaire, tel un peintre, un cinéaste, va être de faire poser sa muse pour qu’elle lui inspire ses mots.

Est-ce lui qui la fait poser ? Ou elle qui joue pour lui ? Je n’en sais rien et c’est toute la question. À l’époque, il est évident que le créateur, c’est lui. Une évidence absolue. On ne peut pas penser que pour un peintre qui portraitise un modèle, ce modèle puisse avoir la moindre interaction. C’est le génie du peintre. Aujourd’hui, quand quelqu’un veut représenter une femme, mettons Brigitte Bardot dans Et dieu créa la femme – titre ô combien évocateur – on dira que Vadim a réalisé le film. D’accord, mais une partie de la création du film n’est-elle pas attribuable à Bardot qui danse pieds nus. Elle n’a écrit aucun dialogue mais elle joue et fait même plus que jouer. Je ne veux pas dire par là que tous les gens qui jouent sont des créateurs, certainement pas, mais je crois que Bardot était là plus qu’une actrice, une artiste. Aujourd’hui, les comédiens peuvent être des artistes. À l’époque, ce n’était pas le cas, dans la conception des choses. Actrices et prostituées, c’était la même chose : libres, non mariées, et si elles se montrent sur scène, il faut bien que quelqu’un paie leur tenue. Qui? Pas le directeur, donc, oui, il y avait un certain jeu de prostitution. C’était comme ça. Peu à peu, il y a eu une évolution des moeurs mais n’oublions pas que pendant très longtemps les comédiens ont été interdits dans les cimetières par l’église.

© Yslaire chez Dupuis

Donc, oui, Jeanne Duval commence sur scène, dans un petit rôle, puis elle fait rire. C’est très difficile d’expliquer pourquoi elle fait rire et je trouve que ça ne méritait pas sa place dans mon album. En fait, elle porte un bonnet datant de 20 ans auparavant, complètement désuet. Il y a donc un côté complètement ridicule dans son apparition, il faut le savoir. C’est impossible à faire passer dans un dessin si le lecteur n’a pas connaissance de la mode de l’époque. Il croira que le public rit d’elle parce qu’elle est noire, peut-être aussi d’ailleurs. Tout ne peut pas être expliqué.

C’est ce qui fait qu’on pourra la prolonger, à son tour fouiner, si on en a envie, cette BD!

Je pense qu’à un moment les mystères font partie d’une bonne histoire et que vouloir tout expliquer tue l’histoire. Il y a des détails, des décors, que le lecteur ressent sans se l’expliquer, c’est ce qui fait la densité, la qualité. Comme un être qu’on rencontre, dont on sent la vie derrière lui sans qu’il ait besoin de la raconter. C’est lourd, essentiel.

La première chose qu’on voit d’un album, c’est son titre et sa couverture. Le titre, il était là dès le départ ?

Oui, c’est bien la première fois. Pourtant il a failli changer en cours de route. Il y a eu une proposition qui était La fleur du mal puis quelque chose comme La Vénus Noire, qui n’était pas de mon fait mais de l’éditeur. À un moment, j’ai fait remarquer, sans être contre, que Vénus Noire était le titre d’un film d’Abdellatif Kechiche, je trouvais que ça ne collait pas. Et Mademoiselle Baudelaire est revenue et a orienté un peu l’histoire.

Je suis très content de ce titre, qui m’a aussi permis de comprendre l’importance de la mise sous tutelle de Charles, qui représentait pour l’époque le fait de ne pas pouvoir se marier. D’où le Mademoiselle. D’autres sources montrent que Baudelaire a écrit ses quatre vérités au notaire Ancelle sur le fait qu’il ne reconnaissait pas Jeanne comme son égal alors que lui était marié et que c’était un sale bourgeois, et j’en passe. Comme Baudelaire pouvait insulter la terre entière, quoi. Alors que Narcisse Ancelle était un homme intègre, bourgeois et conservateur certes, mais extrêmement bienveillant vis-à-vis de Charles. Sans lui, on n’aurait pas le testament de 1845, qui est une lettre d’amour puisqu’il lègue tout à Jeanne.

On parlait du titre, venons-en à la couverture.

Il y a eu des recherches mais, avec les années, je sais qu’il faut faire une couverture au début. Et que l’éditeur en ait besoin ou pas, moi, j’ai besoin de la créer. Parce que ça donne une image de ce que j’ai envie de faire, j’y découvre des choses déjà, ça remue et questionne le point de vue de l’histoire. Souvent ça évolue en cours de route car on ne comprend une histoire qu’en la faisant surtout. Je ne crois pas tant que ça à l’idée de départ. C’est un squelette, il faut qu’il y ait de la chair pour que ça danse. Tous les squelettes se ressemblent. À un moment donné, une image s’impose et c’est la couverture.

Ici, ce fut en collaboration avec José-Louis Bocquet et Philippe Ghielmetti, le directeur artistique de Dupuis qui était derrière moi pour la maquette des cahiers. Ce fut une évidence. Au travers de la couverture, il était intéressant de sortir de l’idée d’une Jeanne dans l’ombre de Baudelaire. C’est donc plus complexe dans ce dessin : est-elle le produit de son imagination ou le petit génie qui sort de la lampe? Je ne sais pas, encore une fois. C’est une image que je ne m’explique pas complètement mais qui me plaît et correspond à ce Baudelaire jeune, touchant, encore assez beau.

Il y a d’autres potentielles couvertures: toutes ces images pleines planches.

Elles n’étaient pas prévues, comme beaucoup d’autres choses. Le contrat prévoyait entre 100 et 120 planches, j’ai débordé jusqu’à 146. Ce qui veut dire que 26 n’étaient pas payées. Ça n’a aucune importance pour moi, c’est le minimum de loyauté qu’on peut avoir envers l’éditeur qui prévoit un barème pour un livre. Il y a une économie du livre. Mais Dupuis me l’a bien rendu tant l’équipe m’a soutenu jusqu’au bout et a tout fait pour que le livre paraisse à temps. C’est ça, un beau mariage, quand on travaille tous dans la même direction. Il y a quelque chose qui dépasse le fait de faire un métier. Ils ont aimé le livre comme moi je l’ai aimé. Ce n’est pas toujours le cas. J’ai fait suffisamment de livres dans ma vie que pour le savoir. J’ai travaillé chez des éditeurs qui vendaient l’album d’Yslaire en espérant faire les mêmes ventes que Sambre. Mais ce n’était pas ça que j’avais dessiné. Il y a de gros malentendus, qui ne sont bien ni pour eux ni pour moi. D’où l’importance du beau mariage. Il a donc eu lieu, là.

Y’a-t-il des gens que vous voyez comme des héritiers de Baudelaire, aujourd’hui?

J’ai connu un metteur en scène de théâtre qui avait des airs baudelairiens. Il s’appelait Alain Populaire et il fut un mentor pour moi. Il était directeur du théâtre Impopulaire, pas mal, hein. En beaucoup de points, il ressemblait à Baudelaire, sous des dehors méchants, provocants, acerbes, disant des horreurs par moments. Mais quand on le connaissait, il était tellement adorable, avec une culture, une érudition invraisemblable tant dans la peinture que l’écriture, ou de la musique. Il organisait des concerts privés chez lui. Fils de bonne famille, il n’avait pas besoin de l’art pour vivre et faisait de l’art pour l’art. Je fus le graphiste de son théâtre. Il m’a enseigné plein de choses, m’obligeant à faire des affiches sans dessiner, rien qu’avec des lettres pour exprimer les choses. C’est une école du minimalisme, de l’essentiel. Il m’a enseigné l’art de regarder les peintures. Réellement éclectique, il pouvait s’enthousiasmer tant pour les pompiers que les impressionnistes ou l’art africain. Il en parlait tellement bien. Il m’a par exemple fait découvrir L’Île aux morts de Böcklin, un tableau invraisemblable parce qu’en quatre versions. Alain était un type remarquable auquel j’ai souvent pensé en faisant ce livre. C’était la personne la plus proche de lui que j’aie fréquenté, il écrivait très peu mais remarquablement je trouve. Il n’est jamais allé au bout de ça puisque son théâtre était sans mot. C’était un théâtre de déplacement, de silence. Au départ, il y avait de la musique, puis elle a cédé sa place aux acteurs dont les mouvements sur scène créaient des rythmes et des moments magiques. Un vrai hypnotisme, on était dans la poésie du théâtre.

Sinon, l’exemple le plus connu mais quand même assez éloigné, c’est Gainsbourg. Il y a un lien même si les personnalités ne correspondent pas du tout, de mon avis. Gainsbourg était un véritable alcoolique et je ne suis pas sûr que Baudelaire l’était. Le lien, c’est le rapport à la peinture. Gainsbourg était un peintre raté, qui a mis ça dans ses paroles, en faisant des rapports à Baudelaire. Mais ce n’est pas eros-thanatos, non plus.

La suite, pour vous ?

C’est Sambre. Terminer Sambre. Qui a été mis de côté pour pouvoir faire Baudelaire. Je fais l’apothéose. Septante pages étaient dessinées, il y en a encore au moins autant.

Après ça, je ferai autre chose. Enfin, je vais déjà commencer en parallèle. Ce sera Simenon. Pas une biographie, hein, une adaptation d’un livre avec un scénariste qui m’a présenté le projet. Rien à voir avec Baudelaire, c’est même à l’opposé, mais c’est passionnant. Ça me permet de me concentrer sur Sambre au niveau scénaristique tout en restant dans le rythme de tout ce que m’a apporté Baudelaire.

Un Simenon, sans Maigret?

Oh oui, je n’aime pas Maigret. Ce sera un roman dur de Simenon que j’ai découvert du coup.

Des coups de coeur BD récents ?

Je n’en ai plus lu depuis quatre mois. Je ne faisais que dessiner Baudelaire, je n’avais plus le temps. Alors, comme coup de coeur, Léonie Bischoff. J’ai beaucoup aimé, je trouvais ça intéressant. Avec Anaïs Nin, elle a passé un cap.

© Bischoff chez Casterman

J’aime beaucoup le travail de Romain Renard, dans un registre différent. Il y a Monsieur désire? aussi de Hubert et Virginie Augustin, formidable! C’est très bien. Et dans un genre trash, La nuit mange le jour, d’Hubert et Paul Burckel, quel choc. S’il n’en y avait qu’un, ce devrait être celui-là. Mais c’est douloureux, dur à lire tellement ça fait mal, sans fard. Peau d’homme aussi, c’était vraiment bien.

S’il ne fallait donner qu’un auteur, ce serait Hubert. J’ai aimé tellement de choses de lui, pratiquement tout. Je l’ai croisé une fois et j’ai regretté de ne pas l’avoir vraiment rencontré.

La nuit mange le jour © Hubert/Burckel chez Glénat

J’imagine que le Covid rend compliqué la rencontre avec le public autour de ce livre?

À vrai dire, je ne fais plus du tout de séances de dédicaces. Exceptionnellement, oui. Le Covid n’aide pas à la promotion, c’est sûr. J’adore rencontrer des lecteurs, j’écris, je fais un mot. Mais je passe un moment avec eux, c’est ça qui est chouette, avec de vraies rencontres. Les gens viennent et préfèrent ça à un dessin à la chaîne qui font que tu ne sais même plus ce que tu dessines à la fin. Dans les rencontres, j’ai déjà eu des gens qui pleuraient en racontant l’histoire. C’est étrange, touchant.

Et il l’est diablement votre album. Merci Bernard et longue vie à Baudelaire et sa Jeanne à travers les siècles.

Titre : Mademoiselle Baudelaire

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Yslaire

Genre : Biographie, Drame, Histoire, Psychologique

Éditeur : Dupuis

Collection : Aire Libre

Nbre de pages : 160

Prix : 26

Date de sortie : le 23/04/2021

Extraits :

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