Cultivant une belle liaison francophone avec le monde du livre québécois, les éditions Kennes font valoir leur polyvalence en nous gratifiant à la fois de la distribution de romans outre-Atlantique mais aussi d’adaptations de ces écrits en BD avec des auteurs de chez nous. Et c’est un album atypique qui est arrivé dans les mains de Pierre Lecrenier, d’abord au Québec chez La Bagnole (on craque aussi les noms des éditeurs là-bas!) et désormais par ici, avec Le garçon au visage disparu du renommé Larry Tremblay.

Résumé de l’éditeur : Jérémy se plaint que son père, travailleur humanitaire, délaisse sa famille au profit d’étrangers vivant à l’autre bout du monde. Il faudrait qu’il soit lui-même à moitié mort, pense-t-il, pour que son père lui exprime enfin son amour. Lorsque Jérémy apprend que celui-ci a été pris en otage, son univers bascule, la culpabilité le ronge. Le lendemain de son anniversaire, sa mère le retrouve dans son lit sans visage. Les oreilles, les yeux, le nez de son fils ont disparu. Désemparée, elle contacte d’abord un policier, puis un psychiatre et enfin un prêtre afin qu’ils l’aident à comprendre cette étrange disparition. Évidemment, personne ne la croit… Ne serait-ce pas elle qui aurait perdu l’esprit ?

Une couverture inquiétante, horrifique, carpenterienne même, pour un drame finalement très intimiste et qui se passe dans le ressenti plutôt que dans la monstration. Sans effets spéciaux si ce n’est à la toute fin de cette histoire qui qui s’inscrit dans la tête et dans la peau d’un adolescent qui perd ses repères depuis que son père est parti. Disparu.

Pas encore mort mais ailleurs, dans un pays dangereux dont le peuple réclame l’aide internationale. Mais pourquoi est-il parti sous les radars alors que Jérémy avait tellement besoin de lui. Le dilemme est là mais le procès de son paternel est jugé, tranché pour le fiston qui ne lui trouve aucune excuse et ne peut que faire exploser sa rage auprès de ses proches, sa mère (encore que, le silence s’impose le plus souvent), son amie qui fait pourtant preuve d’une patience d’ange en acceptant même d’aller voir les films de zombies dont il raffole, ou encore des anonymes. Mais, en laissant éclater physiquement sa violence intérieure, peut-être s’en est-il pris à une sorcière qui l’a maudit au point qu’il perd peu à peu la face, inexplicablement. Alors qu’il n’a pas appris à faire don de soi, Jérémy va devoir chercher en lui-même les réponses qui pourront lui faire ouvrir les yeux.

Dans cet album qui commence comme une pièce de théâtre, à force de répétitions de mots entre des individus (policiers, psychologue, prêtre-exorciste) qui ne peuvent pas faire taire leur lacunes humaines et la pauvreté de leur vocabulaire quand il s’agit d’incriminer plutôt que de comprendre les détresses, Pierre Lecrenier nous offre une nouvelle facette de son art, dans un tout autre style que celui des aventures du Belge qu’il crée aux côtés d’Edgar Kosma. Pourtant, avec sa façon très Deslilienne de concevoir ses images, en mettant les personnages au premier plan, le dessinateur réussi à ramener l’ambiance et à la tirer entre deux eaux, entre le cauchemar fantastique et le malaise assez rationnel.

Entre des plans larges sur double page et d’autres resserrés sur les angoisses de son héros, Lecrenier réussit un bel album mettant son personnage à l’épreuve de ses propres limites, du vertige appelant à déjà être grand alors qu’on n’a pas fini d’être un enfant, naïf et égoïste. En ne disant pas tout, en laissant le lecteur infiltrer et infuser les silences, les tourments, le chaos, le conte de Larry Tremblay trouve un bel écho, transcendant jusqu’à un final puissant, ahurissant.

Titre : Le garçon au visage disparu
Récit complet
D’après le roman de Larry Tremblay
Scénario, dessin et couleurs : Pierre Lecrenier
Genre : Drame, Fantastique, Psychologique
Éditeur VO : La Bagnole (QC)
Éditeur VF : Kennes
Nbre de pages : 96
Prix : 15 €
Date de sortie : le 21/04/2021

Très dérangeant à première lecture.
Il y a du réel, de la symbolique, l’empathie de la jeune amie qui ne cherche pas d’explication ni ne juge, l’incompréhension des adultes… mon petit-fils de 11 ans qui l’a choisi l’a aimé. Je pense que cet ouvrage « parle » différemment à chacun selon ce qu’il est.