Un été cruel, un automne cardiaque : Ed Brubaker et Sean Phillips braquent l’attention

Avec les hors-série, c’est quitte ou double, soit vous êtes accueilli avec les petits fours sur une série dont vous avez loupé les (nombreux) premiers tomes, soit c’est déjà le plat de résistance et vous vous perdez dans une armada de références vous invitant à lire les précédents épisodes mais vous décourageant aussitôt face à la montagne à récupérer. Un été cruel de Ed Brubaker et Sean Phillips se place indubitablement dans la première catégorie pour nous happer dans l’univers noir et glauque, désillusionné, de Criminal (sept tomes et trois hors-séries dont le présent) d’Ed Brubaker et Sean Phillips. On prend le train en marche comme si on l’avait pris en gare de départ. Confortable.

© Brubaker/Phillips chez Image Comics

Résumé de l’éditeur : Au cours de l’été 1988, Teeg Lawless met au point le plus gros braquage de sa carrière. Mais Ricky, le fils de Teeg, et ses amis, s’engagent sur la même voie que leurs pères, et cela va devenir le pire été de leur vie. Un Été cruel est une épopée où la tragédie se transmet de génération en génération.

© Brubaker/Phillips chez Delcourt

L’héritage. Il peut être bon ou mauvais. Il y a parfois des « juste milieux », mais quand vous êtes du Milieu, la descendance de la pathétique engeance risque d’aggraver encore la réputation familiale. Chez les Lawless, on est là-dedans, on a peut-être moins le goût du sang que des larcins vite faits bien faits. Et quand le père est en prison, libérable sous caution, c’est le fils qui reprend le collier (au propre comme au figuré), et pas n’importe lequel, pour le faire sortir. Le père sait de qui il faut se méfier, le fils, non, et ça va les mener un peu plus en enfer.

© Brubaker/Phillips chez Image Comics

S’il y a bien un endroit sans retour, toujours plus que la zonzon, c’est la mort. Et parmi les personnages de cette fresque, tout le monde n’en réchappera pas. Ed Brubaker et Sean Phillips, et leur narrateur extradiégétique, l’annoncent d’emblée, dès les premières pages: Teeg ne passera pas le cap des trois cents pages, mais l’arme à gauche.

© Brubaker/Phillips chez Image Comics

Ce hors-série hors-format, c’est l’action divisée en chapitre par ceux qui la font ou la mûrissent. Un détective privé borderline, une femme qui disparaît sans laisser d’adresse et qu’on retrouve au bras de Teeg avec un autre prénom (et que Ricky va avoir du mal à accepter), c’est Teeg et ses amis, Ricky et ses potes. Et quelques vieux parrains qui ont gardé les bras longs et lourdement armés.

© Brubaker/Phillips chez Delcourt

D’un bout à l’autre d’une Amérique qui plaît aux truands (on reste d’ailleurs avec eux, jamais le point de vue des policiers qui doivent les traquer n’est vraiment abordé), de génération en génération, on comprend la liberté de choix qui s’offre aux personnages mais aussi le poids du passé et de l’éducation, ou plutôt la non-éducation. Car, souvent, quoi que ce soit, les enfants reproduisent ce qu’ils voient. Extérieurement mais aussi intérieurement, avec des pulsions criminelles. Le parti pris des deux stars du comics est là et ça fonctionne du tonnerre. On s’enfonce dans les ténèbres (braquage très spectaculaire à l’appui), avec quelques visions d’horreur et du drame qui se produira pour les personnages, mais il y a de l’épaisseur et on se prend au jeu, on a envie qu’ils s’en sortent malgré leur réputation de sales gamins. Tout a beau être planifié au mieux par ces routards du crime, il y a des hasards et des confluences d’éléments qui créent ou pas la catastrophe.

Dans ce milieu, ces familles, les relations ne vont pas de soi et peuvent tout faire capoter, de même que l’appât du gain, là où il est le plus gros et le plus risqué. Tout s’imbrique de manière folle et pourtant maîtrisée.

© Brubaker/Phillips chez Image Comics

Plus loin que l’histoire contenue dans cet album et répétant, sans astérisque, les maigres éléments qu’il faut savoir des tomes précédents, on a envie de se l’enfiler cette série noire, avec une âme, plus loin que l’aspect thriller et action. Ici, tout est impeccable, froid et pourtant bouillonnant.

© Brubaker/Phillips chez Image Comics

Pulp, toujours cow-boys dans un monde qui ne veut plus des légendes

© Brubaker/Phillips chez Delcourt

Toujours chez Delcourt (et Image Comics avant ça), le duo terrible vient de sortir Pulp, un court récit (pour le format comics, une septantaine de pages) sur un changement de génération mais au sein d’un seul homme qui a du mal à se dire que, dans les années 30 américaines, le temps n’est définitivement plus aux cow-boys.

© Brubaker/Phillips chez Delcourt

Résumé de l’éditeur : Max Winters, un écrivain de Pulps dans les années 1930 à New York, est entraîné dans une histoire qui rappelle celles qu’il écrit pour cinq cents le mot – des histoires mettant en scène un hors-la-loi du Far West qui rend justice à coups de revolver. Max sera-t-il aussi efficace que ses héros face à des braqueurs de banque et des ennemis issus de son passé?

© Brubaker/Phillips chez Delcourt

Lectures populaires, tu parles, trop populaires. S’il a atteint un âge vénérable, Max n’est pas à l’abri du besoin mais les récits qu’il produit dans l’univers western de son héros, The Red Rock Kid, ressemblent désormais aux autres, sont de plus en plus mal payés et mis en concurrences avec d’autres auteurs plus jeunes, et encore moins gourmands. Max est sur la sellette et voilà qu’il se demande si le flingue qu’il a rangé il y a un bail au profit de la plume qu’il trempe désormais dans le feu de l’action. Pour un suicide, pas tout de suite, pour redevenir un dur. Comme au temps où, avec son frère et son copain Spike, qui ont directement inspiré ces récits, ils étaient cow-boys, ils se prenaient pour des bons – il y avait plus méchant qu’eux – mais étaient avant tout des tueurs.

© Brubaker/Phillips chez Image Comics

Il n’y a plus que lui, papy, sera-t-il capable de rivaliser avec les années 30? Il le faudrait pour assurer ses arrières, quand il ne sera plus là – et les battements de son coeur lui laissent penser que l’issue est proche – et offrir à sa femme, Rosa, une fin de vie tranquille, dans une petite maison du Queens. Il n’en est pas là, mais un braquage bien placé pourrait tout changé. Dans New York, voyez-vous ça, sans cheval pour déguerpir, sans six autres mercenaires pour mettre toutes les chances de son côté. Et si le contexte politique extrême qui s’invite bien plus loin que l’Europe leur offrait, à lui et un allié tombé du ciel et d’un passé manichéen, la possibilité d’un hold-up qui sert une cause, pas gratuit et kamikaze comme l’imaginait Max.

© Brubaker/Phillips chez Delcourt

Je l’ai dit, au niveau des auteurs, on prend les mêmes et on recommence, dans un tout autre décor, un hommage brillant et violent au Pulp, mais avec le même argument de départ : Max va mourir. Reste à savoir la manière. L’embarquant dans une aventure urbaine, mais aussi mémorielle au gré des souvenirs dans l’Ouest le vrai, les auteurs semblent suivre une voie toute tracée, en donnant à leur héros un plan non pas sans accroc, mais assez prévisible. Sauf qu’on les connaît les Brubaker et Phillips et rien ne se passe comme le lecteur l’avait prévu. Dans l’espace et le temps, sur quarante-sept ans qui ont changé notre bonhomme mais pas forcément intérieurement, les deux auteurs se baladent entre la violence et une réflexion sur la vie, la manière dont on la conçoit et la vit. D’un saloon à un bar mal famé, finalement peu de choses ont changé, peut-être le fracas des armes, mais Max a fait du chemin, sans doute moins naïf et plus conscient du monde qui l’entoure, des injustices et d’une possible rédemption.

© Brubaker/Phillips chez Delcourt

Dans ce troisième souffle d’un vieil homme (comme on en a vu quelques-uns sur écran avec Clint Eastwood, Michael Caine ou Peter Mullan), Sean Phillips est fameux, attrapant de son lasso graphique des moments forts, des ambiances chaudes ou froides et faisant valoir un vrai sens du rythme, là où le texte se répand le plus souvent dans des cartouches. De l’intérieur vers l’extérieur, entre invulnérable fiction et dure réalité, bang bang.

© Brubaker/Phillips chez Image Comics

Ed Brubaker et Sean Phillips sont à la tête d’un bel empire de papier à (re)découvrir. Les Éditions Delcourt publie d’ailleurs, ces jours-ci, le premier volet (sur deux) de l’intégrale de Fatale, entre polar et horreur façon Lovecraft.

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Série : Criminal

Tome : Hors-série – Un été cruel

Scénario : Ed Brubaker

Dessin : Sean Phillips

Couleurs : Jacob Phillips

Traduction : Alex Nikolavitch

Genre : Drame, Polar

Éditeur´VF : Delcourt

Éditeur VO : Image Comics

Collection : Contrebande

Nbre de pages : 288

Prix : 29,95€

Date de sortie : le 30/06/2021

Extraits : 

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Titre : Pulp

Scénario : Ed Brubaker

Dessin : Sean Phillips

Couleurs : Jacob Phillips

Traduction : Doug Headline

Genre : Drame, Polar, Western

Éditeur´VF : Delcourt

Éditeur VO : Image Comics

Collection : Contrebande

Nbre de pages : 64

Prix : 12€

Date de sortie : le 12/05/2021

Extraits : 

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