Sandrine Martin au carrefour du monde, entre Grèce, Syrie et rêve européen : et si Chez Toi enfantait de Chez Nous ?

Ce que j’aime dans la BD du réel, de reportage, actuelle, c’est qu’elle ne s’encombre pas du temps d’écran, elle va jusqu’au bout de ce qu’elle a à dire, à montrer, à faire mûrir. Bien plus que n’importe quel reportage télé. En plus, le crayon préserve la pudeur tout en pouvant s’inviter partout, beaucoup plus qu’une caméra (Guy Delisle l’a déjà prouvé). C’est encore vrai dans Chez toi, moment privilégié entre deux femmes qui n’avaient rien en commun mais ont finalement beaucoup.

© Sandrine Martin chez Casterman

Résumé de l’éditeur : En 2016, Sandrine Martin s’est rendue en Grèce avec le projet EU Border Care et a suivi les sages-femmes et les médecins qui prennent en charge les réfugiées pendant leur grossesse. Cette expérience humaine marquante lui a inspiré un récit bouleversant qui entremêle le parcours de deux femmes que les grandes crises contemporaines vont confronter à l’exil : une sage-femme grecque et une jeune syrienne.

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Du réel au docu-fiction. Humaine attentive et s’enrichissant des expériences d’ici et d’ailleurs, dans le passé (Niki de Saint Phalle) ou le présent, dans la manière d’être au monde en intérieur comme en extérieur, Sandrine Martin livre avec Chez toi, dans la douceur réconfortante de ses couleurs, une rencontre forte autant qu’une déchirure. Se servant de son expérience de terrain, là voilà qui convoque Mona la Syrienne et Monika la Grecque. Quelques lettres changent dans le prénom et pourtant les existences de ces deux femmes, battantes assurément, sont diamétralement opposées. Elles auraient pu ne pas coïncider, mais voilà elles se sont entendues.

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Parce que Mona a eu le courage de quitter son pays, de se déraciner en espérant donner un bien meilleur horizon au bout de chou auquel elle donnera la vie. La Grèce n’était qu’une étape mais comme les démarches sont longues, fastidieuses et ubuesques, il lui faudra attendre de nombreux mois et, sans doute, accoucher ici.

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Parce que Monika, sage-femme de profession, a osé sortir de l’ombre de la gynécologue. Si celle-ci semble se détacher et appliquer la règle à la lettre (notamment quand il s’agit de césarienne) peu importe qui elle a en face d’elle, pour Monika, c’est important de s’investir, de personnaliser la rencontre. Un enfant à naître, c’est quand même l’une des choses les plus chères dans une vie ! Elle a de la force de caractère au boulot, qui manque dans sa vie privée, déjà en bout de course ou à sens unique.

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C’est par bribes que les deux femmes vont vraiment s’apprécier et se souder, chacune trottant dans la tête de l’autre, mais leur rencontre ce jour-là permet à Sandrine Martin de lâcher ses traceurs et de suivre chacune d’elles dans leur quotidien, scrutant leurs bonheurs et leurs malheurs, rassemblant les pièces d’un puzzle choral, un dialogue entre les espoirs de Mona et les désespoirs d’une société européenne qui ne fonctionne plus, assiège ses individus d’impossibilités de se libérer. Et s’octroie le droit de faire n’importe quoi de ceux qui ne parlent pas la même langue qu’elle et viennent de loin. Mais ne spoilons pas.

© Sandrine Martin chez Casterman
© Sandrine Martin chez Casterman

Malgré les moments de déprime, les deux femmes brillent par leur volonté de s’en sortir, s’entraidant ne fût-ce qu’en s’écoutant, en s’arrêtant dans le train-train pour ce faire. Le train-train entre ce qui nous retient et ce qui nous épanouira. On sait d’avance qu’au mot fin, il y aura trois petits points, qu’il nous appartiendra de combler. Et même, tout au long de ce récit. Car, sur un fil tout en pastel très agréable et entre deux eaux (bleu et rouge), l’auteure nous invite à réfléchir à appuyer pour que, dans le monde qui nous entoure, ces belles âmes trouvent plus facilement une place et réalisent leur potentialité, leurs envies, leur humanisme.

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Alors que les réseaux (et leurs innommables raisons parfois, vectrices de haine), les vols longue distance et les commandes en ligne ont depuis longtemps décloisonné notre bonne vieille Terre en souffrance, pourquoi ne pas dire alors que « chez toi », c’est chez nous, que chacun (humain ou, plus largement, vivant) a sa place partout sur notre globe, dans le respect de son âme et conscience, sans vouloir lui imposer des choses parce qu’il n’est pas d’ici ? Il y a du sens à se laisser porter à rencontrer l’inconnu(e), à mettre en commun.

© Sandrine Martin chez Casterman

Titre : Chez toi

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Sandrine Martin

Genre : Docu-Fiction, Drame

Éditeur : Casterman

Nbre de pages : 208

Prix : 23€

Date de sortie : le 07/04/2021

Extraits : 

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