De Berlin à Albuquerque, d’une enquête historique à un hôtel toxique, Pat Perna souffle le chaud et froid avec excellence

Venu du monde de la BD qui fait vraoum (Formule 1 ou rallye, le tuning, les camping-cars, les avions, Joe Bar Team et ses motos, les 4L et le tour de France – ah bon, y’a pas de moteur dans le cadre, là?), Pat(rice) Perna s’est progressivement fait une place de choix dans une BD plus sérieuse, explorant l’Histoire et la guerre, des destins brisés, toujours entourés de dessinateurs qui ont une patte. C’est ainsi que ce scénariste tout terrain qui a déboulé, en ce début d’année, avec deux albums très différents. Un pur actionner What the fuck (Valhalla Hotel) et une enquête dans les méandres d’un passé que certains voudraient oublier et obstruer (avec La part de l’ombre).

© Perna/Bedouel chez Glénat

La part de l’ombre, d’une époque floue à une autre

© Perna/Ruizgé/Delf

Résumé de l’éditeur : Berlin, décembre 1955. Nous sommes à l’aune de la guerre froide. Guntram Muller est journaliste pour un des plus grands quotidiens, le Berliner Zeitung. Il s’intéresse à une affaire assez singulière et très éloignée des préoccupations du Rédacteur en chef : le procès en révision de Maurice Bavaud, un jeune Suisse que l’on dit « illuminé » exécuté par les nazis en 1941 pour avoir tenté d’assassiner Adolf Hitler. Ce procès, réclamé par la Confédération Suisse se soldera finalement par un jugement pour le moins étonnant : le jeune « terroriste », décapité en 1941, est condamné à cinq ans de détention et cinq ans de perte des droits civiques. Guntram, ancien inspecteur de la célèbre Kripo (Kriminalpolizei), enrôlé dans l’Abwehr en 1939, s’intéresse de près à cette histoire. Et pour cause. Il a été mandaté, à l’époque des faits, par un proche de Himmler, pour enquêter sur les éventuels complices qui auraient pu aider le jeune Suisse à approcher aussi facilement le Führer dans le lieu le plus sécurisé, le fameux Nid d’Aigle. En 1955, toujours tourmenté par son passé, Guntram tente de réhabiliter la mémoire de Maurice Bavaud et se lance dans une vaste enquête, journalistique cette fois. Il est aidé en cela par un jeune homme, garçon de bureau au journal, pour lequel il s’est pris d’affection. Wolf Fiala rêve de devenir reporter comme son idole, le célèbre Albert Londres. Il va aider Guntram à dérouler le fil complexe de l’histoire de Bavaud. On découvrira toutes les hypothèses échafaudées au cours de cette étrange affaire : Bavaud était-il un fou de Dieu, tueur solitaire ? Était-il un espion agissant pour le compte d’une organisation secrète, A-t-il été mandaté par les alliés ou par un proche d’Hitler ? Comment a-t-il pu approcher le dictateur d’aussi près et à plusieurs reprises ? Pourquoi la Suisse a-t-elle refusé de l’aider en l’échangeant contre un espion Allemand ? Mais les apparences sont rarement fidèles à la réalité.

© Perna/Ruizgé/Delf chez Glénat

Ce n’est pas parce que la guerre est finie, qu’une époque a remplacé une autre et qu’un nouveau régime tente d’imposer une nouvelle vision, autrement scindée, que tout le passé est soldé. Bien sûr, il y a des entraves volontaires ou involontaires pour fouiller celui-ci, le temps qui passe, les langues qui se délient ou pas et de sombres complots pas encore prescrits. À qui sait y être attentif, il y a pourtant des faits non élucidés et qui ne trompent pas. De quoi mettre la puce à l’oreille de journalistes s’ils veulent bien faire les choses, encore plus si en un temps révolu ce même reporter à fait l’Histoire, du mauvais côté.

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Les histoires autour des tentatives d’assassinat d’Adolf Hitler font souvent des récits palpitants, plus ou moins fantasmés, sur les écrans (Valkyrie, le récent The Man Who Killed Hitler and Then The Bigfoot…) ou sur papier. Avec La part de l’ombre (pas de l’autre, comme l’avait écrit Éric-Emmanuel Schmitt, ici Hitler n’est qu’un personnage finalement très secondaire même s’il fait peser son poids criminel sur ce récit), Patrice Perna entraîne Francisco Ruizge dans les limbes à la recherche d’un fil de réalité dans une pelote de « on dit ». Maurice Bavaud a bel et bien existé, comme il a expiré très jeune, décapité. Il sera réhabilité après sa mort, ce qui lui fera une belle jambe comme à son père et sa famille qui reçurent 40 000 francs suisses de réparation.

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C’est cette histoire véridique mais méconnue qu’investiguent les deux auteurs avec la bonne idée de faire intervenir des journalistes-enquêteurs pour se substituer à eux, tâtonner et, à la vérité judiciaire, opposer celle journalistique, à prendre tout de même avec des pincettes. De quoi permettre aux bédéastes de creuser les pistes, de reconstituer les scènes déterminantes dans la « radicalisation » du jeune homme et de ses pairs, dont l’apparence et les motifs punitifs pourraient être tout autres que ce qu’on a pu imaginer. Cette introduction de deux récits parallèles invite le lecteur à ne pas tout prendre comme argent comptant, à voir comment on construit et déconstruit des faits qu’on ne peut parfois que supposer, plus ou moins proches de la réalité.

© Perna/Ruizgé/Delf

De 1955 aux années 30, les couleurs de Delf sont passées pour crédibiliser le voyage dans le temps et dans les mentalités et la précision de Perna peut compter sur la force à la fois symbolique et réellement dure de Ruizge. L’ouverture de l’album sur un meeting à Munich est vertigineuse, tout comme la double-page racontant la décapitation de Bavaud. Laissant de la place aux impressions mais aussi aux expressions, les deux auteurs scrutent deux époques, différentes mais tout aussi dangereuses, parce qu’il faut se méfier de tout. Entre espionnage, drame, enquête et Histoire, cette première partie de diptyque est très éloquente et puissante.

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Valhalla Hotel, ennemis comme cochons

Résumé de l’éditeur : Tandis qu’ils se rendent à la finale régionale du championnat de tennis de table d’Albuquerque, Lemmy et son inénarrable mentor, le coach Malone, tombent en panne avec leur Fiat 500 sur la 380. À quelques miles de là : Flatstone, petite bourgade improbable en plein cœur du Nouveau-Mexique, et son shérif homophobe et buté, leur tendent les bras. Quelques « tracasseries administratives » plus tard, ils trouvent finalement refuge dans le seul motel du coin, le Valhalla Hotel, tenu par une femme pour le moins intrigante, Frau Vinkler. Au petit matin, Lemmy a disparu. Malone part évidemment à sa recherche…

Certains, comparant les couvertures, ont jugé un peu trop vite que cet album était un ersatz d’Il faut flinguer Ramirez. Il n’en est rien. Si on y retrouve ce même esprit barge et ce goût de l’action à gogo, inattendue, Valhalla Hotel, c’est un tout autre univers, cinéphile aussi mais jouant sur d’autres références. Un peu de hard rock aussi. Entre les explosions et les jump scares, quelques autres cochonneries, il y a de la place pour qu’un certain malaise s’installe. Malaise auquel sont en proies des personnages tous atteints à différents degrés par la folie. Vintage et furieuse.

© Perna/Bedouel chez Glénat

Ça commence par des coups de klaxons énervés et énervants mais bientôt le calme revient sur cette route désertique du Nouveau Mexique, la 380. Pof, incapable d’avaler un mètre supplémentaire, la panique et le silence s’invitent à bord de la Fiat 500. Un silence que le coach Malone, t-shirt au-dessus du nombril, entend bien troubler, en attendant une aide miraculeuse (« Jesus is alive », est-il inscrit sur le panneau publicitaire qui trône au-dessus de cette scène), en se repassant à la radio le colossal match de Xi Chun Ping contre Chi Yung en demi-finale des Mondiaux de Stockholm.

© Perna/Bedouel chez Glénat

Peu de commentaires, mais des « pic poc » à n’en plus finir. Assez que pour attirer le shérif du coin, assez hermétique au ping-pong, de même qu’à la détresse du duo improbable. Peu importe qu’ils soient tombés en panne, ils n’avaient pas le droit de se garer là. Pas moyen de négocier, ça va chiffrer… même si le représentant de la loi accepte de faire le taxi jusqu’à la prochaine station, et le début de l’enfer qui répond pourtant au doux nom du paradis nordique : le Valhalla. Le Nouveau Mexique prend l’accent teuton là où a atterri le binôme qui entend bien ne pas rester ici trop longtemps, ils ont une compétition qui les attend. Mais peut-être est-il déjà trop tard et ce n’est de toute façon pas à eux de décider quand ils auront leur bon de sortie de ce village des damnés, ce drôle de parc grandeur nature où s’entrechoquent les mondes et les inimitiés. Lemmy et son mentor sont confrontés à quelque chose qui les dépasse, bestial et déglingué, animal à en entraîner des mutations inhumaines pendant que les bolides foncent tout droit à la casse et que les balles sifflent. Pendant que les savants fous sont bien les seuls à attendre leur heure.

© Perna/Bedouel chez Glénat

On ressort de ce premier acte ébouriffé d’effets spéciaux tant dans les bruitages (et une musique façon Motörhead) qui claquent que dans le ton et les expressions des personnages ainsi, et surtout, que dans la férocité d’un Fabien Bedouel qui lâche complètement les chevaux. Alors que le duo nous avait habitués à des récits tendus et retenus, où le décor prenait le dessus et dictait sa loi infernale à des héros dont les auteurs prenaient leurs distances, quitte à les voir au loin; Perna-Bedouel (sur une idée de ce dernier qui a également cosigné le scénario) s’engage complètement dans un récit dont la furie dépend du jeu des personnages, décalés, tous zarbis. Hard-boiled, cette première partie est addictive car nul ne sait jamais ce qu’il va se passer la page suivante. Sans jamais être déçu tant chaque personnage haut en couleur (quitte à ce que celle-ci prenne le pouvoir sur la page, en bleu, ou en rouge) semble vouloir tirer la couverture à lui, tout en veillant à ce que le lecteur soit toujours les bonbons au chaud. Aussi amoral que jouissif, spectaculaire autant dans ce qu’il se passe dans les cases que dans les blancs, tranchants, qui les cernent. Pépite !

© Perna/Bedouel chez Glénat

Bref, voilà deux premiers tomes qui montrent deux facettes de Pat Perna, qu’on reconnaît à ses fulgurances dramatiques ou comiques, et dont les deuxièmes tomes arriveront très vite : le 9 juin pour Valhalla Hotel – Eat the gun et le 25 août pour La part de l’ombre – Rendre Justice.

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Série : La part de l’ombre

Tome : 1/2 – Tuer Hitler

Scénario : Pat Perna

Dessin : Francisco Ruizge

Couleurs : Delf

Genre : Drame, Enquête, Histoire

Éditeur : Glénat

Collection : 24×32

Nbre de pages : 56

Prix : 14,50€

Date de sortie : le 06/01/2021

Extraits : 

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Série : Valhalla Hotel

Tome : 1 – Bite the Bullet

Scénario : Pat Perna et Fabien Bedouel

Dessin et couleurs : Fabien Bedouel

Genre : Thriller

Éditeur : Glénat

Collection : Comix Buro

Nbre de pages : 64

Prix : 14,95€

Date de sortie : le 06/01/2021

Extraits : 

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