Cours Florence: jeu de dupes et vaudeville mensonger d’une bourgeoise en plein rôle de décomposition

Il y a bien sûr la fistinière. Mais, bien plus intéressante, il y a la Valtynière, une jeune maison d’édition qui se dédie aux jeunes vieux et aux vieux jeunes, à tout le monde en fait. Avec énergie et décalage, Pascal Valty y anime un catalogue qui part dans toutes les directions, encore plus celle qui invite à croire en ses rêves. Comme c’est le cas d’Agathe, une bourgeoise qui veut faire sienne la vie de bohème des artistes. Quitte à se mettre tout le monde à dos, à moins d’arranger la réalité. Croire en ses rêves et mentir pour y arriver, ce n’est pas très catholique et la vie d’Agathe va se transformer en vaudeville.

Résumé de l’éditeur : Dans le Paris des années 90, Agathe, jeune bourgeoise, imagine que pour réussir aux cours Florence, l’école de théâtre qu’elle vient d’intégrer, il vaut mieux être dans le besoin. Elle va donc s’inventer une vie de Cosette. Pas évident quand on a un chauffeur à sa disposition.

© Uzan/Valty chez La Valtynière
© Uzan/Valty chez La Valtynière

En ces temps où on aime cataloguer les oeuvres, afin de correspondre à des cibles, voilà un album mystère tant je ne suis pas arrivé à déduire le vrai du faux dans cette histoire. Autofiction ou autobiographie, écho de souvenirs et de vécus ou petit arrangement avec la vérité et travestissement des personnes avec qui toute ressemblance ne pourrait pas forcément être que fortuite. Comme ces Cours Florent qui se sont féminisés, pas forcément parce que c’est dans l’air du temps. Le secret était bien gardé et s’avoue à la table d’un resto, des décennies plus tard, sous le feu des questions de la progéniture. Cours Florence, ça commence comme un film avec Tom Hanks… mais ça ne court pas assez vite que pour être rattrapé par le joyeux bordel qu’on a fichu.

© Uzan/Valty chez La Valtynière

Une chose est sûre, Emmanuelle Uzan a bien suivi ces célèbres cours de théâtre et cinéma. Une seconde, elle vit aujourd’hui en compagnie de Pascal Valty. Un couple à la ville comme à la scène et à la planche qui ne pouvait que faire des étincelles. Blanc sur noir sur la couverture, et noir sur blanc à l’intérieur, joli contraste.

Cassant les codes et faisant jouer la comédie à leur héroïne, trop bien née que pour prétendre à une réussite scolaire qui ne doit rien à personne, le duo d’auteurs nous fait découvrir les coulisses de cette institution parisienne, des évaluations stressantes, des castings foireux servant uniquement à ce que leurs organisateurs se rincent l’oeil aux répétitions en passant par les auditions d’entrée soi-disant sélectives et le bar miteux où les élèves ont leurs habitudes et sont servis selon la bonne (ou mauvaise) humeur de deux sorcières accompagnées de Jean-Pierre, le pigeon. Le décor est planté, l’imbroglio peut commencer. Le film, sur papier, de bande aussi.

© Uzan/Valty chez La Valtynière

Dans cette sorte de Roméo et Juliette sans amour mais où la haine peut mûrir une fois le non-dit crevé, entre un monde bourgeois qui rêve mieux pour sa fille et qui ne s’est jamais aventuré du côté du quartier des Cours Florent, Agathe va devoir ruser. Parce qu’on a l’habitude de la convoyer via un chauffeur, que ses parents la surveillent et qu’elle doit rentrer tous les soirs chez elle. Alors que de l’autre côté, il y a Clafoutis, la soeur de coeur évidente dès le premier instant, mais aussi Sam, le fan de Christophe Lambert jusqu’au bout des cheveux peroxydés, John et Folie.

© Uzan/Valty chez La Valtynière

Des gens du peuple, qui comptent leurs sous et vivent de leur passion, ont envie de la réussir. Des aspirants comédiens qui ont une longueur d’avance sur Agathe pour la tant convoitée classe ouverte qui, bien plus que de donner droit à une année de cours aux frais de la princesse, est un véritable gage de réussite. Mais encore faut-il avoir le statut. « Ils aiment bien accepter des petites provinciales crevant la dalle comme moi (…), pauvre et bonne, c’est le carton plein. » Pauvre, Agathe ne l’est pas vraiment. Encore heureux que, dans un réflexe de survie, une salvatrice intuition, Agathe a dit qu’elle n’était pas bourgeoise. Alors, c’est tout son mode de vie, en horaire de jour, qu’elle va devoir travestir. Prendre le métro, cherché un job à la plonge et louer un appartement miteux au marchand de sommeil qu’est son cousin. Car on a décrété qu’on viendrait répéter chez elle. Bien sûr, Agathe n’oublie pas de renier ses parents dans ses mensonges toujours plus gros. Trop pour une seule femme même comédienne en devenir ?

© Uzan/Valty chez La Valtynière

Durant 188 planches volubiles (peut-être un peu de trop quand le texte s’inscrit sur une demi-planche et nous sort de la lecture et de l’alchimie qui s’opère entre les marionnettes du Cours Florence et la pièce de théâtre qu’écrit à son insu Agathe), Emmanuelle et Pascal font des allers-retours entre les mondes, Dans cette enquête à rebours, où la coupable se doit de faire disparaître tous les indices qui pourraient la prendre à son propre piège, et c’est souvent moins une, les deux auteurs font le portrait d’un groupe d’amis porté par le même fantasme de la grandeur, de brûler les planches. Certains donnent tout d’eux-mêmes, sans rien dissimuler, le meilleur souvent. Tandis qu’Agathe donne le pire, en ne montrant pas son vrai visage.

© Uzan/Valty chez La Valtynière

Du drame des relations humaines qu’ils étudient dans la caricature graphique mais avec le coeur dans la psychologie, Emmanuelle et Pascal tirent le comique plus que le tragique, les péripéties et le vaudeville, dans les méfiances et les élans, les rivalités et les associations. Avec cette question, légitime par les temps qui courent: le masque tombera-t-il ?

Un chouette album, énergique et facétieux, frais et enrichissant sur ce monde qui donne matière à devenir fou. Ou à des rôles de (dé)composition.

Titre : Cours Florence

Récit complet

Scénario : Emmanuelle Uzan

Dessin : Pascal Valty

Noir et blanc

Genre : Autofiction, BD du réel, Humour

Éditeur : La Valtynière

Nbre de pages : 196

Prix : 15,90€

Date de sortie : le 13/01/2021

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