Les Tuniques bleues en Békadimension et en Munueravision dans un somptueux road-trip en quête de l’info humaine et véritable

Oh mais dites donc, quelque chose a changé, non ? Hé oui. Ne voulant pas rater le rendez-vous des lecteurs qui continuent de se régaler d’une guerre de sécession qui dure depuis 160 ans et en fait péter les bulles (sans jamais tuer personne ou presque) depuis 1968; Dupuis a laissé le temps à Willy Lambil de terminer le dessin de ce qui sera le dernier scénario de Raoul Cauvin pour Blutch et Chesterfield et a engagé ces chasseurs de passion, plus que de prime, que sont les Béka et Jose Luis Munuera. La quatrième de couverture a été revisitée pour respirer la tranquillité d’un bord de l’eau mélancolique que la guerre n’aura pas mais le champ de bataille gronde dans les 44 planches de ce one-shot au sujet brûlant.

Si, en Belgique, le maintien de l’ouverture des librairies est prévu lors de ce deuxième confinement; en France, les nouvelles mesures ont acté leur fermeture. Alors, pensez au click & collect 🙂

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Résumé de l’éditeur : Londres 1861. William Russell, journaliste au Times, couvre une grève dans une usine, au grand dam de ses supérieurs qui lui reprochent de se ranger du côté des ouvriers. Pour se débarrasser de lui, la rédaction du journal l’envoie de l’autre côté de l’Atlantique où la guerre de Sécession fait rage. En Amérique, dans le camp de l’armée nordiste, le caporal Blutch et le sergent Chesterfield sont chargés d’escorter ce drôle d’observateur anglais, flegmatique et distingué, qui prend des notes sur le champ de bataille en chevauchant une mule.

© Béka/Munuera/Sedyas chez Dupuis

Dès la couverture, il n’y a pas à dire, le style de Jose Luis Munuera (personnellement, je suis fan depuis longtemps de cet auteur tellement généreux) nous explose à la figure. Sur leurs deux chevaux, même si Blutch courbe l’échine, avec Chesterfield, les deux héros ont de la prestance, prennent de la hauteur parmi un invité de marque pourtant bas de plafond sur la mule qui l’emmène à l’aventure. Le décalage est déjà comique, tranchant, mais est plutôt fidèle à la traditionnelle gravure d’époque que les auteurs ont trouvée dans l’Universal History Archive. Cette troisième roue du carrosse qui va une nouvelle fois traverser la Guerre de Sécession en en évitant le plus possible le cahot, il vient de loin. Heureusement, William Russell n’a pas eu à compter que sur sa mule pour rallier le pays de l’Oncle Sam depuis Londres.

© Béka/Munuera/Sedyas chez Dupuis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et oui, il est journaliste au Times. Un reporter de terrain qui mouille sa plume autant que sa chemise, y compris dans sa volonté d’être fondamentalement honnête et impartial. Ce qui en fait malgré tout son talent une épine dans le pied de son patron… du côté des patrons. Alors voilà William Russell envoyé dans le Nouveau Monde pour raconter une guerre dont les intérêts sont lointains. Encore que, il semblerait que le vénérable Times soit favorable aux Sudistes.

© Béka/Munuera/Sedyas chez Dupuis

On vous passe les détails du voyage, toujours est-il qu’une page plus tard, c’est le cri de guerre reconnaissable du Capitaine Stark qui transperce le ciel bleu et la verdure. Endeuillée. En cinq cases, ce ne sont pas moins de 255 morts que recense Russel… Et dans le lot, plus vif que mort, plus couillon aussi, Blutch émerge de sous Arabesque (qu’il a retrouvé puisqu’elle avait disparu dans le tome 64 à venir… l’année prochaine, sous le trait bel et bien de Lambil). Chesterfield ne tarde pas à apparaître et commence un traditionnel pif-contre-pif n’ayant rien à envier à ces chers Astérix et Obélix. Pas le temps de trop s’enquiquiner et de se dire ses quatre vérités quand même, la route va être longue si on veut voir du pays ravager par cette drôle d’occupation à laquelle se livrent les hommes plutôt que de se faire l’amour.

© Béka/Munuera/Sedyas chez Dupuis

Le fruit de l’amour lui aussi est bien esseulé. Lors du reportage de leur nouveau compagnon, Blutch et Chesterfield vont se retrouver dans un orphelinat, abri dans l’enfer dont la bien trempée Daisy a seule la charge. Des destins brisés auxquels la jeune femme tante chaque jour que dieu fait de donner le pétillant et l’humanité dont ces enfants ont été privés. Et la fine équipe va s’attarder, entre les corvées de patates et les histoires avant de dormir. On a jamais vu Blutch et Chesterfield comme ça.

Dossier d’introduction © Béka/Munuera chez Dupuis

Pour cause, le scénario des Béka et de Munuera comme le dessin de ce dernier ne sont ni du Cauvin ni du Lambil mais l’esprit est intact, la volonté de faire rire sans oublier le drame qui se joue, dans la véracité des faits dont l’Histoire propose le catalogue. En fait, cet Envoyé Spécial, ce serait un excellent tome d’introduction, pour un nouveau départ, un album… vu par. Oui, résolument, ce one-shot aurait pu être indépendant de la série-mère, comme l’avait été l’excellents album collectif publié il y a quelques années. Rendre cette histoire indépendante n’aurait fait que renforcer la puissance de cet album bien équilibré. Et aurait mis tout le monde d’accord, même pour ceux qui n’auraient pas aimé cette révision, pour patienter jusqu’au 64e tome, en 2021. Parce qu’ici voir un autre style s’approprier l’univers de Lambil tout en sachant qu’on y reviendra dans quelques mois et même pour plusieurs années puisque Lambil a la ferme intention de continuer, ça a quelque chose d’incongru. Même si Cauvin et Lambil, les frangins du papier adepte du « Je t’aime moi non plus » font un joli caméo, ici. En fait, Munuera (qui retrouve une inspiration salverusienne dans la carrure de Chesterfield) a tellement d’envie et de génie qu’il adapte les Tuniques mais aussi leur cadrage, la mise en page, quitte à proposer de très grandes cases et même une double-page intense mais pas forcément dans les habitudes des lecteurs historiques. Pour le reste, dans les paysages et les ciels changeants à couper le souffle, dans la dynamique des personnages et la férocité des actions mais aussi la désinvolture des gags, on sent tout le plaisir, le bonheur du dessinateur à faire son western, avec la bénédiction de Sedyas qui trouve encore des couleurs somptueuses.

© Béka/Munuera/Sedyas chez Dupuis

Si on regrettera, comme dans le dernier Lucky Luke, que le personnage historique ne soit pas exploité jusqu’au bout et nous laisse un goût de trop peu, on apprécie beaucoup la tournure que prennent les événements. C’est bien plus qu’un tome « pour attendre » que propose le trio, qui fait mieux qu’une tripotée de scénarios récents de Cauvin. Le sang neuf apporté dans les histoires que racontent ces bons vieux Blutch et Chesterfield, ce n’est pas plus mal, d’autant plus que la personnalité du journaliste qu’ils accompagnent leur permet vraiment d’aller à la rencontre de gens qu’on n’avait plus croisés depuis longtemps : comme des enfants et des femmes dans un monde de brutes. Puis, il y a la thématique « don’t kill the messenger ». Et elle résonne à l’heure pandémique où beaucoup de médias (et surtout leurs sites internet) font de la communication plus que de l’information et prennent pour argent comptant, avec facilité, toutes les punchlines et phrases fortes qu’experts et politiciens peuvent dire en direct ou sur Twitter au lieu de vraiment trouver l’intérêt des lecteurs, de le faire grandir, de le déculpabiliser tout en le conscientisant. Bête exemple: quand en mars, en Belgique, on nous parlait de biens essentiels/nécessaires ou non, selon la vente desquelles les magasins pouvaient ou non ouvrir, on pouvait penser qu’une communication de crise pouvait faire des erreurs clivantes. Mais quand octobre est venu et a reconfiné, que les mêmes mots encore plus fracassants ont été utilisés, l’erreur est devenue horreur. Mais nos journaux, de télé ou de papier, alors qu’ils auraient pu interroger la signification abominable de l’essentiel et du nécessaire en temps de Covid et s’accorder sur un adjectif divisant beaucoup moins, ont foncé dans le panneau. Bref, tout ça m’éloigne de ce brave William Russel… et pourtant pas tellement, les auteurs ont trouvé là un personnage en or, interrogeant la réalité même si cela exige qu’il risque sa vie et sorte de sa bulle de confort. Ça, c’est essentiel!

© Béka/Munuera/Sedyas chez Dupuis

En plus du dossier introductif expliquant le pourquoi du comment d’un tome 65 avant le 64, cet album (donc plus fourni que ses prédécesseurs en termes de pages) présente les deux premières planches de la prochaine aventure de nos Tuniques. Notons que Willy Lambil n’est pas pour autant absent des devantures des rayons, cette année, puisque Bertrand et Christelle Pissavy-Yvernault signent un remarquable livre d’entretiens merveilleusement illustrés avec le pourtant taiseux homme de Fort Falisolle. Je l’ai rencontré cet été, son interview est ici, et j’en avais ramené quelques photos de crayonnés de ce nouvel album intitulé Où est donc Arabesque?

Jose Luis Munuera, lui, reviendra bien assez tôt, le 19 février prochain, avec une adaptation de Bartleby le scribe, roman d’Herman Melville. En voici le résumé donné par l’éditeur. « New York City, quartier de Wall Street. Un jeune homme est engagé dans une étude de notaire. Il s’appelle Bartleby. Son rôle consiste à copier des actes juridiques. Les premiers temps, Bartleby se montre irréprochable. Consciencieux, efficace, infatigable, il abat un travail colossal, le jour comme la nuit, sans jamais se plaindre. Son énergie est contagieuse. Elle pousse ses collègues, pourtant volontiers frondeurs, à donner le meilleur d’eux-mêmes. Un jour, la belle machine se dérègle. Lorsque le patron de l’étude lui confie un travail, Bartleby refuse de s’exécuter. Poliment, mais fermement. I would prefer not, lui répond-il. Soit, en français : je préfèrerais ne pas. Désormais, Bartleby cessera d’obéir aux ordres, en se murant dans ces quelques mots qu’il prononce comme un mantra. Je préfèrerais ne pas. Non seulement il cesse de travailler, mais il refuse de quitter les lieux… José Luis Munuera s’empare de la nouvelle d’Herman Melville dans une adaptation magistrale et porte un regard original sur ce texte, réflexion stimulante sur l’obéissance et la résistance passive. »

Ah oui, dernière chose, en soutien aux libraires indépendants, Dupuis a décidé de mettre en place un certain nombre d’opérations spécifiques. Parmi lesquelles: l’envoi d’ex-libris Je soutiens ma librairie reprenant un dessin de Nob à une sélection de libraires pour qu’ils puissent les offrir à leurs clients ; 1000 dessins originaux de Pedrosa pour la sortie du second volume de L’âge d’or sont offerts aux clients des 130 librairies du réseau Canal BD ; un grand tirage au sort sera effectué parmi les acheteurs du nouvel album des « Tuniques bleues » dans toutes les librairies françaises et belges. Les lecteurs sélectionnés gagneront une dédicace de Munuera & des Beka. Dont voilà un aperçu.

Série: Les Tuniques Bleues

Tome: 65 – L’envoyé spécial

Scénario: Béka et Jose Luis Munuera

Dessin: Jose Luis Munuera

Couleurs: Sedyas

Genre: Drame, Guerre, Histoire, Humour, Western

Éditeur: Dupuis

Nbre de pages: 56

Prix: 10,60€

Date de sortie: le 30/10/2020

Extraits:

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