Dix ans après avoir voulu tuer Sisco, Benec et Legrain préparent sa fin de série : « Faire l’histoire de trop nous terrorise plus que de devoir arrêter »

Sisco touche à sa fin mais aussi un graal. Privé de fête de la BD, les Prix Atomium ont néanmoins été décernés, jeudi. Celui de la Ville de Bruxelles a, fort à propos, couronné Belgian Rhapsody, le onzième tome, sur douze, des aventures de ce drôle d’agent secret et gorille pour le président et ses proches. Traduit en Flandre, en Allemand mais aussi en fumetti; la série que Benec et Thomas Legrain emmènent dans les coulisses du pouvoir et des scandales à la française a trouvé son public et poussé dans ses retranchements ce héros pas comme les autres. À l’heure de commencer à tourner la page, rencontre avec Benec, avec quelques immersions de Thomas Legrain.

Thomas Legrain et Benec © Charles Robin

À lire aussi, l’interview de Thomas Legrain sur lavenir.net | Legrain met la dernière main au destin de Sisco, son (anti)héros

Bonjour Benec et Thomas.

Benec, vous êtes, pour le moment du moins, l’homme d’une seule série : Sisco. Pas encore eu envie d’ailleurs ?

Benec : Si, bien sûr, j’ai d’autres projets. Mais, la bande dessinée est mon hobby, à la base. Avec mon boulot, je n’ai pas un temps monstrueux à y consacrer. Du coup, aussi longtemps que Sisco continuait à avancer, je me concentrais sur son destin et ses aventures.

Alors que la série se conclura au prochain tome (l’avant-dernier, Belgian Rhapsody, vient de sortir), revenons sur les origines. Comment avez-vous été amené à collaborer avec Thomas Legrain ?

Benec :C’est le premier dessinateur que j’ai contacté. Thomas était intéressé mais avait déjà deux séries sur les bras. Il ne voulait pas se lancer dans une troisième série mais si j’avais le temps d’attendre… il embarquerait. Ne sachant pas quand il serait disponible, j’ai quand même cherché encore un peu. J’ai notamment recontacté Giuseppe Liotti avec qui j’avais gagné le Prix Raymond Leblanc. Mais lui aussi avait un autre projet en cours de signature. Donc, au moment où je me retrouvais toujours avec Sisco sur les bras, Thomas était prêt à commencer l’aventure.

© Benec/Legrain/Rizzu chez Le Lombard

Justement, ce prix Raymond Leblanc, avec quelle histoire l’avez-vous conquis ?

Benec : Oh, c’était une petite histoire de quatre planches. Nous abordions un scientifique qui, par des nanotechnologies, voulait prendre le contrôle des humains. Je pensais développer un autre scénario sur cette base mais je n’ai pas poussé l’idée.

Pour revenir à Thomas, comment l’avez-vous eu dans votre viseur ?

Benec : Par la magie d’Internet et d’un forum qui s’appelait BD Paradisio. Sur cette plateforme, de jeunes dessinateurs pouvaient mettre des dessins en ligne en vue de se faire repérer. Dans la veine de Café Salé. Je suis tombé sur Thomas de cette manière. Sans savoir que quelques années plus tôt, Jean-Claude Bartoll avait procédé de la même façon et engagé Thomas sur ses deux premières séries.

Toujours est-il que l’histoire de Sisco l’a vraiment intéressé et que le contact fut assez sympathique.

© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard

Vous aviez toujours voulu faire de la BD ?

Benec : Non, ce n’était pas une volonté acharnée. Je ne pensais pas en faire, je ne pensais même pas écrire des histoires un jour. Au contraire d’un ami, dessinateur, qui m’a demandé de cogiter un scénario avec lui. Finalement, cela ne s’est pas fait, il s’est réorienté vers la sculpture… mais il m’avait mis l’eau à la bouche. J’ai pris le temps de monter ce récit et de démarcher auprès d’autres auteurs et éditeurs. Sans que cela prenne.

Que racontiez-vous ?

Benec : Le concept méritait d’être mûri, mais je reprenais librement l’affaire Dreyfus. Il était question d’un officier accusé dans les années 20. C’était un récit d’aventure. Il y avait matière à faire.

Cela dit, à partir de ce moment, j’ai vraiment pris le goût de l’écriture. Si ça pouvait fonctionner, tant mieux, si pas, ça intéresserait au moins mes enfants plus tard. Une bonne histoire repose sur un ensemble de facteurs.

Preview du tome 12 © Benec/Legrain

Pour Sisco, le pitch était tellement bon que l’éditeur, Le Lombard, vous a demandé de sortir du carcan des deux tomes initialement prévus pour en faire une série.

Benec : Au départ, je ne me voyais pas attaquer un éditeur avec un projet tenant sur plusieurs albums. C’est pourquoi j’avais imaginé une histoire avec un début et une fin, pour accrocher l’éditeur potentiel. Qu’on me demande de voir plus loin, ça m’a surpris mais j’ai foncé. J’ai repris l’histoire pour en faire une série. Ça m’a demandé de pas mal retravailler la fin de ce qui allait devenir le premier diptyque.

Avec un problème majeur: faire aimer sur la longueur un personnage principal qui avait des traits détestables et devait d’ailleurs… mourir dans son deuxième et dernier album.

Benec : Oui. Dans ce diptyque, nous avions pris le parti de forcer les traits, d’aller pleinement au bout de ce que nous voulions faire, d’être sans état d’âme. Sisco était un barbouze, utilisant son flingue à tout vent. À plus long terme, il s’agissait désormais de ne pas perdre ce côté rugueux.

© Benec/Legrain/Studio 9/Wang Peng/ chez Le Lombard

Thomas : Nous voulions quelque chose de Zaroff, en moins romantique. Une course-poursuite du point de vue du chasseur et non de la proie. J’aime l’idée de faire du neuf avec du vieux. La situation peut paraître banale au début, mais le point de vue est différent.

Benec : Mais, oui, à première vue, il pouvait être détestable. Pas constamment, cela dit. Mais quitte à faire une série, nous ne voulions pas le dénaturer. Ni tomber dans quelque chose de mercantile. Il fallait que le lecteur s’y retrouve. Que Sisco soit antipathique mais qu’on ait envie qu’il s’en sorte.

© Benec/Legrain/Rizzu chez Le Lombard

Thomas : On ne voulait pas le lisser. C’est pourquoi, au début, nous avons mis en face de lui des personnages pires que lui. Nous ne voulions pas le toucher, lui.

Benec : Ce n’est pas un boy scout. S’il était dur, il fallait que face à certains événements qu’il rencontrerait, le lecteur puisse s’y identifier. Il se prend une bûche, il encaisse, il ne sort pas toujours indemne de ses aventures. Dans les mondes interlopes où il devait agir, il rencontrerait des personnages dotés de beaucoup moins d’humanité que lui. C’était très amusant à imaginer, bien loin de Tanguy et Laverdure, par exemple.

Thomas : Sisco, c’est un antihéros fini, une belle gueule mais pas grand-chose d’autre… a priori.

© Benec/Legrain/Rizzu/ chez Le Lombard

Avec peut-être un format et une collection (Troisième Vague) qui ont trop apparenté la série à Largo Winch et autre Alpha que pour lui permettre de sortir du lot malgré son originalité de ton ?

Benec : C’était inévitable avec ce format similaire. Sisco est, en plus, ancré dans le temps présent, moderne, et se décline en diptyque, parce que cela se prêtait bien au développement des histoires. Puis, qu’on compare Sisco à Largo, c’est génial. Je suis un fan absolu de Van Hamme et de sa qualité d’écriture extraordinaire. C’est appréciable, flatteur.

Sisco, c’est lui qui fut le point de départ de la série ?

Benec : Non, Sisco n’existait pas en lui-même. À l’époque, j’avais lu Mitterrand et les 40 voleurs. Jean Montaldo y racontait la collusion entre le pouvoir en place et certaines magouilles, comment des structures politiques s’arrangeaient pour ponctionner de l’argent. La mort d’un conseiller proche du président, François Durand de Grossouvre, y était aussi évoquée. Un suicide, non loin du bureau de l’Élysée.

© Benec/Legrain/Studio 9/Wang Peng/ chez Le Lombard

Aucun élément ne venait remettre en cause cette version. Mais aucun élément ne l’affirmait. Et si Jean Montaldo avait raison ? Lui qui croyait que l’intervention d’un tiers n’était pas à exclure pour faire taire un homme dérangeant. Je me suis donc imaginé un personnage qui serait un barbouze plus qu’un garde-du-corps. S’il l’avait tué, comment s’y serait-il pris ? Et s’il avait été un brin maladroit. À force de « et si », Sisco a germé. Ce n’était pas un enfant de choeur et sa morale n’était pas ferme, mais plutôt élastique. Il acceptait d’avoir du sang sur les mains.

© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard

Encore un fait divers réel que vous exploitez dans la fiction.

Benec : C’est vrai, c’est un mécanisme qui revient dans ma manière d’élaborer des histoires, tout en espérant les traiter de manière différente par rapport à la réalité. Dans un monde qui n’est pas le même. Tiens, et si demain, on se servait des antibiotiques pour diriger la population, par exemple.

C’est mon côté fainéant. Dans une actualité récente, je trouve un élément qui me permet de partir dans une nouvelle histoire, avec la liberté de raconter. Je ne creuse pas au maximum les faits réels. Si, dans le premier diptyque, j’évoquais la mort du conseiller, en aucun cas, je ne voulais raconter la vérité, que personne ne connaît d’ailleurs. Je brode autour.

© Benec/Legrain/Studio 9/Wang Peng/ chez Le Lombard

En fait, me servir d’événements réels m’aide à faire avancer mon imagination mais aussi à développer la cohérence de mes récits. S’il lui arrivait telle ou telle chose, que pourrait faire mon personnage ? Avoir un précédent, ça m’aide à imaginer quelque chose qui ne soit pas trop plat.

Depuis le début, les planches de Sisco se comptent par centaines. Mais la première, vous vous en souvenez ?

Benec : C’était extraordinaire de voir comment une histoire qui errait dans votre tête peut prendre vie sur papier. C’est un travail d’adaptation, de coécriture, l’un avec les mots, l’autre avec le dessin. Après quatre-cinq planches, nous étions d’accord, c’était jouissif. Et, ce qui est bien, c’est qu’au douzième tome, je ne suis toujours pas blasé. Recevoir les planches est toujours un bonheur. C’est fou comme, sinon du temps et du talent, une scène spectaculaire ne coûte rien, pas d’effets spéciaux. Avec si peu de moyens, on peut amener des histoires diverses et dynamiques. C’est la force de la BD. Un film de papier se crée sous mes yeux.

Story-board d’une double planche du tome 11 de Sisco © Legrain

Avec Thomas, nous sommes devenus plus que des collaborateurs, nous sommes complices, amis. Nous allons dans le même sens et c’est tellement agréable de créer à deux.

Et vous, vous dessinez ?

Benec : Non, il ne vaut mieux pas. Ma fille, oui, super-bien, mais elle ne tient pas de moi. Tout le monde peut progresser, c’est sûr, mais pas moi, je pars de tellement loin.

Apparemment, le nombre de tomes était fixé depuis longtemps. Douze, voire treize comme la dernière histoire devait reposer sur trois tomes. Pourquoi ?

Benec : Dès que notre éditeur nous a proposé de décliner notre diptyque en série, nous étions forcément enthousiastes. Mais nous avions tout de même envie d’une vraie fin. De ne pas un jour nous retrouver à court d’idées, que le personnage soit suspendu entre deux tomes. Pour éviter cela, il nous fallait anticiper cette fin, le jour où nous en aurions envie.

© Benec/Legrain/Rizzu chez Le Lombard

Quand les tomes 9 et 10 sont arrivés, nous avons eu l’impression que Sisco avait été bien secoué, qu’il avait vécu plein de choses. Il était venu ce moment où nous aurions pu risquer la surenchère. Nous voulions rester sur une véracité de notre fiction, une crédibilité… en espérant que la réalité ne nous rattrapera jamais (rires).

Thomas : Benoit a le don de rendre des intrigues complexes, fouillées, limpides. Ce n’est pas toujours le cas dans les séries d’espionnage, dont il faut parfois lire les histoires plusieurs fois. Quand je recevais les scénarios, c’était complexe mais pas compliqué, très ciselé et structuré. Benoit est exigeant envers lui-même, tout en faisant confiance. Je réécris parfois des scènes d’action, tout en respectant leur brut, je n’oriente pas l’intrigue différemment, tout reste intact.

Benec : D’autre part, aurions-nous encore eu longtemps des idées ? Non, depuis le DGSPPR, Sisco avait roulé sa bosse, pris des coups. C’est encore le cas dans notre dernier diptyque. Nous sommes arrivés à un point qui me plaît. Nous nous sommes dit que nous nous arrêterions bien là. Il y avait d’autres idées de scénario mais pas forcément pour Sisco. Le douzième tome donnera, j’ose le croire, une bonne fin de série. J’ai travaillé à nous faire plaisir tout en réussissant à clôturer vraiment la saga. Elle ne reste pas en suspens, inachevée.

Preview du tome 12 © Benec/Legrain

Sisco va-t-il mourir, comme vous l’aviez prévu initialement ?

Benec :Je ne sais pas (il rit). Vous le saurez assez vite.

Thomas : En tout cas, nous n’avons pas voulu nous adonner à la facilité, à l’attendu.

Sisco a voyagé, tout de même.

Benec : Oui, mais pas tant que ça. Du moins, il n’y a que dans les tomes 9 et 10 que nous avons envoyé notre héros dans un pays idyllique, la Nouvelle-Zélande. Ce n’était d’ailleurs pas facile de miser sur le bon décalage horaire. Bon, nous n’avons malheureusement pas pu faire de repérages sur place.

© Benec/Legrain/Rizzu/ chez Le Lombard

Pour le reste, il y a eu New York. Mais nous voulions que Sisco soit le plus présent sur le territoire français. Pour être le plus possible dans la cohérence, je cherchais d’abord l’histoire qui m’intéresserait. Ensuite, nous cherchions les décors et les visuels. Le lecteur devait se retrouver dans le meilleur lieu qui soit pour vivre l’histoire que nous allions lui raconter.

Et le temps passe. À tel point que les histoires de Sisco se vivent sous deux mandats présidentiels, au moins. Deux présidents dont vous vous gardez bien de montrer les visages, ce qui vaut à Thomas plusieurs fois de jouer les équilibristes du cadrage.

Benec : Deux présidents, mais avec les mêmes travers. Ne pas montrer le visage du pouvoir, c’était voulu dès les premières planches. Cela rendait le président mystérieux mais ce procédé nous affranchissait complètement d’une histoire de président. Je n’ai jamais voulu avoir un discours politique mais de m’aventurer dans les arcanes, même glauques, du pouvoir. Nous ne souhaitions pas que le lecteur puisse s’attacher à tel ou tel président. D’autant plus que nous ne voulions pas nous mettre qui que ce soit à dos dans la mesure où nous pourrions vouloir un jour visiter des bâtiments abritant le pouvoir. Puis, cela donnait un côté intemporel à Sisco. Masquer le président nous accordait une vraie liberté.

© Benec/Legrain/Studio 9/Wang Peng/ chez Le Lombard

Thomas : Ne pas montrer le président, c’était éviter les emmerdes. Mais, comme c’était un personnage qu’on ne voyait jamais, il me fallait marquer sa gestuelle plus que les autres. Les mains devaient donner l’intention, l’émotion.

© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard
© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard

Des hommes et puis des femmes, nombreuses et de poignes, plutôt qu’à poil comme on les voit dans certaines séries caricaturales.

Benec : Ça nous a paru logique par rapport au type d’histoires que nous voulions raconter. Thomas dessine très bien les potiches, mais il ne s’agissait pas d’utiliser des personnages féminins pour embellir les planches à droite, à gauche. C’est ainsi que Manon prend de la place dans sa vie. Elle va non seulement être le fil rouge et peser sur les décisions que Sisco va prendre. Encore plus dans le tome 12.

Thomas : Il y a Manon. Entre elle et Sisco, il y a de vrais sentiments. Cette rencontre fut particulière. Au début, Manon était légère. Puis, elle s’est remise en question, a voulu échapper au cirque du président. Pour le reste, Sisco n’est pas un tombeur. Pas du genre James Bond à avoir des scènes de cul gratuites.

© Benec/Legrain/Studio 9/Wang Peng/ chez Le Lombard

Des femmes sont aussi parfois les grandes méchantes.

Benec : Des adversaires directes. Mais la question ne se pose pas en termes de sexe des personnages. Plutôt que la psychologie à faire correspondre avec tel ou tel personnage, qu’il soit homme ou femme.

Plus loin que les héros Don Juan, Sisco se révèle dans la fidélité qu’il nourrit envers Manon. Même si elle est éloignée.

Benec : Oui, et par sa fidélité, il va se retrouver embarqué dans des aventures qui n’étaient pas prévues. Sa fidélité est un atout mais aussi un point faible.

© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard

Belgian Rhapsody, c’est donc le titre de l’avant-dernier tome. Vous aviez l’idée en tête depuis longtemps ?

Benec : J’ai du mal à titrer. Ici, je me suis dit que le clin d’oeil à Thomas mais aussi à l’éditeur ferait mouche. C’était rigolo d’envoyer Sisco en Belgique. Je savais que ça plairait à Thomas. Quant aux titres, j’essaie toujours de les penser deux par deux, pour les diptyques. Le titre doit donner le ton. Le douzième, ce sera Roulette russe, un autre clin d’oeil.

Thomas : Dès le départ, j’avais demandé à Benoit une partie d’intrigue en Belgique. Après tout, il arrive souvent que des agents passent par Bruxelles. Par contre, après avoir eu beaucoup plus de liberté pour dessiner The Regiment, où je pouvais travailler de manière très graphique, en peu de cases; je craignais de revenir à du contemporain urbain. Au final, ce fut l’inverse. J’ai surdécoupé et joué le jeu à fond.

© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard

Benec : Pour ce onzième tome, à y repenser, je trouve qu’il peut se lire en écoutant une rhapsodie. Quelque chose de dynamique mais dégageant une certaine tristesse.

Un triptyque a pourtant été envisagé, non ?

Thomas : Peut-être aurions-nous fait le tome de trop et pris le risque que le milieu soit plus faible. Nous avons condensé pour un mieux. L’intrigue est peut-être plus dense et complexe, mais nous avons gagné en limpidité.

© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard

Benec : Nous nous sommes posé la question. Mais, cela revenait à tartiner certaines planches. En discutant avec Thomas et l’éditeur, nous nous sommes mis d’accord sur le fait que trois tomes, ce n’était pas une si bonne idée. Il a s’agissait dès lors de changer cette dernière histoire, de retirer ou d’étoffer. Il ne fallait pas rallonger pour rallonger, seulement pour le fun. J’ai repris la méthode de Van Hamme qui confiait écrire au kilomètre, pour ensuite réécrire, couper, condenser, concentre l’essentiel et synthétiser.

Preview du tome 12 © Benec/Legrain

Bon, vous avez tout de même bénéficié de huit planches supplémentaires par tome.

Benec : Passer du 48 au 54 planches, ce ne fut pas un souci. Malgré les découpes, 48 planches nous auraient trop contraints. Comme les relations étaient bonnes avec l’éditeur, que nous avions bien fonctionné, que la série fonctionnait et que nous ne voulions pas fournir une histoire au rabais, nous avons eu droit à ce bonus. Huit planches en plus qui nous ont permis de bien asseoir l’intrigue pour que le lecteur y trouve son compte et ne se dise pas que nous avions bâclé ce baroud d’honneur. Il y avait de l’espace pour raconter.

© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard

Y compris par le silence.

Benec : Oui, certaines planches sont muettes. C’était l’album qui voulait ça. Puis, j’ai évolué. Je sais qu’il n’est pas bon d’écrire dans chaque case. À partir du moment où il était question de la densité de sentiment, de relation entre les personnages, la meilleure façon de faire est parfois de ne rien dire. Bon, ce n’est pas évident pour un scénariste. J’ai pris plaisir à écrire ce que je voulais voir comme un film.

Thomas : Benoit possède un grand talent de dialoguiste. Il peut tout faire passer dans un dialogue.

© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard

Avec un bon équilibre.

Benec : Il ne faut pas abuser. Nous nous sommes attachés à ce que Sisco ne soit pas qu’une succession de courses-poursuites, il en allait aussi de la tension émotionnelle.

Pour revenir aux planches muettes, Thomas a surdécoupé certaines séquences.

Benec : Thomas a bien bossé. Dans le mouvement, on sent que le personnage n’est pas zen, pas serein. Peut-être que le lecteur lira cette scène plus vite qu’une succession de cases avec phylactères, peut-être pas. Mais ça permet de casser le rythme et ça fait passer quelque chose en plus. Je profite de chaque atout du papier en fonction de mes besoins.

Thomas : On peut faire passer énormément de choses par le dessin. J’adore le muet, tout devoir faire passer par le dessin. Encore faut-il que le scénariste le permette. Chance, ici, c’était le cas. En fait, depuis The Regiment, j’ai doublé la taille des planches sur lesquelles je travaille. Je pensais que ça me prendrait plus de temps, au final, je vais plus vite. Et je mets plus de détails. Je retiens moins mon geste. The Regiment m’a permis de me lâcher, de passer le cap. Au plus on lâche, au mieux c’est, le dessin devient souple.

Avec peu de cartouches, de récitatifs, de pensées des héros.

Benec : C’est vrai, c’est très rare. Je ne suis pas à l’aise avec ça. Il y a toujours quelques cartouches inévitables, pour situer l’action par exemple.

Pour ce qui est des pensées, peut-être le type d’histoires que nous racontons ne se prête pas beaucoup à l’introspection. Si le personnage central réfléchit dix lignes à chaque fois, ça ralentit et peut fatiguer le lecteur. Sisco exiger des récits dynamiques et explosifs, de manière à ce que le rythme puisse happer et entraîner le lecteur.

Sisco est-il dès lors une tête brûlée, qui réfléchit peu ?

Benec : Oui et non, voilà une réponse de normand. Cette absence de pensée ne veut pas pour autant dire que le personnage ne réfléchit pas mais il n’en fait en tout cas pas prendre conscience au lecteur, si ce n’est par l’aboutissement d’actions qui ont été nourries par une réflexion.

La couverture du tome 1 revue pour une réédition.

Avez-vous eu des retours de personnes dont le boulot s’approche de celui de Sisco ?

Benec : Oui, j’ai pu papoter avec des membres de services de protection, ils m’ont donné un certain nombre d’éléments, m’ont fait des retours sur la série. Bon, on ne tire jamais les vers du nez à ces gens-là, ils racontent ce qu’ils veulent, dans la limite de ce qu’ils peuvent dire ou garder secret.

Thomas : L’un de ceux qui nous ont le plus aidés était fan de BD, c’est comme ça que nous sommes rentrés en contact. Je l’ai trouvé crédible dès le départ, il nous a parlé de son service et nous a permis de rencontrer le Raid, de visiter la caserne. Ils ont l’habitude de recevoir des artistes, des acteurs préparant des rôles.

© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard

Moi, je suis tout sauf un spécialiste du maniement des armes. Mais pour le rendre au mieux, je dois sentir le geste. Je pose souvent avec un flingue.

Benec : Nous avons d’ailleurs parfois mis de côté des détails rigolos, mais véridiques, qui n’auraient pas forcément été crédibles, pourtant, et auraient pu perdre le lecteur.

Comme quoi ?

Benec : Pendant la présidence de Sarkozy, lors d’un de ses voyages à New York, soit les services secrets américains le prenaient en charge, soit les services français. Dans ce deuxième cas, il fallait louer une limousine. Et, toujours est-il qu’il ne restait que des limousines… violettes disponibles. Je ne suis pas sûr que, si nous avions intégré ce détail, le lecteur ne se serait pas dit que nous faisions n’importe quoi.

Cela dit, l’inverse m’est déjà arrivé, je pensais avoir imaginé une scène improbable mais la réalité m’a rattrapé. Ainsi, dans les tomes 5 et 6, à un moment, je fais allusion au fait que deux collègues de Sisco ont oublié… leur gilet pare-balles. Quelques mois après, j’ai découvert dans un entrefilet (sans doute ne fallait-il pas trop l’ébruiter) l’aventure cocasse qui était arrivée à des agents. Cela se passait en Amérique du Sud, je pense. Les premiers agents sur place avaient embarqué dans un vol classique, sans armes. Or l’équipe des hommes qui les ont rejoints, en accompagnant le président avait oublié les armes des premiers. Ils ont donc dû en louer sur place. Pas sûr qu’ils étaient aussi hilares que ce que nous avions montré dans la BD.

© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard

Bref, j’ai le plaisir de savonner les planches de Sisco, de semer les embûches, tout en me disant désormais que c’est tellement n’importe quoi… que ça pourrait réellement se produire.

Quitte à faire des bavures.

Benec : Qu’on ne souhaite à personne. Nous nous amusons et Thomas est friand de ce genre de chose.

Thomas : Sisco, sa maladresse fait aussi son charme. Il est tout sauf un super-héros, il se laisse parfois trop mener par ses sentiments. C’est un roublard, il se tire de situations désespérées, mais pas toujours de manière recommandable, ni extrêmement maligne.

Ainsi, dans le dernier tome, vous avez négocié une scène de tuerie avec comme arme… un crayon.

Thomas : C’est un clin d’oeil aux films John Wick, mais il n’y a que moi qui dois le savoir. Dans ce film, le personnage de Keanu Reeves évoque avoir tué un homme avec un crayon. Du coup, j’ai montré comment il aurait pu faire. Puis, j’ai rajouté des détails. Sur le crayon, j’ai écrit I love Bruxelles.

© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard

Benec : Je ne sais pas si c’est original mais ça permettait de sortir des sentiers battus et de finir dans le glauque. Le rire cynique est présent dans Sisco. Mais quitte à s’amuser de certains drames, il ne faut pas que ce soit trop gros. Amuser tout le monde trop fort, c’est prendre le risque de rater la cible. Sisco reste dur, dramatique, nous devons faire preuve de second degré sans faire exploser de rire.

Puis, dans chaque diptyque, il y a des private jokes, des blagues que nous nous destinons entre auteurs et que le lecteur ne remarquera peut-être pas.

Certains personnages importants de l’histoire ont disparu en cours de route.

Benec : Des morts initialement prévues, il y en a eu beaucoup moins. J’ai développé certains héros plus que prévu… sans pour autant éprouver de mal à en tuer mais sans en éprouver le besoin non plus. Je suis par contre mal à l’aise à l’idée de faire revenir un personnage qu’on a cru mort. Je n’ai pas envie de m’y frotter. Je suis parfois parti dans des directions différentes, mais je suis à chaque fois revenu à ce que j’avais fait. Aussi parce qu’on fait plus de mal quand il y a quelques gentils pour se prendre les coups.

© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard

Sisco pourrait revenir ?

Thomas : Je ne ferme pas totalement la porte à cet univers. Mais la suite ne se fera pas dans l’immédiat et, si elle a lieu, elle ne pourra que se faire différemment, la fin du douzième tome ne laisse aucun doute. Nous ne voulions pas du diptyque de trop, mais, mine de rien, ça reste la série qui m’a fait connaître. Cela dit, toucher autre chose, c’est la seule manière d’évoluer.

À l’heure de dire au revoir à Sisco, y’a-t-il un peu de tristesse ?

Thomas : J’ai story-boardé la dernière scène (interview réalisée début août), celle qui spoilerait vraiment tout si je la racontais. Même en tant que dessinateur, ça fait drôle, l’émotion monte. J’ai donné dix ans de ma vie à Sisco, c’est mon bébé. Mais, faire l’histoire de trop me terrorise plus que de devoir arrêter.

© Benec/Legrain/De Cock chez Le Lombard

Benec :C’est sûr, Sisco nous a marqués. J’aurai sûrement un peu de mal mais j’en retire le meilleur : une super-collaboration qui a abouti sur une vraie amitié. Je suis tranquille, Thomas et moi, nous allons encore nous croiser. Je ne suis pas plus inquiet des autres histoires que je nourris. J’espère une autre série, pourquoi pas avec Thomas.

En tout cas, il faut savoir mettre fin à tout. C’est exceptionnel d’avoir pu vivre douze tomes avec le même héros. Il y a une part de chance et beaucoup de plaisir. Je suis très content.

La fin existait donc depuis longtemps.

Benec : Oui, mais les options pouvaient varier. En tout cas, il ne fallait pas que les histoires deviennent des prétextes. Si nous revenons dans l’univers, ce sera avec du neuf. Il faudra amener quelque chose de différent.

La suite, alors, dans d’autres univers ?

Benec : Je n’ai rien de secret ni rien de bien entamé. J’ai fini le scénario d’un western, je suis en discussion avec un dessinateur. J’ai une autre histoire aussi, peut-être avec Thomas. Un premier jet à réécrire et retravailler. Je procède en plusieurs étapes.

Puis, je mûris deux autres histoires, dont une pendant la deuxième Guerre Mondiale. Tout se fait au fil des rencontres, des échanges.

© Benec/Legrain/Studio 9/Wang Peng/ chez Le Lombard

Pour conclure sur le début, comment est né Sisco, du moins son nom ?

Benec : Je sais qu’il a changé de nom mais je serais incapable de me souvenir de son premier patronyme. Son nom devait induire un caractère fort, une capacité à respecter les lois mais aussi à s’en affranchir. À l’évocation de ce nom, on peut penser qu’il a des origines corses. Je ne voulais pas m’inscrire dans le cliché, pour moi, que les Corses aient un caractère fort et affirmé, c’est un compliment. Ce nom, je pouvais m’y adosser pour déjà construire le personnage avant de vivre avec lui ses histoires.

Mais, je ne voulais pas d’un nom qui soit bateau. Je me suis retourné le cerveau, j’ai épluché des listings de noms de familles corses. Rien ne me plaisait, je ne trouvais pas de consonance qui puisse susciter l’imaginaire. Alors, j’ai regardé la carte de la Corse et ai cherché parmi les noms de villages. Jusqu’à tomber sur Sisco-Castiglioni.

© Benec/Legrain/Rizzu/ chez Le Lombard

J’ai découvert bien plus tard que des amis corses habitaient non loin de là. D’autres, en vacances, se sont photographiés devant le panneau à l’entrée du village. J’espère bien m’y rendre un jour.

Thomas : Je ne me rappelle plus trop du processus qui a mené à sa création mais c’est un héros qui m’est venu, quasiment, du premier coup. Je lui avais juste fait des cheveux un peu plus long et une barbe de trois jours, de manière à ce qu’il ne corresponde pas trop aux agents qu’on imagine.

Merci à tous les deux.

Série : Sisco

Tome : 11 – Belgian Rhapsody

Scénario : Benec

Dessin : Thomas Legrain

Couleurs : Elvire De Cock

Genre : Action, Espionnage, Thriller

Éditeur : Le Lombard

Nbre de pages : 56

Prix : 12,45€

Date de sortie : le 12/06/2020

Extraits : 

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