Augustin Lebon : « La résilience, c’est une belle idée… mais mise à toutes les sauces, elle se vide de son sens »

Quatre tomes plus tard, la Résilience a une fin dans la fiction mais demande à être prolongée dans la réalité. Au gré des éléments et des décors surplombant l’Homme, Augustin Lebon a autant abîmé que fait bonifier ses personnages confrontés aux machines tyranniques du capitalisme et de la désertification. Celles qui conduisent à vitesse accélérée à la fin de la biodiversité. Pourtant, dans cet univers sauvage, Augustin Lebon a retrouvé la nature, dangereuse parfois mais toujours moins que l’humain. Interview dans le froid polaire de cet ultime tome.

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© Lebon/Poupelin chez Casterman

Bonjour Augustin, alors voilà, Résilience, c’est bouclé ? On aurait pu penser que ça irait plus loin, non ?

C’est bien, quatre tomes. J’avais signé pour deux à la base. Ensemble, il formait le premier diptyque qui a trouvé son public. Du coup, nous sommes partis pour deux tomes supplémentaires.

C’est difficile de quitter une série. À moins de l’avoir détestée, j’imagine, mais ce n’était pas le cas ici. J’ai passé quatre ans à dessiner Résilience, ce n’est pas rien, c’est comme si les personnages avaient existé. Alors, non, ce n’était pas évident de voir défiler les dernières planches.

D’un bout à l’autre, votre état d’esprit a-t-il changé ?

Quand j’ai débuté Résilience, j’étais en colère. Au fur et à mesure, mon côté militant qui transpirait dans la série est devenu pesant. J’ai pris le parti de m’en éloigner pour me rapprocher des personnages, de leurs relations. Ça avait fini par m’embêter d’être entre deux chaises. Mais cette expérience m’a permis de savoir où j’étais à l’aise. Où j’en étais en tant que scénariste.

Physiquement, vos personnages aussi ont évolué.

Comme Adam, il en a bavé. Il a pris une balle ou une cicatrice à chaque épisode.

© Lebon

Face à lui et ses alliés, Diosynta, une multinationale qui a grandement contribué à assécher la Terre, à lui enlever sa substance.

C’est un mélange de Monsanto et d’autres sociétés du même acabit. Diosynta, c’est le pendant européen de toutes ces grosses firmes qui écrasent toute concurrence. Bon, elle est un peu caricaturale, très féroce. Mais elle incarne bien les dangers face auxquels nous met n’importe quelle multinationale.

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© Lebon/Poupelin chez Casterman

Pourquoi, au fil du temps, avoir mis de côté, peut-être étouffé même, le côté militant de Résilience ?

La principale raison, c’est que cette série m’a pris du temps, quatre ans, on change pendant ce temps-là. Je me suis apaisé petit à petit. Puis au fil des sorties, des dédicaces et rencontres, je me suis rendu compte que la série touchait beaucoup de lecteurs… déjà convaincus par les sujets que j’abordais.

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Le déclic s’est fait lors d’un festival à Paris sur le thème de l’écologie. C’était un petit événement très sympa, mais tous les livres: des romans, des BD’s…ne parlait que de ça. Et ne fréquentait cet événement que des gens déjà au courant. Chez eux, il y avait de l’engouement. J’ai fait de chouettes rencontres, comme un apiculteur avec qui j’ai longuement parlé. Un jour, j’ai même eu quelqu’un qui était du « mauvais côté », qui travaillait pour un lobby, mais jamais personne n’est venu me contredire, m’accuser de dire des choses fausses. Mais je ne suis pas sûr d’avoir réussi à planter ma petite graine chez les personnes qui ne s’intéressait pas au sujet.

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© Lebon/Poupelin chez Casterman

Dans chacune de vos couvertures, comme dans vos albums, vous nous avez emmenés ailleurs.

Cette quatrième couverture est venue assez vite, je savais que je partais dans le grand nord pour cet ultime album. Pour chaque album, j’avais envie d’une atmosphère différente… enfin, que ça se ressente plus dans le dessin que l’atmosphère, tout de même. Ainsi, j’ai exploré un univers urbain, la forêt, la mer et, au final, les rochers et la glace.

Pour cette quatrième illustration, un premier visuel m’était venu assez rapidement. Celui qui avait été inséré au dos du tome 3. J’aime avoir un coup d’avance. Si ce n’est que quelques mois avant la sortie, avec l’éditeur, nous nous sommes mis d’accord sur des détails à changer. J’ai rendu le dessin plus dynamique.

Cette exploration en quatre étapes, c’était une manière de montrer à quel point tous les milieux sont touchés, tous les écosystèmes sont dévastés. Dans le tome 4, je ne fais pas une thèse sur la fonte des glaces, on est dans du divertissement, mais ça reste présent en arrière-plan.

Au milieu de tout ça, les personnages.

Depuis longtemps, j’avais en tête de les amener dans le gel et le froid. J’avais imaginé qu’Ellen et Adam se retrouveraient sous une tente, nus, qu’ils voudraient se tenir chaud. Dans mes histoires, je pars de mes personnages et je lie l’action à ce qui m’intrigue chez eux.  Assez vite, j’ai su qu’Agnès n’irait pas avec son compagnon sur la banquise.

Dédicace © Lebon

Pourtant, son rôle est crucial.

Agnès, c’est la protagoniste qui a le plus vécu toute seule. Je me suis imposé de la mettre en avant parce que c’était le personnage sans doute le moins déjà-vu. Puis, vu la tension qui émanait entre Adam et Ellen, je ne pouvais pas laisser Agnès de côté. Mais, et l’éditeur m’y a poussé, cette héroïne n’a pas sa trame à elle, parallèle. Non, aussi loin soit-elle, ses agissements vont avoir de l’influence sur ce que vivent Ellen et Adam, il y a un ping pong qui s’instaure.

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Outre les humains, des animaux sauvages. Cette fois, un ours.

C’était sympa d’en mettre un, non ? J’aime dessiner les ours. Il aurait été idiot de penser une série sur l’écologie sans y intégrer d’animaux. D’autant plus que c’était un pur plaisir. J’aime intégrer des éléments sauvages, la nature, les grands espaces. Mais symboliquement, cet ours polaire m’a posé problème. Il était beau à dessiner mais comment me résoudre à lui tirer dessus ? N’était-ce pas contraire aux enjeux que je soulevais ? Était-ce juste ? Bon, au final, c’était lui ou mes personnages, dans le feu de l’action, je me suis autorisé à le faire.

© Lebon

Dans ce quatrième tome, il est question de remplacer le vivant par la machine.

Un vieux truc de science-fiction, n’est-ce pas. Mais, comme je voulais donner plus de places aux personnages pour conclure cette série, il me fallait une intrigue qui n’empiète pas de trop qui tiennent en quelques bulles. J’étais d’autant plus conforté dans cette idée que ce phénomène arrive vraiment de nos jours et que ce concept est assez facile d’accès.

© Lebon

Vous êtes proactif sur Instagram où vous avez partagé une case dans un restaurant surplombé d’un gigantesque aquarium. Le tout assorti d’un commentaire. « Quand mon éditeur m’a suggéré d’ajouter une scène dans un restaurant chic lors du scénario, je me suis d’abord dit « ouais, bof, j’ai pas envie de dessiner des tables et des chaises. » Et puis j’ai un peu réfléchi. » Vous nous expliquez ?

Pour clarifier certains enjeux du scénario, mon éditeur m’a suggéré d’intégrer une page de dialogue entre Rika Mercier, chef de la Résilience, et Jessica Wolfe, directrice des renseignements de Diosynta. Pourquoi pas dans un bon resto chic de Bruxelles. Ça ne m’emballait pas trop, un restaurant, ce n’est pas très spectaculaire. Des sièges, des tables. Puis, comme j’aime mettre en scène les animaux, j’ai construit cet aquarium. Et finalement, cette séquence, c’est l’une de celles où je me suis le plus amusé. J’aime cet exercice au scénario, partir d’une scène ennuyeuse en dessin mais nécessaire à l’histoire, et la transformer en quelque chose de graphique. Faire plaisir au dessinateur est aussi le job du scénariste, mais c’est évidemment plus facile quand on fait les deux !

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Au détour d’une autre case, on croise une peluche, un éléphant tout mignon.

C’est un clin d’oeil à mes neveux et nièces. Cette peluche existe réellement. Cela me permettait de rendre cette maison vivante. Avec des enfants, rien ne reste jamais très longtemps rangé.

© Lebon

Et si on revenait à ce que revêt votre titre comme signification ? La résilience, c’est un mot désormais omniprésent, non ?

Ce mot, Résilience, m’a été inspiré par Boris Cyrulnik qui a développé le concept de choc traumatique. Au moment où j’ai songé à faire cette série, le mot de résilience commençait à être utilisé pour les écosystèmes. On parlait de résilience des fonds marins, par exemple. Vous savez, la résilience, c’est une belle idée… mais on la met, en effet, à toutes les sauces. Alors ce mot se vide de son sens. Comme la résistance pendant la Guerre. Ce n’était pas une résistance au sens premier du terme. Pour moi, dans la résilience, il y avait aussi de quoi symboliser la révolte.

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Avec la crise sanitaire et le confinement, les gens ne sont-ils pas revenus à une consommation plus saine, de proximité, en circuit-court?

Oui mais le véritable basculement risque de durer très longtemps, d’être très lents. Je crains que ça ne se fasse pas de manière positive. Il y a tout de même de plus en plus de produits en magasin entre lesquels choisir. En vrai, pour changer les choses, il faudrait un mouvement massif et rapide en opposition aux produits qui ne sont pas locaux et sont plein de saloperies. On ne change pas d’alimentation en un jour, il faudra du temps.

Pour enterrer cette série, vous avez choisi comme sous-titre: Le tombeau des glaces.

Dès qu’il s’agit de trouver un sous-titre, je rame. Je cherche à chaque fois un mélange de mots qui suscite l’aventure, l’épique. Mon univers, en fait. Avec Résilience, le pari était de partir dans une direction très orientée sur l’aventure. L’élément, c’était la glace et cet élément réel: Le Svalbard Seed Vault. C’est un énorme bunker enfouit sous la roche et la glace, une sorte d’arche de Noé préservant des semences de toutes la planète en cas de coup dur. L’apocalypse, la guerre. Sauf que la banquise fond tellement vite que cette infrastructure a déjà été inondée deux fois. Il n’est pas au point ce coffre-fort. Au départ, l’idée parait belle, mais quand on regarde de plus près les financements du projet, on y trouve pas mal de fondations et de multinationales qui ont déjà le monopole dans l’agro-alimentaire. Ça ne doit pas être très net dans le fond. En cas de problème, je les vois mal agir pour le bien commun sans s’enrichir au passage.

© Lebon/Poupelin chez Casterman

Il y a quand même de l’espoir dans votre série, une naissance.

Six jours après l’avoir dessinée, mon épouse accouchait. C’est fou comme la vie de ma BD et la trajectoire du couple que je raconte étaient parallèles à ma vie personnelle. Je ne sais pas si j’ai voulu symboliser l’espoir. Une fois de plus, je suis resté centré sur mes personnages, pour eux, il y a de l’avenir. Tant mieux si on perçoit ce sentiment d’espoir. Je voulais finir cette aventure sur un versant plus intime et positif.

La suite ?

Un autre projet avec d’autres personnages sur lequel j’aimerais garder le secret. Il y aura du western, pas mal d’aventure, je ne serai pas loin de ce que j’aime faire.

Et votre confinement, du coup ?

Mon enfant est né quinze jours avant le confinement et j’avais prévu de prendre trois mois de congés paternité. Donc, les trois premiers mois lui furent dédiés. Je n’ai pas vu de réel changement dans mon quotidien très casanier, si ce n’est que j’ai été privé de moments de vie avec mes proches.

© Lebon

Vous vous êtes aussi inscrit dans la vague des six fanarts.

Je ne sais pas si c’est réellement apparu avec le confinement mais c’était parfait pour m’occuper un peu durant ces mois de vacances. J’ai donc dessiné Thorgal, Navis, Blutch… Lui, il était très difficile.

© Lebon

Le dessin de Lambil est vraiment particulier. C’est l’école gros nez et ça se voit fort. Pas évident d’incarner ces personnages dans mon style, réaliste. Il arrivait qu’on ne les reconnaisse plus. Alors, j’ai opté pour le semi-réalisme tout en essayant de garder ma patte personnelle. Il y avait un vrai jeu, ce n’était pas simple. Thorgal et Navis, c’était plus mon style de dessin.

Merci beaucoup Augustin, très belle suite d’été.

Titre : Résilience

Tome : 4 – Le tombeau des glaces

Scénario et dessin : Augustin Lebon

Couleurs : Hugo Poupelin

Genre : Anticipation, Thriller environnemental

Éditeur : Casterman

Nbre de pages : 56

Prix : 15,50€

Date de sortie : le 08/07/2020

Extraits : 

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