L’Éveil de Vincent Zabus et Thomas Campi, partager aujourd’hui pour réinventer demain: « Comment s’engage-t-on ou pas dans la vie? »

Ces jours-ci, Vincent Zabus devait sortir «L’Éveil», en collaboration avec le fidèle Thomas Campi. Un nouvel album fait par-delà les continents, les océans, autour d’un thème universel et plus que jamais actuel. L’album a été reporté mais fait étonnamment sens avec la période que nous traversons, d’un blackout à un autre, de la crise terroriste à celle sanitaire. Avec ce grand besoin de dessiner un mouton, ou un dino, et de réinventer notre décor. De se réinventer, aussi. Interview avec Vincent Zabus.

© Zabus/Campi chez Delcourt

Bonjour Vincent, comment se passe votre confinement?

Toutes les activités théâtrales ont été reportées. Les contrats des Zygomars mais aussi des Bonimenteurs, dont je suis membre et dont ce devait être la pleine saison, ont sauté. Heureusement, il est toujours possible d’écrire. Même s’il n’est pas évident de se concentrer. Je marche, je lis, je regarde des films. Mais je dois avouer que j’ai encore du mal à écrire, je suis trop affecté par la situation que pour sortir les choses. J’espère ne pas être bloqué trop longtemps. Il faut creuser, être soi-même.

© Zabus/Campi

Mes parutions, deux albums – Incroyable et la réédition des Ombres, chez Dargaud et L’Éveil chez Delcourt ont été reportés. En France, toutes les librairies sont fermées, plus moyen d’acheminer des albums. Quand ils paraîtront ? C’est encore flou. Ce sera sans doute étalé pour éviter l’embouteillage avec les nouveautés qui étaient déjà prévues. Ce doit être un casse-tête !

© Zabus/Hippolyte chez Dargaud

Parlons de L’Éveil qui, à sa lecture, m’a pas mal évoqué la situation que nous traversons. Avec Arthur, votre héros, hypocondriaque.

Ce qui génère son inquiétude, c’est qu’il interprète tous les petits symptômes, les angoisses. Il n’est pas qu’hypocondriaque et je pense que le lecteur peut s’y reconnaître.

© Zabus/Campi

Il est aussi question de la reconstruction d’une société, de se réapproprier le monde. C’est ce qui nous attend, non ?

Peut-être, c’est vrai. Dans tous les cas, avec Thomas Campi au dessin, j’ai voulu parler d’engagement, de rapport au monde. Comment s’engage-t-on ou pas dans la vie? Le moyen que j’ai trouvé est de confronter deux personnages. Le premier, c’est Arthur, il est anxieux, replié sur lui-même, il n’en sort pas. Par la magie du récit, il va rencontrer Sandrine, son contraire. Elle est dans l’engagement social, marqué. Elle réfléchit le monde avec quelques autres. Je trouvais intéressant de croiser ces deux personnalités qui n’auraient pas dû se rencontrer. La chance était minime.

© Zabus/Campi chez Delcourt

Vous vous êtes inspiré du réel, quand même, pour cette histoire.

C’est-à-dire que Sandrine est engagée dans un mouvement alternatif similaire à ce qu’il s’est passé dans cette quincaillerie éphémère de Bruxelles qui, pendant 6 mois, a rassemblé des gens engagés, des heureux allumés. Une expérience très intéressante, celle de changer le monde à son niveau. Avec de la résilience, une ouverture sur le monde.

Plus personnellement, je voulais parler de l’engagement artistique, par le street art, notamment. Ces graffitis qui nous amènent finalement à réfléchir. Cela revêt un aspect d’art invisible, il est dans la rue et ne se dit pas.

© Zabus/Campi chez Delcourt

Ce qui met Arthur sur la trace de Sandrine, ce sont des traces d’un monstre, invisible. Il a croqué les arbres, les façades. Il en reste des traces. Nous lorgnons, de loin, sur le fantastique.

L’une des réponses à ce que nous traversons est peut-être la forme artistique, partagée avec tout le monde? Toujours est-il qu’Arthur va tenter de se l’approprier comme il peut, avec toute sa maladresse. Mais cette rencontre va changer sa vie. Bon, c’est assez dérisoire, je trouve, dans le contexte actuel et concret, notamment hospitalier. Qui nous incite à ne plus nous exposer.

© Zabus/Campi

C’est une autre période triste qui vous a pourtant nourri, non ?

L’éveil est né du contexte de 2016, le niveau 3 de sécurité après les attentats, l’ascension de Trump. Je cherchais le sens à tout ça.

De cette nécessité de vivre, pourtant.

Oui, il faut continuer à partager. C’est ce que j’essaie de faire avec les moyens de bord, dans le respect des consignes et de ce que chacun peut faire en fonction de ce qu’il est. Il faut qu’on s’aide à inventer, à rester en contact. Il y a quelques jours, je suis tombé sur un podcast de Wajdi Mouawad, cet homme de théâtre libanais installé à Paris. Il y livrait un journal de confinement. Ou, comment, lors de la dernière nuit avant le confinement, il s’est baladé, il a erré dans un bois parisien, est tombé sur une carcasse de tortue qu’il a enterrée. C’était étonnant.

© Zabus/Campi

À la manière d’un chanteur, d’un dessinateur ou par la voix qui, simplement, parle, je crois que le partage permet un accès à un fait particulier et à en faire une expérience commune. C’est le sens de ce qu’on appelle humaniser: rester humain et ensemble.

Dans son contexte, mon héroïne, Sandrine, tente quelque chose de semblable.

© Zabus/Campi

C’est la cinquième fois (après Les larmes du seigneur afghan, Les petites gens, Macaroni et Magritte) que vous retrouvez cet Italo-Australien qu’est Thomas Campi sur un album.

C’est toujours un plaisir de travailler ensemble, nous nous connaissons bien. J’écris en fonction de son style, de ce que je perçois de sa personnalité. Ce sont des lignes et une voix communes mais qui mènent à des histoires, j’espère, différentes. Il faut que le dessin s’amuse, qu’il ne soit pas dans la répétition. En fait, j’essaie de jouer d’un instrument qu’est le dessin de Thomas, sans faire jamais la même mélodie.

© Zabus/Campi

Votre précédent album, Magritte, n’a-t-il pas laissé des traces, dans le surréalisme léger de L’Éveil ?

C’est vrai qu’il y a un peu de ça. Le ton de l’album est mélodramatique, fait la part belle aux émotions, aux crises, mais nous avons voulu un balancement vers des choses plus drôles. C’est le double-avantage de l’humour.

© Zabus/Campi chez Le Lombard

C’est vrai que L’éveil peut faire penser à Magritte, quand les lettres des chapitres de l’album entravent notre personnage ou que les questions qu’il a dans sa tête s’extériorisent.  Ses angoisses, ce qu’il se passe à l’intérieur de lui se matérialise. Des choses qui sont du ressort de l’intimité. Nous avons pris quelques libertés poétiques. L’importance est de ne pas perdre le lecteur.

© Zabus/Campi

Vous vous adressez au lecteur aussi, par un personnage.

Quand il y a de l’adresse, notamment, qu’un personnage aborde le lecteur. Un principe de théâtre devant lequel l’éditeur paraissait sceptique. Moi, je pensais que ça pouvait marcher, parce que ça avait été déjà fait. Dans Chaminou, notamment. Woody Allen ou Le nom des gens font aussi appel à ce genre de procédé.

© Zabus/Campi chez Delcourt

Cet album aura bien besoin de deux lectures, non ?

S’adresser au lecteur, c’est essayer d’inventer des choses formelles sans que ce soit gratuit. Il s’agit de pousser plus loin les émotions, les intentions de l’histoire. Il faut faire en sorte que la forme réfléchisse, soit originale, riche. Il faut en épuiser les différentes incarnations, tant qu’on peut. C’est de là que vient la profondeur aussi.

Je relis souvent des livres, je revois des films. C’est la deuxième lecture que je préfère. La première vision est toujours naïve. Nous nous attachons aux enjeux, au suspense. La seconde va au-delà de ça. Quand on relit, on redécouvre, avec certaines manières d’amener la réflexion.

© Zabus/Campi chez Delcourt

Si cet album se passe à Bruxelles, me trompe-je en croyant y avoir vu la Place du Québec de Namur ?

Oui ! Mais je ne l’ai pas vue tout de suite. Et ce n’était pas voulu de ma part. Thomas habitant en Australie, je souhaitais l’amener dans une ville qu’il aime dessiner : Bruxelles. Il y est déjà venu, il s’y plaît. Mais c’est vrai que lors de la première manifestation du monstre, une branche tombe sur la Place du Québec, dans le Quartier Saint-Loup. Je ne m’en suis rendu compte qu’après-coup. En amassant sa documentation, peut-être Thomas a-t-il cru que cette place de Namur était bruxelloise. Ça m’a plutôt faire rire.

© Zabus/Campi chez Delcourt

En plus, quel beau théâtre pour l’étrange qui s’invite. Il aurait été dommage de s’en priver. Pour le reste, Bruxelles domine.

Bruxelles était déjà présente dans Magritte. Quand j’ai vu le travail de Thomas sur cette ville, j’ai imaginé ce décor de L’Éveil. J’aime situer mes histoires en Belgique. Puis, il me fallait une grande ville. L’idée de La Quincaillerie m’est aussi venue. Cela me permettait de parler de la Belgique tout en n’étant pas trop directif. Je pouvais dire les choses que je connaissais, sur le niveau de sécurité dans les rues de Bruxelles et au café d’Ixelles.

© Zabus/Campi

L’Éveil, comment est venu ce titre?

Il n’est pas de moi, pour le coup. Au début, le projet ne s’intitulait pas comme ça, je ne m’en souviens même plus. À l’époque, mon éditrice du Lombard, Nathalie Van Campenhoudt, chez qui l’album ne s’est finalement pas fait, m’a proposé L’Éveil. C’était un bon titre.

Un titre, c’est comme un personnage, s’il ne vient pas vite, ça devient compliqué.

Et que signifie L’éveil ?

C’est celui d’Arthur, qui, grâce à une rencontre, va apprendre à sortir de lui-même, à s’éveiller au monde et aux autres.

© Zabus/Campi

Comment nomme-t-on les héros ?

Un personnage existe à partir du moment où on l’appelle. Bon, j’ai toujours tendance à les appeler Louis, je pense l’avoir fait par deux fois. Arthur, c’était le prénom de mon grand-père et c’est celui de mon filleul. Alors, j’ai l’impression de le connaître. Ça crée une familiarité, on le détache du papier, il existe. Et parfois, quand on imagine un dialogue, on se dit: « Ah non, il ne pourrait pas dire ça! »

Arthur, ici, c’est celui dont on attendait le moins qui, au final, fait quelque chose. Il se libère de son angoisse.

© Zabus/Campi

On le voit à la fin de l’album, il y a eu beaucoup de recherches de couvertures.

Il en va de même pour les couvertures que pour les titres. Nous avons été beaucoup soutenus par notre éditeur, Grégoire Seguin. Il a été très présent, m’a incité à retravailler les textes. Même Guy Delcourt est intervenu pour la couverture. C’est dire l’implication de l’éditeur. Il y a donc eu plusieurs propositions. Chacun a amené son grain de sel. Une couverture, c’est important, ça doit appeler l’oeil, faire envie. Ça raconte déjà une histoire, en fait. Celle-ci, elle est belle et originale. Nous jouons avec le lettrage, je la trouve dans le ton.

Que peut-on dire de vos autres projets ?

En ce qui concerne la Maison sur la falaise, Denis Bodart a complètement crayonné l’album, une fois dans le sens de lecture, une fois en remontant les pages. Il est dans la phase d’encrage. Le crayonné est tellement poussé que tout est en place, c’est très beau. L’objectif est de sortir cet album début 2021.

© Zabus/Bodart

L’album Incroyable et la réédition des Ombres, tous deux avec Hippolyte, voient leurs sorties décalées.

Puis, il y a le tome 2 d’Hercule, agent intergalactique, dessiné par Antonello Dalena, à Rome. J’espère que tout va bien pour lui. La situation doit être difficile.

© Zabus/Dalena chez Le Lombard

Comment a été reçu le premier tome, Margot, la fille du frigo ?

L’éditeur est content, en tout cas: un démarrage normal pour le premier tome d’une série jeunesse. Donc, on peut continuer. Il y a un accord oral sur le tome 3, j’y réfléchis.

Thomas Campi fait les recherches pour notre prochain projet.

Quant à Spirou ?

Renaud a été beaucoup occupé par les bandes dessinées sur Les Minions. Après quoi, il devrait attaquer le dessin de ce Spirou.

Merci Vincent et courage pour ce confinement. Ajoutons que les Bonimenteurs dont vous faites partie ont trouvé la parade et propose une visite décalée et humoristique du Musée Rops en cinq oeuvres. Le tout depuis chez soi, pour les visiteurs comme les comédiens. Cela est possible jusqu’à dimanche. Les infos se trouvent par ici: www.museerops.be/hotline-musee-rops

Titre : L’éveil

Scénario : Vincent Zabus

Dessin et couleurs : Thomas Campi

Genre : Drame, Fantastique, Société

Éditeur : Delcourt

Nbre de pages : 88

Prix : 18,95€

Date de sortie : le 10/06/2020

Extraits : 

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