Miguelanxo Prado, le Triskel Volé comme Graal pour sauver la planète: « Mon héros, c’est le collectif ! »

Miguelanxo Prado fait son retour à la terre, aux origines. Dans Le Triskel volé, El pacto del letargo, il interroge le mythe et un monde moderne qui vacille face au réchauffement climatique et la propension de l’Homme a ne pas en prendre soin assez. Mais attention aux démons. Interview avant le confinement.

© Miguelanxo Prado chez Casterman

Bonjour Miguelanxo, nous vous retrouvons dans une oeuvre tout à fait personnelle et portée sur le monde qui nous entoure, en évolution.

Oui, j’avais envie de parler de ce rapport à la nature, de son virement, sans devenir écologiste militant. C’est le problème le plus évident de notre époque, cette question du rapport entre l’humanité et la planète. Je voulais partir de mon travail pour faire réfléchir modeste à la relation, parfois conflictuelle, que nous avons à notre milieu. Aux problématiques que cela engendre. J’avais l’intention de m’éloigner des discours idéologique, en tout cas.

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Je crois qu’il y a deux concepts dans ce genre de thématique : les responsabilités et la culpabilité. Cette dernière, dans la psychologie moderne, caractérise notre propension à mal supporter le sentiment qu’il est difficile de corriger les choses. En contrôlant notre comportement, on peut éviter que cela devienne un problème psychologique. Mais, en même temps, si nous n’éprouvons pas ce sentiment de culpabilité devant les choses, cela ne nous invitera pas à trouver des solutions.

Avez-vous voulu changer votre manière de faire par rapport à vos précédents albums ?

Je n’avais pas envie d’être sur la même ligne que Proies Faciles, où le réalisme était de mise, avec un propos sur l’état, les banques. Cette fois, j’avais envie de jouer sur un terrain plus collectif, humaniste. J’ai mélangé tout ce matériel avec des éléments fantasy, de l’aventure. Avec une petite réflexion.

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Oui, l’aspect fantaisiste est très présent dans cet album.

Je voulais jouer avec le concept des croyances: les bons et les méchants, les fées et les sorcières, les démons et les anges. Tous sont associés à des valeurs morales.

Il y a aussi dans votre album, des références culturelles. J’avais oublié à quel point votre Galice est celtique !

C’est la dernière nation celtique de l’Atlantique, on y parle de druides et de mysticisme, ce qui était assez proche de l’histoire que j’avais envie de raconter.

© Miguelanxo Prado chez Casterman

Pour la petite histoire, quand j’ai commencé à être publié en France, lors des séances de dédicaces dans des librairies bretonnes, les gens étaient étonnés de trouver des éléments celtiques dans mon travail. Ils me montraient des cornemuses, des galets, des crêpes… Des attributs qui font le sel de la Bretagne. Je répondais: « Je connais, j’ai pareil chez moi. J’ai la culture des mégalithes. » Bon, nous étions plus pauvres sur cet aspect. Nous n’avions pas de grands espaces comme Stonehenge, mais tout de même quelques petits castros, des dolmens, des menhirs.

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Et l’alchimie s’impose.

Mais ce n’était pas si compliqué, j’avais déjà utilisé cet espace d’entre-deux dans Trait de craie ou Ardalen. C’est confortable, en réalité, de mélanger les deux. Je suis le fruit du réalisme magique, celui qu’on trouve notamment dans la culture latino-américaine Casares, Garcia Marquez… Ce sont mes lectures de jeunesse, celles qui m’ont donné l’envie d’explorer cet univers narratif particulier.

© Miguelanxo Prado

La décision finale, c’est un pourcentage. Combien de réalité et combien de fantastique, je vais mettre. Dans Trait de craie, c’était subtil, pas évident à identifier à la première lecture. Ça lorgnait vers le réalisme. Dans Ardalen, c’était plus évident, dès la troisième page, le lecteur percevait bien que j’allais parler de deux mondes.

Dans le Triskel volé, c’est du 50-50.

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Et pas de héros en tant que tel.

Non, le héros, c’est le collectif. C’était important. Bien sûr que le réchauffement climatique, nous pouvons avoir un impact individuel dessus. Mais la force réelle vient du collectif. Il m’importait de mettre en action suffisamment de caractères et personnages différents. Un vieux prof adorable, ses élèves, des méchants assistants brutaux, des personnages magiques bons ou moins bons. Mais, finalement, même les méchants ont leurs raisons. Cette histoire, c’est une combinaison d’éléments individuels avec une situation générale.

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Finalement, les assistants sont peut-être plus méchants que le démon, non ?

Le démon a un rôle fondamental dans nos sociétés. Il est l’excuse des humains pour se justifier, depuis des siècles; il nous fait interpréter les histoires de la manière à ce qu’ils nous soient les plus favorables. À nous offrir le bon rôle. Il est la métaphore de notre capacité à être avides, à faire porter la culpabilité aux autres. Les politiciens sont terribles pour ça! On veut garder sa conscience au calme et trouver le coupable magnifique. Le personnage du démon est formidable, il a du pouvoir. Lui peut accéder à une culpabilité éternelle. Ce que les humains ne sont pas. Enfin si, ils sont à leur façon éternels, ils se reproduisent.

© Miguelanxo Prado chez Casterman

Le personnage du démon est, ici, fondamental puisqu’il permet de présenter un monde extérieur et différent. Un miroir.

Pour ce qui est des deux assistants, j’ai voulu l’un énorme et l’autre très petit. C’était rigolo. Mais ils deviennent terribles, brutaux au moment de passer à l’acte.

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Les enfants ont aussi une place importante.

Et ils sont peut-être le début d’autre chose. Je me suis demandé, en terminant cet album, ce qu’ils allaient de venir. Bon, je n’ai pas l’objectif de faire du Triskel volé une série mais j’ai du matériel pour continuer un peu, des lignes de direction. Peut-être y’aura-t-il une ou deux histoires en plus. Le démon, c’est le passé, ce qui m’intéresse, c’est l’avenir.

© Miguelanxo Prado chez Casterman

Comment créez-vous ces personnages ?

C’est le moment le plus amusant qui arrive après l’écriture. Ça, c’est compliqué, c’est le travail du temps , du rythme, de la narration. Et quand on commence la phase des personnages, c’est le moment de prendre les crayons pour commencer à dessiner. C’est intuitif. Bon, les deux-trois premiers personnages sont compliqués. Il faut quelques essais pour trouver l’esprit, l’esthétique. Après, ça devient plus facile. Mais déjà quand j’écris, les personnages prennent forme dans ma tête.

Vos personnages ont des formes géométriques, non ?

C’est vrai, il y a quelque chose de légèrement cubiste. Cela était cohérent avec l’idée de l’environnement, de pierre, de mégalithe. Mais aussi cet aspect minéral, éternel qui pourrait donner à ces personnages leur caractère.

© Miguelanxo Prado chez Casterman

D’un autre côté, je sortais de deux récits bien plus réalistes, les dessiner de cette manière me semblait être une bonne option pour donner la clé d’une interprétation réaliste d’un mélange fantasy. Déformer, cela permet de souligner des éléments, des traits de caractère. Je n’avais pas procédé de cette manière dans Proies Faciles. Je n’avais pas l’utilité de jouer sur les éléments visuels pour souligner des choses. La décision se prend au moment de savoir comment mettre en scène ce que j’ai écrit.

Quant au titre, j’ai cru comprendre que ce n’était pas celui que vous aviez imaginé. Celui de la version espagnole.

Exact. En tant qu’artiste, écrivain, dessinateur, homme de théâtre, nous soumettons à l’éditeur notre travail. Mais, après notre travail, l’éditeur, les graphistes, les imprimeurs, les équipes de marketing et de diffusion repassent. Au départ, j’avais imaginé Le pacte de la léthargie comme titre. Je le trouvais chouette, bien trouvé. Mais quand l’idée a été partagée avec l’équipe éditoriale, il n’a pas semblé si clair, il y manquait de la force. On m’a proposé d’en changer pour quelque chose de plus évident, de plus attirant.

© Miguelanxo Prado

J’ai ainsi joué avec le mot Triskel. J’ai proposé la notion de vol. Nous avons pris la décision de garder cette expression. Mais je garde beaucoup de respect pour le travail éditorial.

D’autant plus que ce n’est pas la première fois que cela m’arrive. J’ai eu des titres traduits chez Albin Michel. Tangencias est ainsi devenu Venin de femmes. Ce n’était pas clair, confus. Lors de la réédition chez Casterman, le titre Après l’amour a été choisi, plus proche de l’esprit du livre.

Vous aviez fait état de ce changement de titre sur Facebook. Vous aimez partager sur les réseaux sociaux ?

Oui, j’aime bavarder et proposer des sujets de discussion à ceux qui me suivent. Dans le cas du titre, en général, ils préféraient le titre original… mais ils sont dans la grande majorité hispaniques. La léthargie me permettait de souligner cet état suspendu de la vie qui permet à pas mal d’animaux de survivre à l’hiver et aux conditions naturelles.

© Miguelanxo Prado chez Casterman

Dans le cas de Proies Faciles, j’avais proposé une version noir et blanc de mes planches. Mais 70% des lecteurs de Facebook et Instagram préféraient les couleurs. Cela revient à l’essence du livre, qui est clairement à partager : avec l’éditeur, les lecteurs…

Et les couleurs, ici ?

Dans Trait de craie, j’avais amené beaucoup de matières, de couleurs.

Pour le Triskel, j’ai opté pour une méthode aquarellée, diluée. Ce qui me permettait de jouer de transparence, d’être cohérent avec mon thème, dans la transmission de l’image. Je pouvais alors jouer de façon différente avec la lumière et la texture.

© Miguelanxo Prado chez Casterman

Quitte à tacher vos personnages.

L’idée était d’entrer en résonance avec l’aspect minéral, la pierre. Comme si la couleur était une tache d’humidité qui avait décoloré sur un mur. Il y a un esprit de la couleur.

La police a également pris des formes particulières.

Oui, à la police normale utilisée pour les paroles des personnages humains, je souhaitais ajouter une police spécifique, soulignant la magie, pour transmettre par le visuel cet esprit. Ces paroles des personnages magiques, on n’est pas capable de bien les lire. Il faut se concentrer. Cela allait de pair avec cette idée qu’il faut écouter les anciens avec attention. Dans le verbal, la prononciation de ces textes serait différente. Au cinéma, naturellement, on jouerait sur les intonations, il serait plus facile de transmettre cette réalité. En BD, c’est plus compliqué, il faut faire parler une typographie qui, par essence, ne parle pas.

© Miguelanxo Prado chez Casterman

L’autre actualité, c’est cette réédition de Trait de craie.

J’aime assez l’idée de retrouver des lecteurs qui ont lu l’album il y a vingt ans et vont s’y replonger en se le procurant parce qu’ils ne l’avaient pas. D’autres étaient trop petits, ou même pas nés. C’est intéressant de voir comment les histoires sont interprétées quand le temps a passé. Quel esprit y reste-t-il ?

D’autant plus que cela accorde au lecteur une seconde lecture, actuelle. Nous partageons cette évolution en dédicaces. C’est sûr que, ce livre étant sorti il y a 23 ans, certains de ses lecteurs ont cinquante ans aujourd’hui et, forcément, en le relisant, ils ont du y saisir des choses qu’ils n’avaient pas vues avant.

© Miguelanxo Prado chez Casterman

Une réédition est importante dans la manière dont elle permet aux auteurs de réaffirmer leur univers, le pourquoi ils ont décidé de développer une telle oeuvre. Trait de craie a marqué ma carrière et me donne toujours satisfaction. Et, mine de rien, cela me permet de revenir sur des sensations, de retourner dans les pages et de me demander comment j’avais dessiné telle ou telle chose, comment j’avais construit ma narration, comment j’avais trouvé une solution à une ellipse.

La suite, quelle est-elle ?

Mon prochain projet sera une deuxième histoire sur le couple de flics déjà à l’oeuvre dans Proies Faciles. Quand j’ai fini cet album, je n’étais pas fier de mes personnages, comme si j’avais loupé des informations. C’était un récit noir, de la narration policière, demandant beaucoup de pages. Et j’avais perdu des éléments liés aux personnages. Je me suis rendu compte que je ne connaissais rien de Tabares et de Sotillo. Le deuxième apportera du vécu.

Titre: Le Triskel volé

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs: Miguelanxo Prado

Genre: Fantastique, Thriller

Éditions: Casterman

Nbre de pages: 104

Prix: 20€

Date de sortie: le 15/01/2020

Extraits:

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Titre: Trait de craie

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs: Miguelanxo Prado

Genre: Drame, Fantastique, Thriller

Éditions: Casterman

Nbre de pages: 104

Prix: 20€

Date de sortie: le 15/01/2020

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