Bloutouf (Bénédicte Moret) met la BD en prise directe avec la terre et le zéro déchet: « Tout achat est un vote, les industriels suivront le mouvement »

En ce temps-là, c’était décembre mais il ne faisait pas si froid. Le Coronavirus s’apprêtait à éclore mais on n’en parlait pas encore. Sur les trottoirs de Bruxelles, aux abords du restaurant Le Local, les poubelles étaient sorties, biodégradables et remplies de déchets verts et compostables. Comme pour accompagner le thème de la journée : la famille zéro déchet, personnifiée ce jour-là par Bénédicte Moret en déplacement pour nous parler de la BD qu’elle a pensée et dessinée aux Éditions du Lombard. Les mets végétariens et locaux étaient excellents et l’interview fut fleuve avec cette femme qui fait bouger les choses à son niveau, a l’énergie et l’esprit contagieux tout en n’ayant pas sa langue en poche. Elle le prouvera encore le samedi 7 mars à 13h dans Le palais des imaginaires à la Foire du Livre de Bruxelles, lors d’une rencontre forcément Zéro Déchet en compagnie de Sylvie Droulans et Élodie Wéry.

FotsyBe Photography / Le Lombard

Bonjour Bénédicte, vous êtes donc la matriarche de la famille zéro déchet. C’est un vrai album de BD, tout public, que vous livrez aujourd’hui. Avec le label PEFC. C’était important ?

C’était même indispensable, il faut que tout soit cohérent, dès l’encre, au niveau des déchets que peut générer l’édition. Le label PEFC signifie que le papier est issu de forêts gérées durablement.

Le premier album de BD ?

Oui, on peut dire ça. Avant ça, il y avait eu des guides pratiques, avec quelques planches de BD, d’action mélangées à des pages documentaires et des pistes pour aller plus loin, agir concrètement et transformer nos modes de vie pour qu’ils soient durables. Pour démystifier certaines choses aussi. Selon les bureaux d’études, savez-vous quel est le facteur le plus énergivore dans notre mode de vie ? Vous ne vous l’imaginez pas ! Ce sont les banques, qui utilisent votre argent pour financer des projets rarement éthiques, avec du charbon notamment. Heureusement, des alternatives s’ouvrent, des crédits coopératifs.

© Bénédicte Moret/Bloutouf

On découvre plein de choses dans votre album. Certaines impensables.

Mais nous aussi. Comme les déchets cachés. Tout ce qui contribue à créer et à nous faire parvenir un objet neuf. Le transport, le conditionnement. Pour une brosse à dents de 30 grammes, il y a 1,5 kilo de déchets cachés ! Nous avons opté pour une brosse à dents en bois. Parce que le plastique recyclé, c’est bien beau, mais ça reste du plastique.

Avant, nous étions obligés d’importer ces brosses à dents en bois du Vietnam mais des entreprises françaises ont pris le pli d’en produire. Des jeunes ont même racheté une usine qui produisait des brosses à dents classiques, en ont converti les machines pour en produire en bois.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Et les brosses à dents électriques ?

C’est pire encore que le simple plastique. Ça lave peut-être mieux les dents, et encore, mais en plus de tout le plastique utilisé pour les construire, il y a une pile. C’est énergivore.

Mais ce qu’on trouve le plus le long de nos routes, ce sont les bouteilles en plastique et les canettes.

Les bouteilles en plastique recyclable, ce sont des conneries. Pour les recycler, on y ajoute du plastique neuf, c’est aberrant et ce n’est absolument pas circulaire. Une bouteille n’est recyclable que trois fois. Et la troisième fois, elle est de bien moindre qualité, le plastique migre, on en trouve des particules dans l’eau. Ça a un impact sur le corps humain.

© Bénédicte Moret/Bloutouf

Moi, l’eau, chez moi, elle est dégueulasse. Elle a un goût de javel. J’ai une fontaine en inox avec toute une série de filtres qui la tuent. Et je la reminéralise ensuite avec des pierres. Elle est neutre.

Bon, il y a aussi les mégots. La cigarette, ce n’est pas anodin, niveau pollution. Au-delà des incendies de forêt, jeter sa clope dans la nature, c’est la polluer, en contaminer les terres.

Même en ville, cela dit. Tout ce qui part dans les caniveaux finit à l’océan. C’est terrible chez moi à Hossegor, à 500 m de la plage. C’est aberrant de se dire « j’ai fini mon truc, je le balance à terre ». Je ne comprends pas ça. J’ai été fumeuse, je n’ai jamais jeté un mégot à terre. Même ado, j’avais 16 ans. Sans doute, est-ce l’éducation.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Justement, les bases familiales étaient là pour vous aiguiller sur la voie du zéro déchet ? Même si dans la BD, vous êtes taquine avec vos parents.

Oui, je suis taquine mais je les ai prévenus. Ils font la gueule un petit moment, puis ça passe. Déjà, quand le premier livre est sorti. Puis, je n’y vais pas trop fort. Il y a juste le coup des déchets dans la bagnole. Je voulais du seconde-main pour les cadeaux. Ils ne trouvaient rien de mieux que d’acheter des objets neufs mais de déballer avant de les offrir dans la voiture.

Cela dit, ils ont réussi à diminuer la quantité, ils aimaient bien offrir beaucoup de choses. Ils ont pris le plis de jouer le jeu maintenant. Nous sommes plusieurs frères et soeurs, les enfants des autres ont des choses neuves dans des emballages de merde; mais pour les nôtres, les emballages sont en tissu. Ils font gaffe.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Pour ce qui est de la base familiale, j’ai grandi en rase campagne, pas très loin de la ville. Mes parents m’ont toujours enseigné que jeter les ordures à terre, c’était dégueulasse. Ils m’ont parlé très tôt du réchauffement climatique, j’avais trois ans. Je m’en souviens encore. Alors qu’ils sont de très gros consommateurs. Il y a un très gros décalage avec ce qu’ils m’ont appris mais ils me l’ont appris !

Ils m’ont inscrite aux scouts, dès 5 ans, jusqu’à mes 17 ans. La première chose que tu apprends, c’est de passer dans la nature sans y laisser aucun impact: déchets, construction, juste des cordes, du bois. Tu apprends la vie… et le respect.

Le déclic du zéro déchet, quand est-il venu alors ?

Au moment où a germé l’idée de participer à une aventure familiale. Nous suivions pas mal Adrien qui faisait du zéro-huile de palme. Je trouvais ça génial. Non seulement, il avait raison mais en plus il s’éclatait, cherchant tous les jours ce qu’il pouvait faire. Une amie m’a dit que d’autres se lançaient ce genre de défis. Un an sans voiture. Un an sans sucre. Etc. Moi aussi je voulais faire ça ! Et j’ai enrôlé Jérémie. Pourquoi pas s’intéresser à nos déchets. Cela faisait des années que nous nous battions contre ça… tout en gardant quand même une poubelle qu’on sortait non sans que ça nous gave. On a attaqué par là !

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Il y avait déjà eu d’autres tentatives ?

Pas tant que ça. Enfin, plus au niveau alimentaire. Changer de régime alimentaire, devenir végétarien ou paléo (sans céréales, légumes secs, laitages, sucre, sel).

Cela avait-il fonctionné ?

Pas mal. Le végétarisme, pas trop, parce que je me suis aperçu que j’étais allergique aux céréales. Ce n’était pas pour moi. Le paléo, par contre, c’était d’enfer. C’est chasseur-cueilleur: manger de la viande mais éliminer tout ce qui fait partie des glucides et du sucre. Je l’ai testé à l’extrême, j’avais l’impression de prendre de la coke tous les jours. Je ne faisais plus d’hypoglycémie. J’ai changé mes petits-déj’ puis j’avais lu le bouquin anti-cancer de David Servan-Schreiber et pris conscience des dégâts du sucre. Sans ce sucre, je ne faisais plus d’hypo. En fait, à chaque fois que tu consommes du sucre, ton système immunitaire réduit de 50% pendant l’heure qui suit. Et une heure après, t’as le coup de barre et la dalle. Bref, c’est parfait… Le petit déj’ sucré qu’on donne à nos gamins depuis toujours, c’est mauvais. Nous, à la maison, on mange des œufs, des bananes depuis quatre ans. On mixe tout, ça donne des omelettes à la banane qu’on parsème de noix, de noisettes, par exemple. Ma pâte à tartiner, ce sont des noisettes avec du chocolat noir. Sans sucre, sans huile de palme. La noisette, c’est l’énergie de ton corps.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Tant qu’à parler de recettes, c’est quand même une affaire de ténacité, le zéro déchet. Il faut accepter de ne pas tout réussir du premier coup.

Il y a eu des fiascos. Mais nous avons commencé en 2013 et il n’y avait pas trop le choix, nous devions créer nos propres recettes. Aujourd’hui, ça a changé. Il y a des boutiques de vrac partout, des solutions très simples pour la lessive, par exemple.

Et parfois des déconvenues. Comme ce petit restaurant où vous vous êtes retrouvée. Tout se déroule parfaitement jusqu’à ce que le serveur amène de la chantilly avec un bâtonnet absolument pas zéro déchet. Il avait évité la paille…

Les gens n’ont pas forcément les réflexes. Moi, ça m’a choqué mais ça ne choquera personne d’autre. Ce sont des habitudes à changer.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Moi, j’ai des pailles dorées, c’est la classe. Je les ai ramenées de Belgique, en plus. Un copain tient un bar. Et il sert des mojitos avec ces pailles en inox doré. Avec un petit goupillon pour les nettoyer. Je les ai toujours dans mon sac pour mes gamins.

Je me suis fait un petit kit course, au fond d’un panier dans le coffre dans ma voiture. Ça ne gêne pas et si j’ai une course à faire en urgence, j’ai mes sacs à vrac. Tu peux aussi avoir quelques trucs dans ton sac à main. Ça ne prend pas tant de place.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Cette touillette en plastique fluo, elle s’est retrouvée dans votre bocal annuel. Vous faites une année avec un bocal. Qu’y trouve-t-on ?

C’est Bob, la poubelle de l’année. Tous les ans, nous avons droit à un litre de déchets. On y retrouve tous les déchets qu’on n’a pas pu composter ou recycler. Pas pu éviter. Il y a des plaques de médicaments antihistaminiques pour mes allergies et des pansements. je n’ai pas trouvé d’alternative. Il y a aussi des petits morceaux de plastique qui arrivent parfois d’on-ne-sait-où. Des papiers de bonbons, aussi, parce qu’on en retrouve parfois sous les matelas et dans les poches. Des bâtons de sucette. Bon, je leur ai mis une petite poubelle pour éviter de retrouver des trucs qui collent sous le lit. Il y a aussi des objets de consommation en plastique qui étaient depuis mille ans dans la maison et qui finissent par casser. Ça ne servait à rien de les remplacer tant qu’ils n’étaient pas « terminés ». C’est un travail de longue haleine. Il y a un feutre, aussi.

Parfois, nous sommes obligés d’acheter neuf, pas le choix. Je n’ai pas forcément envie d’acheter mes petites culottes d’occasion. Du coup, il y a aussi les supports en plastique qui supportent les étiquettes.

Vous utilisez l’image du colibri aussi.

La théorie du colibri veut que plus nous sommes nombreux à faire des petites choses, plus l’impact est grand. Comme le colibri qui met de l’eau dans son bec et s’en va lutter contre un incendie de forêt. Certains me disent que ce n’est pas avec ma petite goutte d’eau que je vais éteindre l’incendie. Oui mais j’ai 800 000 000 de potes derrière moi qui ont chacun une petite goutte dans leur bec. Si ça, ça n’éteint pas le feu ! Nous sommes tous de petits colibris.

© Bénédicte Moret/Bloutouf

Dont pas mal se sont retrouvés pour le procès du siècle, en France, l’année passée.

C’est bien de voir un tel mouvement, médiatisé, qui va peut-être amorcer le changement. Pas autant que nous voudrions. D’ailleurs, Emmanuel Macron vient encore de refuser la consigne sur le verre pour un an supplémentaire. C’est aberrant. Dans quel monde, vit-on ?

Il n’y a pas de consigne en France ?

Certaines marques le font mais c’est timide. Il faut la mise en place d’un système national. Comme quand j’étais petite. Nous les ramenions à la boutique et nous récupérions notre petite pièce.

Il y en a tellement sur les bords de route.

Il faut faire un jogging-déchets. Il faut partir dans une direction avec un sac-poubelle dans une poche et tout ramasser en revenant. Si tu ramasses tout le temps, tu cours peu.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Le zéro déchet reste une utopie. Ne fût-ce qu’en respirant, on produit des déchets.

Oui, c’est sûr. Il faut voir ça comme une réduction. On n’arrête pas de consommer, on ne vit pas dans la nature, ça fait partie de notre société, mais il faut vraiment beaucoup réduire. Et consommer différemment.

Au fond, d’où est venue l’idée de faire cette BD ?

J’ai toujours eu envie de faire de la BD, ça fait partie de moi. Nous avions déjà fait des livres. Cette fois, j’avais envie de raconter l’aventure de manière plus légère, simplement. Avec le nombre de reportages qui nous ont mis en avant, les gens ont eu tendance à nous dire: « oh, vous êtes parfaits ». Non, pas du tout. La BD était idéale pour passer le message – c’est plus facile à lire – puis elle nous permettait de montrer que nous n’y étions pas toujours arrivés, que nous avions fait de la merde, disons-le… Mais que si nous pouvions réussir, tout le monde le pouvait.

Il y a même eu une rumeur comme quoi vous étiez une fake-family !

Ça m’a fait beaucoup rire. Oui, une famille créée artificiellement pour les besoins de la pub. Créée sur Tinder par les médias pour démonter les industrielles. Je ne sais pas d’où c’est sorti mais sans doute que les gens avaient envie de se dire que c’était impossible, qu’ils n’avaient pas envie de faire l’effort du zéro déchet.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Il y a eu un travail de sélection pour cet album ?

Non, pas tellement. 150 pages, c’est pas mal. Puis, je n’ai pas eu beaucoup de temps devant moi. Donc, à chaque fois que je pensais à une anecdote, je l’écrivais.

J’ai mon blog, aussi, où je poste des planches de BD mais pas les mêmes que dans le livre.

Vous vous surnommez Boutouf. Pourquoi donc ?

Je ne sais pas, c’est venu comme ça. Et mon logo, c’est une femme avec les cheveux bleus. Tout moi, quoi.

En parlant de nom de scène, cet album commence comme un one-woman-show. Vous vous adressez au public ?

Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça. Parce que je n’avais pas confiance en moi et qu’en les mettant en garde, j’aurais droit de me planter.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Les enfants sont présents aussi, j’imagine qu’on ne fait pas le zéro déchet de la même manière sans eux.

Franchement, il n’y a pas plus simple que les enfants. Ils vivent la famille. Si papa et maman fixent les règles du jeu, ils sont partants. Si on leur explique, ils comprennent et ne voient pas les contraintes. Nous avons vraiment vécu ça comme un jeu. Qui est devenu une somme de réflexes. Ce qu’on leur a inculqué. « Maman, peut-on fabriquer ça ou trouver ça d’occasion? »

Ont-ils converti d’autres dans la cour de l’école ou subi des moqueries ?

Des moqueries, pas du tout ! Les enfants sont plutôt admiratifs. Nos enfants ont offert les BD’s à tous leurs copains. Les maîtresses ont fait des cours zéro déchet. Avec ma fille, nous sommes partis un mois et demi à Évian pour des conférences. Du coup, sa maîtresse avait entretenu une correspondance avec elle pour qu’elle écrive des articles sur le zéro déchet. Et le cours s’est dessiné comme ça. C’était chouette et dynamique. Ils kiffent tout, les enfants. Un enfant qui n’est pas enthousiaste, c’est qu’il a des problèmes.

Vous dites, à un moment de l’album, que tous nos choix sont producteurs de déchets.

Oui, forcément, tous nos choix d’achats. Un achat, c’est potentiellement créer des déchets, ceux cachés et le futur-déchet que sera l’objet en lui-même. Il importe de faire le bon choix. Le bon choix, c’est de privilégier les matériaux nobles: le bois, le verre, l’inox… Qui sont recyclables à l’infini ou compostables. Pour que justement, ça ne devienne pas un déchet. Ou alors, il y a l’occasion, faire durer au maximum un objet, repousser sa durée de vie pour éviter la production de déchets cachés.

Les chaussures par exemple ?

Oh, ça va ! Ils ont tous retenu la même chose ! Les chaussures, j’arrive tout de même à trouver mon bonheur d’occasion. Nous avons chacun nos petites exceptions. Moi, les chaussures. Pour Jérémie, une combinaison de surf, c’est quand même difficile à dénicher d’occasion. Les ordinateurs aussi, nous ne pouvons pas nous en passer pour travailler. Pour mon travail, il m’en faut un très performant.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

On parle souvent de la pollution engendrée par les ordinateurs. Les mails, les vidéos…

Le streaming, c’est pire que tout.

Il y a aussi une évolution dans votre comportement à ce niveau.

Oui, la première chose que je fais le matin, c’est vider tous les mails, les spams, la corbeille. Et je le fais une deuxième fois car la boîte mail conserve les messages… comme si tu allais avoir des regrets, sait-on jamais. Je vide tout, je récupère tout, je revide tout. Un peu psychopathe quand même, la meuf.

On parle beaucoup de la 5G qui semble être une catastrophe. Le progrès ne va pas dans le bon sens…

De toute façon, dans le progrès, la consommation signifie destruction. Le business, les industriels n’ont pas intérêt à ce que ça change. Trop de gens s’enrichissent là-dessus, malheureusement, et ne sont pas prêts à voir leurs revenus diminuer. Ils n’en ont rien à faire.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Il y a parfois des confrontations avec ces industriels lors de vos conférences ?

Moi, je débute, c’est surtout Jérémie qui s’en occupe. Après, sur mes posts sur les réseaux sociaux, j’ai eu droit à des commentaires postés par des gens appartenant à des lobbys. On les reconnait directement, ils agissent sous des faux profils et tiennent des discours extrêmes. Ils n’ont pas dû me prendre au sérieux, au début, et maintenant doivent avoir des sueurs face à un mouvement zéro déchet qui prend de l’ampleur. Même moi, je ne m’y attendais pas. Tant mieux, c’est positif.

Si peu de personnes achètent leurs « merdes », les industriels n’auront pas d’autre choix que de suivre le mouvement. Tout achat est un vote.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Si on retourne aux racines du mal, qu’est-ce qui a déconné chez l’humain ?

On va loin. C’est l’industrialisation qui a mené à cette situation. Si nous en étions restés au local, on se porterait très bien. Avant, en France, comme en Belgique, on pouvait produire tout ce dont on avait besoin. Sans Nutella, sans fast-food… Ces produits inutiles. Nous, on va chez le boulanger, le maraîcher, le boucher… nous redonnons notre argent aux producteurs locaux, à notre territoire tout en arrêtant d’engraisser les Danone et autres Unilever qui ont déjà bien assez. Ces gens-là ne paient même pas d’impôts dans notre pays.

En revenant au local, nous permettons aussi de redévelopper l’emploi. Car l’industrialisation a aussi détruit nos villes, nos centres-villes qui sont morts sous les supermarchés hideux de banlieue, qui détruisent le paysage, en plus. Il n’y a rien de bon à tout ça.

Quand on compare la production de déchets à l’échelle française ou belge, déjà colossale, avec celle des pays d’Asie, ça n’a rien à voir. Pourtant, ils reçoivent sur la tête tous nos déchets.

La plupart des produits de consommation produits en Chine ou d’autres pays d’Asie nous sont destinés. Si nous arrêtons de les importer, ça réglera le problème, ils s’occuperont de leurs propres déchets, de leur pays. Nos déchets, la moitié s’exporte aussi en Afrique. Des déchets informatiques, notamment. Au Ghana. Quand j’ai vu ça, ça m’a fait flipper. Le Ghana, j’y ai passé un peu de temps quand j’étais jeune. Je me souviens des rivières qu’on disait noires. Noires parce que les sacs plastique étaient noirs, à l’époque, étaient distribués à tour de bras et s’envolaient au moindre coup de vent. Il y en avait tellement dans la rivière qu’ils déteignaient et la rivière devenait noire.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Les voyages furent un gros déclic. Je suis parti en Grande Comore, à mes vingt ans. Une île magnifique, le sable était blanc, l’eau était turquoise et il y avait des déchets partout. C’est aberrant. j’étais obligée de me mettre les pieds dans les déchets pour prendre la photo. Sinon, elle était laide. Mais la photo que je prenais, ce n’était pas la réalité, du coup. Beaucoup de déchets viennent de l’océan, parce que les Africains ne s’encombrent pas de leurs détritus. S’ils sont en mer, qu’ils pêchent ou que sais-je, et qu’ils ont un emballage, ils le balancent à la mer. C’est comme ça depuis toujours. En même temps, auparavant, leurs déchets, c’était des peaux de bananes. On pouvait les jeter, elles se décomposaient. On leur a apporté l’industrialisation – c’est bien beau – mais rien pour traiter les déchets. Là-bas, ils ont même enlevé la consigne qui rapportait pourtant de l’argent. On a préféré installer d’abominables usines de bouteilles en plastique.

Les grosses industries gagnent de l’argent en n’ayant plus à traiter les déchets… Alors qu’avant, elles devaient gérer les consignes. En arrêtant ça, ils ont fait des économies. Quant à nous, nous avons perdu puisque nous payons le traitement des déchets.

© Bénédicte Moret/Bloutouf

Justement, limitez-vous les voyages, dorénavant ?

Évidemment, nous évitons l’avion au maximum. Nous ne le prenons quasiment plus. Nous sommes allés en Russie pour des conférences. Nous essayons de ne pas bouger pour rien, en tout cas. En France, nous prenons beaucoup le train et faisons du covoiturage au maximum.

C’est incroyable comme les sirènes du commerce sont puissantes quand on voit l’affluence du dernier Black Friday… en même temps que des gens qui marchaient pour le climat. Ceux-ci étaient environ 800, les groupies des promos étaient des milliers dans les rues de Bruxelles. Quelque chose ne tourne pas rond.

Consommer, c’est comme bouffer, se remplir affectivement. Ils ont l’impression que ça les rend heureux alors que c’est éphémère. Mais les médias ont aussi plus d’intérêt à communiquer sur le Black Friday. Ce n’est pas comme s’il y avait des lobbys qui tiraient les ficelles un peu partout…

Venons-en au bio, n’est-ce pas une appellation fourre-tout ?

Je ne pense pas avoir les compétences pour le dire. Il y a plusieurs sortes de bio, c’est clair. Le bio de supermarché, c’est du greenwashing, pas forcément produit dans des conditions socialement éthiques. Ce sont des bio qui viennent de loin, parfois intensifs aussi. Il faut réussir à lire les étiquettes.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Puis, il y a des produits bio dont on n’a pas besoin. C’est une industrie aussi. Je ne sais pas si c’est fourre-tout. Il y a en tout cas des labels qui font bien le travail.

Mais sans que nous nous y retrouvions forcément.

Oui, puis il y a de la désinformation aussi. Ou de la mauvaise information.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Comment êtes-vous arrivée à la BD, au dessin ?

Le dessin, j’ai toujours pensé que c’était ma façon de communiquer, depuis la maternelle. Mon grand-père était architecte, il dessinait aussi. Ça a toujours fait partie de moi. Mes frères et soeurs n’y ont jamais goûté, j’ai dû hériter de 100% du gène. Chacun son truc.

Qu’est-ce qui fait votre culture ?

J’aime beaucoup Cyril Pedrosa. Larcenet est un des premiers qui m’aient fait marrer avec un dessin plus simple. J’aime aussi les illustrations féminines : Pénélope Bagieu, Margaux Motin, etc.

Quand j’étais enfant, j’étais vraiment fan du Petit Spirou, tellement génial. Je pourrais citer beaucoup de monde en fait.

© Bénédicte Moret/Bloutouf

À la fin de la BD, il y a aussi un cahier « bonus » qui fait plus magazine. Avec un horoscope.

Je me suis bien plu à le faire celui-là, avec une copine, Aude. Nous nous sommes tellement amusées à faire ça que je suis en train de préparer des BD pour enfants avec elle. Ça sortira l’hiver prochain.

Pourquoi, j’ai fait ça ? Parce que j’aime aussi dire des bêtises, et rigoler. C’était une manière d’être dans l’esprit Fluide Glacial que j’adore. Je suis abonnée depuis que je suis gamine. Je suis fan. C’est un aparté qui n’a pas vraiment de sens. C’est de la déconnade.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Mon horoscope n’était pas glorieux (rires). La suite, alors ?

Ce sera chez Thierry Souccar, des petits formats, un peu dans la veine de Tom-Tom et Nana. 115 pages déclinant les aventures de Slippy le petit Slipman. Slipman, c’est le personnage de mes livres pour enfants déjà parus, Les zenfants zéro déchet. Ce sont mes enfants qui sont accompagnés de super-héros sans aucun pouvoir mais qui sont les héros du zéro déchet. L’un s’appelle Slipman et adore les slips. Je me suis rendu compte que c’était le préféré des enfants. Du coup, j’ai eu envie de raconter sa vie. Son enfance. Pour que l’enfant puisse s’y identifier. Je vais creuser sa jeunesse avant qu’il ne devienne un super-héros, de quoi parcourir toute sa prise de conscience. Ce ne sera pas que sur le zéro déchet mais sur tous les problèmes sociaux auxquels les enfants peuvent être confrontés: l’addiction aux écrans, le harcèlement, les genres…

Une lectrice de 12-13 qui m’a écrit pour me dire qu’elle était fan de mes livres. Je lui ai du coup demandé ce qu’elle aimerait voir dans ma prochaine BD. Elle m’a envoyé une liste longue comme le bras. Il y a de quoi faire. J’ai commencé à travailler là-dessus.

Sinon, j’ai un autre projet avec Le Lombard. J’ai envie de parler des chats, Michel et Pascal, qui apparaissent dans la BD, ont leur personnalité et ont tout de même développé la résistance contre la dictature du zéro déchet.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Oui, ce sont eux les plus difficiles à convaincre dans votre ménage !

Oui, ils sont insupportables ! J’aimerais bien raconter leur histoire. Ce sera vraiment humoristique, délirant même.

Enfin, avec Bioviva qui est éthique l’éco-conception, je travaille sur un jeu de société en famille, à partir de sept ans. Nous sommes en train de monter le projet, les prototypes ont plu, je réalise en ce moment les dessins. Ça sortira en septembre.

Y’a-t-il d’autres médias que vous souhaiteriez explorer ?

Un dessin animé devrait voir le jour. Il est en production depuis deux ans mais c’est très compliqué et très cher, l’animation. La boîte de production qui travaille dessus galère à trouver des financements. Pour le moment, France Télévisions est intéressé mais il y a des modifications à faire. Je n’ai pas la main dessus.

La boîte de production voulait d’abord prendre pour héros les enfants zéro déchet. Puis, ils m’ont appelé il y a très peu de temps en me disant qu’ils voulaient changer le concept et plutôt adapter l’enfance des super-héros. C’était comique : j’étais exactement en train de faire pareil, les histoires étaient écrites, mes planches dessinées… Nous ne nous étions pas concertés mais ils vont du coup sans doute se caler sur la BD à paraître. J’en saurai plus dans quelques mois.

Finalement, qu’est-ce que le zéro déchet vous a appris. Sur vous, le monde, etc. ?

Ça m’a appris que nous n’étions pas impuissants. Parce que quand on voit dans quoi on vit et tout ce qu’il se passe, ça ne coulait pas de source. Je me suis rendu compte que nous pouvions avoir un réel impact sur notre quotidien, la manière dont on vit, sur la planète.

© Bénédicte Moret/Bloutouf

Puis, nous avons retiré beaucoup de bénéfices collatéraux que nous n’imaginions même pas. Nous avons redécouvert les vraies valeurs de la vie,

Merci beaucoup Bénédicte pour vos réponses et tous ces enseignements évoqués de manière contagieuse.

© Bénédicte Moret/Bloutouf chez Le Lombard

Titre : Ze Journal de la Famille (presque) zéro déchet

One-shot

Scénario, dessin et couleurs : Bénédicte Moret

Genre : Autobiographie, Documentaire, Guide

Nbre de pages : 152

Prix : 19,99€

Date de sortie : le 07/02/2020

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