Kan Takahama à la liaison des Amants: « J’ai donné sans compter tellement j’admire Marguerite Duras »

Il y a des ouvrages qui transcendent les cultures, humanistes, universels. Sans doute est-ce le cas de L’Amant, autrefois écrit par Marguerite Duras sur base d’une expérience de l’amour généreuse et pourtant douloureuse. Aujourd’hui, c’est Kan Takahama qui s’y attaque, passant du manga au roman graphique pour livrer un album remarquable de sensibilité. L’auteure japonaise n’a d’ailleurs pas eu peur de sélectionner et de se projeter plus loin dans l’oeuvre de Duras, utilisant les clés de compréhension livrées dans L’Amant de la Chine du Nord, tout en ne restant pas coincée sur les mots de Duras. Interview, traduite par celle qui est son agent, Corinne Quentin, quelques heures après Angoulême.

© Kana Takahama chez Rue de Sèvres

Bonjour Kan, la première chose qu’on voit d’un livre, c’est sa couverture, comment avez-vous pensé celle de ce livre aussi mythique : L’amant.

Si vous l’ouvrez, vous verrez une illustration avec les deux personnages principaux qui se tiennent la main, sur un bateau. Elle a servi d’affiche, notamment à Angoulême, mais, en réalité, c’était celle-là ma première idée. Néanmoins, le dessin étant à l’horizontal, il posait problème pour une couverture. L’éditrice avait l’impression que les mains se retrouveraient sur le dos. Cela aurait été bizarre.

Nous sommes donc parties sur une image plus simple. Mais toujours en envisageant qu’elle se prolonge sur la quatrième de couverture. Sur la couverture, quelque chose fait que Marguerite Duras se retourne. On voit son visage. Que pense-t-elle ? Derrière, sur la quatrième, il y a une voiture. C’est un passage qui, finalement, se trouve vers la fin. Il est symbolique dans la mesure où Marguerite se retourne sur sa vie, son passé.

© Kana Takahama

Et, justement, c’est une Marguerite Duras vieillissante que vous nous présenter au début de votre adaptation, plus tard encore que le moment où est paru L’Amant, en 1984.

J’ai pensé cette histoire par ce que je savais de la suite, de ce qu’il s’était passé. Le temps ayant passé, Duras va s’intéresser après avoir écrit l’Amant à ce qu’il lui est arrivé. Auparavant, elle n’a plus de nouvelles, elle ne sais pas s’il est vivant ou mort. Ce n’est que lors du tournage du film de Jean-Jacques Annaud qu’elle va apprendre que le Chinois est décédé.

Elle sombrera dans l’alcoolisme, tombera même dans le coma, avant, quand elle se réveille, d’écrire L’Amant de la Chine du Nord. Ce moment-là, difficile, m’intéressait beaucoup. Quand elle se remet à écrire. J’avais envie de commencer l’adaptation de l’Amant en ayant connaissance de ces éléments.

© Kana Takahama chez Rue de Sèvres

Vous parliez du film, vous lui reprochez, en avant-propos, le fait qu’un acteur plus beau que l’était Le Chinois ait été choisi. Le Chinois, dans les écrits de Duras est un homme banal. N’est-ce pas difficile à dessiner des héros qui ne marquent pas, du moins par leur physique ?

Mon travail, en fin de compte, s’est toujours orienté sur des héros qui ne marquent pas forcément mais qui laissent une impression au lecteur. Les héros, en réalité, ne m’intéressent pas. Si vous y regardez de plus près, la manière dont je représente Marguerite Duras jeune n’est pas héroïque non plus. Elle a le visage marqué, les yeux très cernés. Mon éditrice m’a demandé d’appuyer moins fort sur cette caractéristique, mais c’était comme ça que je l’avais vue en la lisant.

Cet album, est-ce de la BD ou du manga ?

De la BD en Europe et du manga au Japon (elle sourit). Mais dès qu’il y a des cases et des bulles, pour moi, c’est du manga… ou de la BD.

En tout cas, chose rare pour un manga, l’entièreté de votre récit est en couleurs.

Même l’éditeur japonais a pris le pari, il a fait l’effort de publier cet album en couleurs. La couleurs, c’est sûr que ça prend plus de temps mais je ne suis pas sûr que ça ait influencé ma manière de dessiné.

Je suis curieuse de voir comment cette oeuvre va être perçue au Japon. La couleur, c’est rare.

Pourquoi, justement ?

C’est sans doute une question économique. Au Japon, on travaille beaucoup sur des feuilletons dans des magazines peu chers mais dont le papier est beaucoup plus adapté au noir et blanc, qui ne rend pas grâce aux couleurs.

© Kana Takahama chez Rue de Sèvres

Ici, pas de feuilleton alors ?

Si, de manière numérique sur le site de l’éditeur. Mais il n’y aura par contre pas de prépublication papier.

Comment expliquez-vous que la France vous ait « repérée » bien avant votre pays natal ?

C’est vrai. Je crois que les lecteurs de manga attendent souvent quelque chose qui évolue dans la tradition, proche des dessins animés qu’on voit à la télé, qui soit balisé pour les garçons ou pour les filles, centré sur les personnages. Ce n’est à proprement parler pas ce qui me porte. Les Japonais sont, cela dit, intéressés à ce qui se fait en France.

© Kana Takahama chez Rue de Sèvres

Mais le lectorat est divisé entre ceux qui se penchent sur la littérature étrangère et ceux qui l’ignorent. Je crois, de mon analyse personnelle, qu’il y a aussi une sorte de complexe d’après-guerre à l’oeuvre.

Si on ne vous avait pas proposé d’adapter L’Amant, l’auriez-vous fait ?

Non, je ne pense pas. J’aurais été beaucoup trop intimidée par l’ampleur de ce livre. J’étais d’ailleurs très surprise que les Éditions de Minuit donnent leur accord.

Corinne : Les relations entre BD et littérature sont telles qu’ils ont laissé respectueusement l’album se faire, avec de la distance.

© Kana Takahama chez Rue de Sèvres

Il y a quand même des différences culturelles entre le Japon et la France. Des passages ont-ils changé d’une édition à l’autre de la BD ?

Non, c’est vraiment pareil… si ce n’est que la couverture est très différente, très littéraire au Japon. Et il n’y a pas la postface de l’éditeur japonais, qui avait été expressément demandée par Rue de Sèvres.

Qui dit lui même qu’il a mis un moment à se pencher sur L’amant tant la réputation qui lui semblait entourer les écrits de Marguerite Duras était sulfureuse. Vous avez eu cette impression ?

Quand j’ai commencé à lire L’Amant, je trouvais le style complexe. Mais j’ai été aspiré par ce que racontait Duras. Après L’Amant, j’ai enchaîné sur d’autres livres d’elle.

© Kana Takahama chez Rue de Sèvres

Quand vous l’avez vu, avez-vous eu directement des images, une envie de l’adapter ?

Pas du tout, j’avais 17 ans, j’étais au lycée et encore loin d’être auteure de manga. Même si j’étais dans la section arts graphiques. Autrement dit, je n’avais absolument pas en tête de l’adapter.

C’est en tout cas votre première adaptation.

Je l’ai réalisée par ce que je trouvais remarquable ce qu’avait écrit Duras. J’ai donné sans compter tellement j’admire cette écrivaine. Mais pour être honnête, j’aime quand même beaucoup écrire mes propres histoires, sans les contraintes de l’adaptation. J’ai bien essayé de travailler sur cette adaptation en laissant parler le roman mais, non, je devais y mettre ma patte.

Et vous Corinne, comment vous est venue l’idée de le proposer à Kan ?

Corinne : Nous avons discuter avec l’éditrice sur la possibilité d’intégrer Kan dans notre collection d’adaptation de roman français, après Bonjour Tristesse de Frédéric Rébéna.

J’ai tout de suite pensé à L’Amant. Kan aime les situations de contacts entre les culture. Quand ce qui peut vous éloigner peut également vous rapprocher.

© Kana Takahama chez Rue de Sèvres

Kan, vous êtes-vous mis des limites dans la représentation des scènes amoureuses et sexuelles de votre duo ?

Non, je ne me suis pas mise de barrière dans la représentation en tant que telle. Mais je n’en ai pas mises beaucoup. Il y avait tellement d’autres sujets à aborder. Il y avait trop de scènes d’amour dans le roman que pour toutes les mettre dans mon adaptation. Je voulais vraiment me focaliser sur le ressenti de cette jeune fille face au Chinois, à l’aspect psychologique.

Cet album ne s’ouvre pas sur le Vietnam mais sur Paris. Au dessin, c’est la deuxième fois que vous y revenez après un album collectif aux Éditions Petit à Petit.

Ah oui, c’est vrai, je n’y avais pas pensé. J’aime cette ville. J’aime surtout le XIXe siècle en fait. Si bien que quand je suis à Paris, j’aime regardé la ville en imaginant ce à quoi elle pouvait ressembler dans les années 1800. Dans le métro, j’habille les gens avec des vêtements d’époque.

© Kana Takahama chez Glénat

Vous êtes partie sur les traces de Marguerite Duras au Vietnam ?

J’ai fait le même genre d’exercice, ce travail mental qui permet de passer d’une époque à l’autre. Comme un acteur en fait. J’aime me couler dans le personnage, voir ce qu’il voit, sentir ce qu’il sent. J’ai été à Sadec et je me suis rendu compte que la maison de la mère de Marguerite Duras et la maison du Chinois n’étaient pas si éloignées. Entre les deux, il y a le marché. Et plus loin que la maison du Chinois, la rizière. J’ai imaginé Marguerite trouver des chemins discrets, par la rizière par exemple, pour rejoindre son Amant.

J’ai aussi lié ça à mon expérience du divorce. Après celui-ci, j’ai tâché de ne jamais repasser par les lieux où nous avions vécu ensemble avec mon ex-mari. Comme si mon cerveau avait voulu tout effacer alors que c’était mon trajet quotidien.

Il n’y a pas si longtemps j’ai retrouvé le chemin sur Google, c’est vraiment comme si j’avais oublié. Je pense que ce qu’on vit dans les lieux a une grande importance. Et quand ils sont liés à une expérience traumatisante, on en garde l’influence.

© Kana Takahama chez Rue de Sèvres

Par ça, j’ai l’impression d’avoir bien saisi la manière dont Duras essaie de se souvenir. Mais le souvenir lui résiste, est ambigu même s’il finit par revenir.

Quand on lit un livre, on s’imagine le décor. Qui est parfois très différent de ce qu’on découvre en vrai ou de l’interprétation qu’en fait le cinéma aussi. Vous, vous êtes-vous servie de ce que vous aviez imaginé ou de ce que vous avez vu sur place ?

J’ai donné priorité à ce que j’ai découvert sur place.

Comment s’est passé votre festival d’Angoulême.

Mieux que ce que j’avais imaginé. Les échos sont favorables, les gens enthousiastes. Je suis ravi de voir des personnes d’un certain âge, grands lecteurs de Duras, ont pris l’album et l’ont lu en tout ou en partie dans la file.

Avez-vous également fait des découvertes ?

J’ai été tellement happée par les signatures et interviews… J’ai vu les livres autour du stand. L’école des loisirs et le travail d’Olivier Tallec.

Force est de constater qu’en règle générale, je lis beaucoup moins qu’avant. La docu pour les livres que j’écris. J’aimerais lire d’avantage.

Angoulême, cette année plus que jamais, c’était l’occasion de parler des conditions des auteurs. Et au Japon, comment cela se passe-t-il ?

L’édition au Japon ne va pas très bien. Depuis le Tsunami et le tremblement de terre de 2011, c’est encore plus difficile. Dans les moments difficiles, le respect du deuil et de la tristesse passe en éloignant toutes les activités qui peuvent être légères et divertissantes. Cela a mené à la chute de la production des mangas. Les revues qui passaient les commandes et nous publiaient régulièrement ont aussi décliné.

Un certain nombre d’auteurs s’est ainsi orienté vers le fanzine. D’autres ont décidé de quitter Tokyo pour la province, là où la vie est moins chère. C’est une somme d’éléments. Une chose est sûre: le déclin n’est pas nouveau que ce soit pour les éditeurs ou les auteurs. Le gouvernement n’a jamais rien fait pour soutenir la culture. Nous avons l’habitude de nous débrouiller par nous-mêmes. Et si on nous proposait du soutien, on se dirait sans doute que cela cache quelque chose.

Quels sont vos projets ?

Mon prochain livre arrive en septembre, il s’agit d’un album sur le Dalaï-Lama. Florent Massot m’a fait une proposition de scénario. En tant qu’éditeur, il trouve important d’attirer l’attention des plus jeunes sur l’Histoire du Tibet et de la domination chinoise. Sofia Stril-Rever a écrit le scénario. Ce n’est pas la première fois qu’elle écrit sur le Dalaï-Lama puisqu’elle a collaboré avec lui sur le livre-interview Faites la révolution. Ici, ce sera une fiction avec des éléments réels.

En voici le résumé donné par l’éditeur : La jeune Lola fait partie des victimes d’un attentat terroriste à Paris. Son bilan est lourd : elle est amputée de la jambe gauche et doit désormais vivre avec une prothèse. Comment peut-elle encore trouver la force de se lever chaque matin ? Lola y parviendra grâce à Sofia, une enseignante de méditation qui l’initie au bouddhisme tibétain et lui fait découvrir le Dalaï-Lama.

Tibet, quelques mois plus tard. Lobsang Tenzin, un jeune moine, s’est immolé pour dénoncer l’oppression du régime chinois. Il a échappé à la mort de justesse mais il a perdu ses membres et subi de mauvais traitements. Le Dalaï-Lama demande à Sofia et Lola d’organiser l’évasion de Lobsang Tenzin… Les parcours de vies de ces jeunes se croisent dans une aventure bouleversante, qui nous plonge au coeur de l’histoire tibétaine, du bouddhisme et des violences subies par les peuples. De Paris à Dharamsala, des temples tibétains aux prisons chinoises, on y croise des personnages forts et de courageuses héroïnes.

© Stril-Rever/Takahama chez Massot Éditions

Par ailleurs, alors que le quatrième tome, sur six, de La Lanterne de Nyx vient de sortir, j’ai commencé à sortir en feuilleton une histoire qui se passe dix ans avant. Il s’agit de deux volumes, plus épais que d’habitude. L’occasion de visiter chaque année en quatre saisons.

Enfin, je travaille à un projet autour de la mode mais je ne peux pas en dire plus.

Pour finir, que ramenez-vous de chez nous chez vous ?

Des nuanciers pour travailler la couleur. Je n’en trouve pas au Japon. Sinon, des choses à manger, des vêtements et un bracelet pour ma montre.

Merci beaucoup Kan.

Titre : L’amant

D’après le roman de Marguerite Duras

Scénario, dessin et couleurs : Kan Takahama

Genre : Autobiographie, Drame, Romance

Éditeur : Rue de Sèvres

Nbre de pages : 152

Prix : 18€

Date de sortie : le 22/01/2020

Extraits :

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