Un cheval nommé Piggy, un cow-boy nommé Blueberry et des femmes qui font la loi: interview avec Christophe Blain

On désespérait de le revoir un jour le célèbre lieutenant-marshall créé par Charlier et Giraud. Alors que les trois séries qui ont vu grandir Blueberry sont à l’arrêt depuis plus ou moins longtemps, de manière plus ou moins définitive. Jusqu’à ce que du fin fond d’un canyon, dans une cavalcade sur un cheval nommé non pas Désir mais Piggy, Blueberry, dans son costume de lieutenant, revienne à la charge. Giraud n’est plus là pour tirer les ficelles et les balles, mais Joann Sfar et Christophe Blain ont assuré la relève. Du moins la relecture. Interview avec Christophe Blain, bien loin des déserts américains, sous la pluie bruxelloise, un jour de décembre. Pas si loin de l’Amertume Apache.

Bonjour Christophe, ce Blueberry ne commencerait-il pas avec un autre projet, Corto Maltese?

Là et ailleurs. Corto, c’était une suggestion de l’éditeur. Mais avec Joann nous avons toujours proposé des idées de reprise en fonction de nos fascinations. Pour Corto, Casterman avait approché Joann qui m’avait proposé le projet en étant convaincu que je refuserais. Ce ne fut pas le cas, le défi m’amusait trop.

© Sfar/Blain

Avec Blueberry, ce fut l’inverse, Dargaud m’a servi Blueberry sur un plateau. Ma condition était de ne pas écrire tout seul cette histoire. Parce que j’étais trop proche du personnage et que je faisais déjà du western, à ma façon certes, avec Gus. Je devais être accompagné et j’ai pensé à Joann, certain qu’il déclinerait. Mais c’était bien trop excitant pour lui.

© Sfar/Blain/Sapin chez Dargaud

Cet album ne fut pas un long fleuve tranquille. Vous avez jeté une partie de vos planches.

Oui, une trentaine. J’ai fait des story-boards, des crayonnés, j’ai testé plusieurs méthodes. Je devais me tester en grandeur nature, sortir de ma zone de confort.

Parce que Gus n’est pas Blueberry.

Même s’il le cite clairement, c’est sûr, ce n’est pas Blueberry. Mais je ne sais pas vraiment répondre à cette question. Blueberry, je me suis construit dessus, il fait partie de moi et je lui dois mas vision du western. Giraud/Moebius, c’est un choc important dans ma vie d’artiste.

© Sfar/Blain chez Dargaud

Ce projet, je voulais le prendre au premier degré, c’est un projet très personnel qui parle d’une fascination profonde. Blueberry m’a fait triper et cet album, c’est une manière de réexplorer la fascination première, ça a quelque chose d’émouvant. Une déclaration d’amour !

Avec des pièges ?

Forcément. Le premier a été de considérer le choc dont je parlais comme indépassable. Je ne pouvais rien faire de mieux que d’interpréter l’oeuvre. Si j’avais essayé d’imiter Giraud, je me serais perdu. Je devais rester moi-même. Tout en gardant à l’esprit que l’album devait être ressemblant, lorgner vers le réalisme de Giraud, qui m’a tellement marqué dans son genre.

© Sfar/Blain/Sapin chez Dargaud

C’est comme Tardi, dessinez un poilu dans la boue, tout le monde vous dira que ça ressemble à du Tardi. Pareil, dessinez un cow-boy avec un chapeau dont l’ombre descend jusqu’au nez, on vous dira : « Hé, c’est marrant, on dirait du Giraud ». Son oeuvre est tellement imprimée dans les esprits. Giraud comme quelques autres sont des astres dont nous sommes les satellites. Il y a aussi Mac Coy de Palacios. Robert Redford, dans un autre genre.

Comment envisager cette reprise ?

Comme un acte sincère, qui soit proche de ce qu’on a aimé. Avec Joann, nous nous sommes donné des lignes de conduite: être premier degré, ne pas mettre de distance mais digérer les caractères, les personnages. Nous ne voulions pas non plus expliquer les choses qui ne sont pas expliquées dans l’oeuvre originelle. Vous savez cette biographie, avec des choses qui sont montrées dans les albums, et d’autres pas. Notre histoire devait être cohérente avec la série. Ce qui nous laissait quand même pas mal de libertés.

© Sfar/Blain chez Dargaud

Vous avez choisi l’aspect militaire des choses.

Une histoire dans laquelle Blueberry est coincé et l’assume. Nous avons chargé la biographie imaginaire de ce personnage. Blueberry, c’est un copain, on le connaît, il est en nous. Il traverse des choses dures, on souffre pour lui mais rien n’est gratuit. Encore une fois, nous n’avons pas mis de distance entre lui et nous.

Qu’y mettre dans cette histoire ?

Nous avons fixé les thèmes principaux assez vite. Joann a fait des trouvailles. Nous avons expérimenté une première histoire, avec beaucoup plus de planches. En relisant, nous y avons renoncé, il y avait moyen d’aller plus loin. Puis, il y a eu des tentatives graphiques, de l’entraînement. Ce n’est pas évident. C’est comme la première fois où vous mettez au développé-couché! Il faut s’entraîner jusqu’à ce qu’un poids de 80kg, ça vous semble un peu trop facile à soulever.

© Sfar/Blain/Sapin chez Dargaud

Outre McClure, tous les autres personnages sont inventés.

McClure-Blueberry, il y a une grande chaleur qui passe entre les deux. Ils peuvent s’engueuler et se réconcilier trois cases plus loin. Dans notre album, Blueberry souffre mais il est pudique. Les choses sont induites. C’est un héros qui traverse beaucoup de sentiments. Il peut notamment se montrer de très mauvaise humeur.

© Sfar/Blain/Sapin chez Dargaud

Et les femmes ?

Dans nos histoires, nous ne saurions pas faire sans. C’est la vie. Ces militaires ou ces marins sur un bateau, ils n’arrêtent pas de rêver en permanence aux femmes. Elles sont là en permanence. Et j’aime m’intéresser aux rapports filiaux mais aussi amoureux, aux femmes comme aux petites filles. J’ai un frère et un fils mais j’ai toujours été fasciné par le rapport père-fille, alors j’essaie de m’imaginer à quoi ça peut ressembler. Je m’interroge aussi, qu’est-ce que c’est être une femme ? C’est une question absolue, je n’aurai jamais la réponse. Chaque femme est une femme. Elles ont des caractéristiques communes mais il n’y a pas d’archétype.

© Christophe Blain

Une chose est certaine, il n’y a pas de raison qu’elles guident moins l’action. Les femmes ont un rôle central, quitte à entraîner un personnage du côté négatif, à jouer d’ambiguïté, à faire d’un homme un salaud, ou à faire surgir d’un salaud un moment d’humanité. Parce que même les personnages qui incarnent les bons peuvent procurer un doute sur leur morale.

Ex-Libris pour le tirage de tête de la Galerie Barbier-Mathon © Christophe Blain

Et Blueberry ?

Il reste moral, indéfectiblement. Mais il a un problème de conscience. Il fait des erreurs, à cause de choses qui lui échappent parfois. Elles ne sont pas le symptôme d’une négligence ou d’une incompétence. Il se torture. Ce personnage, on l’aime aussi parce qu’il souffre avec nous.

Le cheval de Blueberry a aussi son importance ?

Il s’appelle Piggy. Des prétendus connaisseurs m’ont fait des remarques sur ce nom. Pourtant, je n’ai rien inventé. Blueberry le cite dans l’album Chihuahua Pearl. Hé oui, n’en déplaise à ceux qui me prennent pour un inculte.

Et Blueberry lui parle, constamment.

Ce n’est pas original. La question se pose. Les gens qui promènent leur chien, même sans être tarés, leur parlent. Je comprends. Alors, autour d’un feu de camp, dans le désert. Que Blueberry parle à son cheval, ça me semblait être le plus naturel. Plus que si Piggy lui avait répondu.

© Sfar/Blain/Sapin chez Dargaud

Vous montez des chevaux.

J’ai quelques rudiments d’équitation. Mais je ne suis pas un cow-boy, je suis incapable de faire du rodéo. Je suis loin de Steve Cuzor et Jean-Claude Mézières. Je n’en mène pas large. Pourtant ce dernier m’a fait la remarque: « il est bien ton cheval, on voit que t’as monté! ». Heu, comment dire… Lui, il a le droit de porter les éperons. Moi, je mets des chaussures de randonnée. Pas de chapeau ni de bottes. Pourtant, j’en rêve. Mais ce sera pour quand je serai un vrai cow-boy!

Bon, j’ai triché. L’occasion était trop belle, cet été. Nous étions dans les canyons américains, là où les touristes font du cheval avec un bob ou une casquette. Guidé par un Navajo qui s’était pris une cuite de la veille. Le grand malheur, quand on est petit, c’est que quand il fait chaud, on joue sans complexe aux cow-boys en short! Mais dans le désert, t’es en jeans et en bottes. Moi, j’ai mis un stetson, en feutre, super beau. J’ai joué au pro mais qu’est-ce que ça donne chaud ! J’espérais une bande fraîche pour nuancer la sueur. Bon, au petit matin de l’Utah, ça donne quand même une belle photo.

© Sfar/Blain/Sapin chez Dargaud

En parlant de professionnel, dans un passage de votre album, un protagoniste s’étonne de voir que Blueberry parvient à viser sa main et son revolver. C’est tellement naturel dans les westerns. Mais ici, vous prenez le temps d’une case pour aller à contre-courant.

C’est une figure classique du western, en effet. Mais cette case permettait de rendre compte de la performance du héros.

© Sfar/Blain/Sapin chez Dargaud

Un album comme ça, c’est compliqué à réaliser ?

Tout est compliqué, toujours. Il y a un côté expérimental et, en même temps, il faut s’impliquer au maximum, faire très attention à l’énergie qu’on y met.

Quant à la couverture ?

Son thème est arrivé très vite. J’en ai réalisé une peinture. Ça m’a demandé pas mal de travail, j’ai recommencé deux fois tout en variant autour d’un premier croquis. Mais j’ai terminé la couverture avant la fin de l’album, j’en avais besoin, ça m’a libéré. Je savais que j’avais fait l’une des choses les plus importantes, au bout de ce que je voulais dire. Il y a de l’enjeu dans l’élaboration d’une couverture, entre instinct et réflexion. Mais je crois que l’intuition est plus forte que tout.

© Sfar/Blain/Sapin chez Dargaud

La deuxième partie de cette aventure, Les hommes de non-justice, elle est prévue pour quand ?

Ouhlà, je ne vais pas donner de date. Je ne peux pas me projeter si loin, je dois me concentrer.

Merci Christophe pour cette belle et rythmée cavalcade de BD ! 

À lire aussi | Christophe Blain : « Dans Gus, plus loin que la fiction, je fréquente mes personnages et ne suis pas toujours d’accord avec eux »

Série : Une aventure du Lieutenant Blueberry

Tome : 1 – Amertume apache

D’après l’oeuvre de Jean-Michel Charlier et Jean Giraud

Scénario : Joann Sfar et Christophe Blain

Dessin : Christophe Blain

Couleurs : Christophe Blain et Clémence Sapin ou Version noir et 

blanc

Genre : Aventure, Humour, Western

Éditeur : Dargaud

Nbre de pages : 64

Prix : 15€ / 19,99€

Date de sortie : le 06/12/2019 (le 22/11/2019)

Extraits :

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