Christophe Blain : « Dans Gus, plus loin que la fiction, je fréquente mes personnages et ne suis pas toujours d’accord avec eux »

Tagada tagada tagada, rev’là… Gus! Après près de neuf ans d’absence, les trois cowboys attachants de Christophe Blain reviennent dans un quatrième tome qui conjugue toujours aussi bien et de manière éclatante, western et romantisme. Dans ce tome qui fait la part belle à Clem et Gratt, mais où l’ombre d’un Gus qui a « repris la main » plane toujours autant, il y a de la poussière, de l’action et un indéniable sens du rythme et de l’histoire. Interview, sur un air de Ricky Nelson, avec ce délicieux conteur qu’est Christophe Blain.

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Bonjour Christophe, ça faisait neuf ans qu’on attendait la suite de Gus. Avez-vous failli le laisser tomber ?

Non, bien sûr que non, ces personnages ne m’ont jamais quitté. Ça a juste pris plus de temps car des projets se sont intercalés, ma vie aussi. Il y a eu des choses entre eux et moi mais on vit toujours ensemble. J’ai eu besoin de temps mais ce n’est pas plus mal, cela a permis de faire mûrir mes histoires. Vous savez, le gros de ce tome était prévu de longue date, bien avant la parution du premier tome. Et l’album suivant est déjà écrit.

© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud
© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

Cette fois, après un prologue, c’est une histoire « longue » de plus de 90 planches que vous nous offrez avec Happy Clem ? D’ailleurs, si l’on se réfère au numéro des planches, toutes appartiennent à un même récit.

Oui, mais avec Gus, j’ai toujours fait oeuvre de continuité, sans séparation. C’est le même fil qui les conduit même si j’arrive à le découper. Pour ce quatrième tome, je voulais garder l’idée de chapitre, présente depuis le premier tome. Sauf que, cette fois, il y aurait un chapitre de 92 planches. J’aurais pu en mettre plus mais ça m’amusait de prendre le contre-pied du monde des nouvelles dans lequel la règle veut que ce soit le titre de la première ou de la dernière nouvelle qui soit donné au recueil. Puis, c’est assez amusant d’essayer de trouver un titre pour chaque chapitre.

© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud
© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

Avant de commencer un nouvel album, on se demande toujours si Gus sera ou non de la partie. Cette fois, il l’est dans les dix… premières planches. Mais, un critique (Dominique Bry de Diacritik) a eu cette formule fabuleuse : « omniprésente absence ». C’est un peu ça, non ?

En plein dedans. En fait, c’est la vie, Clem et Gus ne se voient plus, ils sont fâchés, sans doute inconsolables. Pourtant, le dialogue entre eux reste ininterrompu. Dans la conversation que Clem noue avec d’autres personnes, dans les actes qu’il pose, ils dialoguent à distance.

© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud
© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

La distance passe, le temps aussi. Dans votre imaginaire, les héros de bande dessinée ne sont pas figés. Et Clem s’est rangé… du moins, le croit-il.

C’est un même continuum. Encore une fois, tout est affaire de continuité. Gus, c’est une histoire sans interruption. Et c’est ce qui fait que, sans que je le veuille vraiment, mes histoires deviennent des séries.

Dans une interview lors de la sortie des premiers tomes, vous disiez ne pas encore arriver « à faire vivre les femmes au-delà du regard des hommes« . Dans ce nouveau tome, vous y arrivez de plus en plus, non ?

© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud
© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

Les femmes gagnent en importance, je les fais exister dans ce monde d’homme, et pas que par le désir ou comme des objets de fascination. Isabella fait son grand retour et braque des banques. Mais il y a aussi Jamie, la fille de Clem, qui fait une sorte de crise d’adolescence.

© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud
© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

Puis, Ava, la femme de Clem, devenue romancière à succès. La femme de Clem, c’est moi, je la fais agir comme moi j’agirais. Je me mets dans sa peau, elle se met dans ma peau, ça me plaît. C’est très valorisant d’avoir une histoire mixte alors que le milieu du western est quand même très masculin. Écrire un western, c’est intéressant, mais le faire autant pour les femmes que pour les hommes, c’est encore mieux. Je voulais éviter que cette histoire n’existe que par le désir d’action et de virilité.

© Christophe Blain
© Christophe Blain

Aussi, ils sortent du lot vos personnages, non ? On s’y projette mieux, je trouve.

Aussi exagérés et loufoques soient-ils, ils ont de vrais enjeux de vie et de mort au-dessus d’eux. Ils vivent à fond entre poésie et aventure. Je veux vraiment donner le sentiment que cette course-à-la-mort ne soit pas que ludique. J’ai envie qu’ils se sentent vraiment mal, que le drame vienne les saisir, alors que l’instant d’avant, le jeu prévalait. Gus, ce n’est pas un western de Sergio Leone où l’on meurt et puis l’on passe à autre chose.

© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud
© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

Cet enjeu de vie et de mort est capable de me mettre mal à l’aise. Mes personnages, j’y crois, je les aime… mais je les déteste aussi, par moment. C’est ambigu. D’autant plus que je ne cautionne pas toujours ce qu’ils font. Ils peuvent être touchants mais faire aussi des erreurs et être dégueulasses. Ils ont indubitablement des parts de mystère pour moi. C’est le lot des auteurs de faire de la fiction. Pour moi, ce n’est pas tout à fait vrai, mes personnages sont des marionnettes, de vrais personnages, des amis. Plus loin que l’extension de soi ou la création. On se fréquente, on a est amis. Mes sentiments sont d’ailleurs différents pour l’un ou pour l’autre. Gus me fait plus rire que Clem, par exemple. Mais tous les deux me font peur.

Dans le clip réalisé pour la Fnac, vous disiez qu’écrire une histoire, c’était pire qu’un examen.

(Il réfléchit). Oui, à un certain degré. Une histoire, il faut la présenter, la rendre intelligible, efficace, y mettre des zones de mystère tout en touchant le lecteur. On est sans cesse donné en pâture au jugement des autres. Alors, oui, il faut se mettre sous la torture même si on y prend parfois énormément de plaisir. Il y a des doutes aussi. Écrire une histoire, c’est très empirique, il faut la décortiquer, voir ce qui fonctionne. C’est une alchimie entre le doute et le défi qui n’élude par le stress et la pression, comme à un examen.

Pour le coup, votre histoire s’est aidée d’une personnalité hors-norme de l’histoire du Far-West : Phineas Gage, un contremaître des chemins de fer du Vermont. Un gars qui va voir son existence totalement changée suite à une mauvaise manipulation d’explosif à la suite de laquelle une barre à mine va lui perforer le crâne et le lobe frontal de son cerveau. L’honnête et sérieux homme survit mais va devenir asocial, instable. Comment êtes-vous tombé sur ce fait divers ?

© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud
© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

C’est grâce aux professeurs Antonio et Hanna Damasio qui, en 1994 et par ordinateur, vont être les premiers à réaliser une visualisation de la trajectoire de la barre. Le lobe frontal, touché aurait influencé son comportement. Il y a 22 ans, j’ai entendu cette histoire grâce à une émission sur Arte. Ça m’a terriblement marqué et je savais qu’un jour je réutiliserais cette histoire. Dans Gus, qui plus est. L’idée, engrangée, a mûri et je me suis surpris à la ressortir de sa cave, comme un bon vin qu’on va savourer.

© Inconnu/ © Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud
© Inconnu/ © Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

Sans doute plus connus, Robert Duvall et Gene Wilder sont au casting !

Oui, et bien d’autres comme DeForest Kelley… Je me suis fait plaisir, et me suis offert le Nouvel Hollywood. C’est une époque qui m’a beaucoup marqué, sulfureuse, violente. Et j’ai voulu balader dans Gus, des acteurs dont on connaît le visage mais dont on a oublié ou jamais connu le nom. C’est une vieille tradition de la BD, Uderzo et Morris l’ont fait, pour servir l’aventure. D’autres intègrent leurs proches et amis, en guise de private joke.

© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud
© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

Moi, je pense au jeu, au dialogue, à la manière dont les acteurs vont jouer, épaissir le mystère. Le détail qui les fait vivre. C’est agréable de se retrouver tel l’enfant que j’étais et qui jouait aux cowboys avec ses figurines.

Pour Robert Duvall, je me suis encore plus amusé. J’ai aménagé le scénario pour en avoir l’acteur sous trois facettes différentes : Robert Duvall avec une moustache, Robert Duvall sans moustache et Robert Duvall avec un bandeau.

© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud
© Christophe Blain/Clémence Sapin chez Dargaud

Justement, le cinéma, vous y pensez toujours ?

Beaucoup vous le diront, quand on est auteur, ce n’est pas vous qui allez au cinéma mais lui qui vient à vous. J’y ai mis un pied avec l’adaptation de Quai d’Orsay pour Bertrand Tavernier, et je nourris plusieurs projets. Le problème avec le cinéma ? C’est un processus très long, compliqué à financer mais je planche sur un projet, j’ai de l’espoir.

Quel est le dernier western qui vous ait plu ?

Dernièrement, je ne vois pas. Mais, en 2008, il y a eu Appaloosa, le film d’Ed Harris avec lui-même mais aussi Viggo Mortensen, Renée Zellwegger et Jeremy Irons. Un film sensible et intéressant maniant western et sentiment, un peu de mélancolie aussi. Avec de très beaux moments.

Appaloosa
Appaloosa

Puis, le Lone Ranger de Gore Verbinski avec Johnny Depp et Armie Hammer. J’y ai été en m’attendant à un blockbuster et le résultat m’a surpris. Très punk et sombre, inattendu, romantique et désespéré. Le film fut un four mais il avait ses qualités !

Vous aimez toujours autant travailler seul ?

Oui, j’aime écrire et dessiner, être un auteur complet. C’est un enjeu important, il faut être en discussion avec soi-même, c’est difficile mais ça me passionne. Cela dit, dans le futur, je vais à nouveau collaborer avec de vieux compagnons.

Comme Joann Sfar ?

Par exemple. (il rit)

En parlant de collaboration, il y a aussi eu cette aventure bédéphile (« La Fille« ) mais aussi scénique avec Barbara Carlotti.

Cela a donné lieu à un spectacle, une narration d’une toute autre forme qui a vu le jour dans quarante pages que j’avais écrites. Sans image. Une nouveauté car, d’habitude, j’imagine des images simultanément. C’est une manière différente d’aborder les choses, on expérimente le pouvoir d’un texte.  Barbara et moi n’avons pas les mêmes armes. Le spectacle a une autre façon d’être drôle, émouvant, avec du bruit, la scène, des images. Il y a plusieurs niveaux en fonction du médium. Une histoire, il y a plein de manière de la traiter. Ici, il s’agissait d’exprimer l’émotion selon d’autres règles du jeu, d’autres mécanismes. Aussi mystérieuse soit l’histoire, abstraite même, il est intéressant de voir comment elle peut emporter le public, l’interroger.

La Fille © Christophe Blain chez Dargaud
La Fille © Christophe Blain chez Gallimard

J’ai beaucoup regardé Barbara faire, tout comme Thomas Fersen, j’ai parlé avec eux. Et si je suis plus à l’aise dans la BD ou l’illustration, je suis fasciné par les autres façons de raconter quelque chose et suis toujours à leur recherche.

Vos projets?

Outre ce que j’ai évoqué, je pense que mon prochain album sera pour Isaac.

Merci beaucoup, Christophe. Et surtout, ne changez rien ! 

(Photo de couverture : © Rita Scaglia)

gus-tome-4-happy-clem-christophe-blain-couvertureSérie : Gus

Tome : 4 – Happy Clem

Scénario et dessin : Christophe Blain

Couleurs : Christophe Blain et Clémence Sapin

Genre : Western, Aventure, Humour

Éditeur : Dargaud

Nbre de pages : 104

Prix : 16,95€

Date de sortie : le 27/01/2017

Extraits :

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