De Kent au King, de la musique et des dessins : « Le rock aurait pu se faire sans Elvis, mais il a inventé l’adolescence »

Elvis, pendant longtemps, ce fut « Exit » pour le chanteur Kent. Lui, qui avec Starshooter soufflait le vent et la musique de la révolte face aux idoles de papi, s’offre pourtant un deuxième retour à la bande dessinée avec une biographie du King bien sentie et furieuse. Avec le temps, les décennies passant, reprenant le rock par ses racines, le chanteur-auteur-compositeur-interprète-dessinateur s’est laissé surprendre par le King, prenant son crayon mais également sa guitare pour retracer le destin d’une star que le commerce n’a pas oublié mais qui avait quelque chose à creuser. Interview avec un artiste rare qu’on aimerait voir plus souvent en Belgique.

La playlist idéale pour lire cet album et pourquoi pas cette interview est fournie par Kent lui-même.

Bonjour Kent, avant cet album, connaissiez-vous Elvis ?

Dans les grandes lignes, en fait. À vrai dire, je commençais à m’y intéresser. J’arrivais à cet âge où on cherche à comprendre les racines de sa musique. Mais je n’en faisais pas une obsession, j’y allais en dilettante. Jusqu’à ce que ce projet m’arrive dans les mains. À ce moment-là, j’ai lu tout ce que j’ai pu et ça m’a passionné.

© Kent

On est ici très loin de ce que vous véhiculiez avec Starshooter, punk dans l’âme.

Nous étions punk plutôt dans l’explosion de vitalité que dans le genre. C’était avant que, comme toute explosion, le punk devienne un dogme.

À l’époque, vous vouliez faire table rase des idoles comme pouvait l’être, par excellence, Elvis.

La musique que proposaient les stars du rock relevait plus de la posture. Ça ne convenait aux jeunes que nous étions. Elvis, pour moi, c’était les paillettes, Las Vegas, le kitsch quoi !

© Kent chez Delcourt/Le Seuil

Vous aviez déjà chanté du Elvis ?

Non, jamais. Je ne connaissais pas du tout ses débuts. J’avais fait un oubli involontaire, il n’y avait pas Wikipedia à l’époque. Il y avait Eddie Cochran, Gene Vincent, Elvis Presley. Pas un qui était plus meneur que les autres, en fait. Cochran avait une identité dans le son de sa guitare, crade, dans sa recherche du riff. De Gene Vincent, se dégageait une spontanéité juvénile. Puis, il y avait Chuck Berry. Forcément, qui n’a jamais chanté une chanson de lui ? Mais ça s’arrêtait là. J’avais envie de construire mes propres chansons.

Et il y eut Get Baque.

Qui était très provoc’. Il ne fut pas apprécié des amateurs des Beatles… soit une majorité des auditeurs à l’époque. Ça a fait scandale.

Au point d’être retiré des rayons.

Oui. C’était un brûlot irréfléchi, avec des paroles qui ne pissait pas loin. Mais qui avait le mérite de présenter un constat sur cette époque… et encore aujourd’hui. Le fait est qu’on continue d’exploiter des chanteurs ou des groupes qui n’existent plus par des compilations, des inédits… Pourquoi les morts ont-ils du succès alors qu’en tant que jeune de 18 ans membre d’un groupe, j’étais obligé de travailler comme aide-magasinier pour gagner ma vie.

Elvis, vous ne le portiez pas dans votre coeur. Comment est-il arrivé sur votre table à dessin.

Un coup de chance. L’éditeur me connaissait, il savait que j’étais dessinateur en plus d’être chanteur et ça l’intéressait. Je pouvais amener dans mon dessin la vision du musicien que j’étais. J’ai vite accepté, d’autant plus qu’en matière de BD, je n’ai pas toujours de bonnes idées de scénarios. Alors je laisse passer les choses.

Projet de couverture © Kent chez Delcourt

La BD, c’est laborieux, elle manie à la fois un côté « flegme » et un côté « exigence ». Je ne voudrais surtout pas encombrer les rayons avec une BD de plus. Il faut avoir quelque chose à dire. Mais, ici, c’était une commande, avec un sujet qui m’intéressait. J’ai rencontré des gens qui aimaient Elvis, je l’ai écouté.

Et vous signez là votre renaissance à la BD, la deuxième.

Même lors des longs breaks, j’ai toujours dessiné. En 1986, j’ai arrêté pour diverses raisons. Une page se tournait. Metal Hurlant, Les Humanoïdes Associés chez qui je signais avaient changé. Futuropolis avait été racheté par une grosse boîte et les intervenants n’étaient plus les mêmes. Ça m’agaçait.

Surtout, mon fidèle compagnon, Philippe Bernalin venait de décéder. Autant de signes qui m’ont fait dire qu’il fallait que j’arrête. Durant vingt ans. Cela dit, je continuais à réaliser des illustrations, des affiches ou des pochettes de disque. Puis, j’ai eu des carnets, sans doute moins nombreux que ceux d’une personne qui se consacre uniquement à ça. Ils rassemblent des dessins spontanés, improvisés. Déjà à l’école, je cultivais les dessins dans les marges de mes cahiers de lycée. De manière mi-consciente.

African Night Flight – Une aventure de Kriss Delux © Bernalin/Kent chez Les Humanoïdes associés

Qu’y trouve-t-on dans vos carnets ?

Des personnages burlesques, surréalistes mais aussi des portraits, des paysages. J’ai souvent dessiné en studios d’enregistrements, parce qu’ils procurent de longs moments où il ne se passe rien. Les techniciens installent le matériel, il faut plus de ci ou moins de ça, le mixage dure des heures dans l’attente d’une proposition qui vaut le coup. Pendant ce temps-là, de mon fauteuil, je m’amusais à illustrer mes chansons. J’en ai tiré deux portfolios. Bienvenue au club, notamment. Puis, avant, il n’y avait pas d’appareil photo qu’on trimbalait partout, le carnet à dessins était utile.

© Kent

Dessinez-vous moins depuis qu’il y a des smartphones ?

Le smartphone, c’est l’instantané, l’anecdotique. Avec du papier et un crayon, on va déjà plus loin. Sans avoir la prétention artistique, on fait attention aux choses différemment.

L’homme de Mars © Kent

Comment avez-vous abordé graphiquement Elvis ?

Ce fut la chose la plus compliquée, savoir quel style utiliser. J’ai fait des croquis. Elvis, c’est quelqu’un de très beau, avec une gueule, qui évolue. Son visage poupon va s’affiner. Dès 1973, il change, devient plus bouffi. Puis, il maigrit. Et est rebouffi. Le but, c’était d’oublier le personnage ayant existé pour en faire un héros de BD. Ce qui demande de le dessiner et de le redessiner. Pour que ce soit mon personnage, pas Elvis! Et j’ai fini par trouver.

© Kent chez Delcourt© Kent chez Delcourt

Mais il y a tant de sosies, c’est facile de ressembler à Elvis. Un gars avec une banane, un col à tarte et une certaine coupe de costume, c’est Presley. Il fallait que j’aille plus loin.

Mais votre style, justement, il évolue tout au long de cet album ?

Je ne voulais pas dessiner selon le même style tout au long de cette histoire, parce qu’Elvis passe par différents états. Il me fallait d’abord traduire la candeur et la naïveté des années 50, en ligne claire. Puis, il fallait de la noirceur, Elvis n’est plus ce qu’il était au début, il évolue. Avec aussi des moments burlesques et d’autres plus cartoons pour les épisodes sortant de l’ordinaire. Je me suis amusé avec ça, au fil du temps. C’était à moitié réfléchi. Je me suis laissé porter.

© Kent chez Delcourt

Combien de temps vous a-t-il fallu pour concrétiser cet album ?

Deux ans de travail. J’ai passé six mois à faire des croquis, je me suis baladé sur internet, j’ai regardé beaucoup de documentaires. Je voulais faire ça sérieusement. Si ce roman graphique s’adressait aux gens qui ne connaissaient pas forcément Elvis, je ne voulais pas que les fans puissent être déçus et recevoir des remarques du genre « T’y connais rien ».

Le dessin est la vitrine mais j’ai fait des recherches précises pour reconstituer le Studio Sun. Il m’a aussi fallu inventer. Car Graceland et le Studio Sun ont changé, eux aussi ont été reconstitués. C’est faux ce qu’on voit aujourd’hui. La maison où Elvis est né, vernie et arborant une belle pelouse, c’est une invention. Il m’a fallu réadapter tout ça à la situation d’époque.

© Kent

Et aller contre des fausses vérités. On dit que les Beatles ont rencontré Elvis chez lui. Mais c’était où chez lui ? Graceland ? Non, à Hollywood. C’est évident, Elvis ne possédait pas qu’une maison. Mais cette rencontre a fait fantasmer beaucoup de monde parce qu’elle a été très peu documentée. J’ai dégoté trois pauvres photos. Cela relevait de l’archéologie.

Un rendez-vous complètement manqué pour Elvis.

Et c’est purement de sa faute. Cette rencontre avec les Beatles, ce devait être un immense coup marketing qui n’aurait pas coûté un balle. Le Colonel Parker se frottait les mains. Sauf que rien ne s’est passé comme prévu. Elvis tirait la tronche. Dans son esprit, il accueillait des rivaux… Alors que les Beatles n’étaient que des élèves, des fans. On aurait déjà pu imaginer qu’ils feraient une chanson ensemble, ce qui aurait été extraordinaire. Il n’en a rien été, Elvis n’a pas bien pris la chose. Puis, il était mal dans sa peau, il tournait dans de très mauvais films, il descendait dans les charts. Il faisait le con aussi.

© D.R.

En lisant son histoire, je n’ai pu m’empêcher de penser à un joueur de foot. De ceux qui sont des vedettes, qu’on met très vite en couple et qui dépensent sans compter l’argent qu’ils gagnent.

À la différence qu’un joueur de foot, a priori, ne sera jamais aussi bon que ce qu’il a été. Un chanteur, rien ne l’en empêche. Il peut toujours rêver du comeback phénoménal. Pour Elvis, à un moment, il avait tellement accumulé de frustrations qu’il ne croyait plus spirituellement en ce qu’il faisait. Il était devenu un divertisseur, il faisait le deuil du reste en fonçant dans le mur.

Au sommet, avec une émission retransmise à un milliard de téléspectateurs, il ne s’en contentait pas. Il était mal entouré. Gentil mais pas malin.

Auparavant, vous aviez chanté Cash plutôt que Presley. Pourtant les deux se ressemblent. Vous dites même que si Elvis avait survécu, il aurait pu revenir comme Johnny Cash.

Si on était intervenu à temps pour le sauver, qui sait ? Elvis aurait peut-être eu le déclic. Quand on frôle la mort, ça change la donne. Mais il n’a pas eu cette seconde chance.

Il est mort et c’est précisément au moment de cette annonce qui va ébranler l’Amérique que vous déclenchez le récit.

Ce n’était pas mon idée, au départ. Elle vient de Patrick Mahé qui est à la base du projet avec son éditrice littéraire du Seuil et Delcourt. L’histoire démarre donc avec sa mort. La question se posait : comment amener le flashback, construire la narration. C’est ainsi  que j’ai eu l’idée de ce serveur de 18 ans qui écoute Led Zeppelin et Aerosmith et pour qui Elvis n’évoque rien. Du coup, à sa mort, il sort quelques conneries sur cette star ringarde. Dans ce café, une infirmière, fan, va tout lui raconter.

© Kent chez Delcourt

Et, à la base, quelle était votre idée ?

Je voulais partir d’une NDE, near death experience, dans laquelle j’aurais fait dialoguer Elvis avec son jumeau, Jesse Garon, mort à la naissance. Jusqu’à ce que je me rende compte que ce concept avait déjà été utilisé dans le remarquable Asterios Polyp qui voit son personnage principal dialoguer avec son frère décédé.

© David Mazzucchelli chez Casterman

Tant qu’à parler de la mort, celle de la mère d’Elvis va le marquer à jamais.

Là encore, si sa mère, Gladys, était restée en vie, celle d’Elvis aurait été complètement différente. Je pense qu’il aurait eu une tout autre carrière. À partir de sa disparition, Elvis va totalement changer, il va se dire « À quoi bon? ». Pas besoin de broder, ce sont ses propres paroles issues d’interviews ou reportées par des proches. Gladys était son garde-fou. Quand il rencontre Priscilla, c’est elle qui surveille sa relation. Elvis, c’est un fils à maman, il aurait voulu être un homme au foyer. Mais sa vie de rock l’a amené à sauter toutes les filles.

Pourquoi Elvis est-il si important dans l’histoire du rock ?

Je crois que c’est le premier choc générationnel. Elvis, ce n’est pas un cérébral, son aura est autant due à sa musique qu’à son attitude. Devant lui, on ne se dit pas « waow » au début. Non, il fait scandale. Ce n’est pas non plus Bowie qui crée Stardust, froidement. Chez Elvis, ce n’est pas calculé, sa musique change. En fait, il invente l’adolescence. Le rock aurait pu se faire sans lui mais il cristallise quelque chose de la Fureur de vivre incarnée par Brando et Dean. Par son attitude, Elvis donne un décor, un code. Désormais, les gens ont droit à avoir une vie entre l’enfance et l’âge adulte. Il n’y avait pas ça avant.

© Kent chez Delcourt

Mais s’il incarne le rock, il ne veut pas en faire à tout prix.

Non, le rock, c’est juste une des musiques qu’il aime. Il préfère le gospel, les ballades. Mais comme il est hyperactif, le rock lui convient bien. Et moi qui suis un grand nerveux, c’est ce qu’il me fallait. Même si ce sont des marathons, ça demande méthode et concentration.

Il est beaucoup question de la place de la religion dans sa vie aussi.

La religion, la place de Dieu a mâtiné toute la carrière d’Elvis Presley. Toute son existence, il l’a vécue en se disant « Dieu me regarde ». Ce n’est pas le seul. Il y a Jerry Lee Lewis, notamment. Cash, lui, est passé par la culpabilité avant la rédemption. Le fait de sortir vivant de son accident l’a rapproché de l’Église.

Il y a aussi un diable dans cette histoire, le Colonel Parker.

Lui, c’est Faust, Méphisto. Parker réussit, là, un coup. Elvis est rempli de promesses, Parker va lui dire : « Tu vaux de l’argent et je vais te le rapporter ». C’est le genre de gars qui transforme le talent en savonnette. En quelque sorte, il invente la figure de manager de rock. Le manager de Led Zeppelin, Peter Grant, par exemple, on sait de qui il a tiré ses leçons.

© Kent chez Delcourt/Le Seuil

S’il fait les choses à sa manière, il est redoutable. Mais vous savez le métier est désormais rempli de calculateurs dans son genre qui ne laissent aucune marge. Cela dit, Elvis, ce qu’il voulait, c’était faire ce qu’il voulait en studio. Il choisissait les chansons qu’il voulait chanter parmi celle que lui apportaient ses producteurs proches. Bowie, comme beaucoup de – voire tout le – monde était à l’affût, était prêt à lui écrire une chanson.

Bowie l’avait vu à Madison, il avait tiré des leçons mais il était plus calculateur. Chez Bowie, la musique n’était pas spontanée, le processus était froid.

© Kent chez Delcourt/Le Seuil

Cet album consacré à Elvis, entre ombre et lumière, vous le découper en cinq chapitres, les cinq lettres d’Elvis, que vous stylisez.

Pour raconter les grandes étapes de la vie d’Elvis Presley, il me fallait des chapitres. Coup de chance, j’ai pu m’arranger pour faire tout tenir en cinq chapitres, cinq lettres. Le calcul s’arrête là (il rit).

© Kent

Cet album, il est majoritairement noir et blanc, mais la couleur n’en est pas absente.

J’aime la bichromie, procéder par aplats. En quadrichromie, je ne sais pas quoi faire, quels choix. Je ne suis pas coloriste. Mais dès que je me mets des limites, je me sens libre.

Le tout sur 130 planches.

Si j’avais eu plus de temps, j’aurais réalisé plus de planches. Ici, j’ai dû élaguer des anecdotes sur lesquels j’aurais pu m’attarder. Mais j’ai dû faire court.

Certaines que vous regrettez de ne pas avoir glissées ?

Regretter, c’est un grand mot, disons que j’aurais peut-être fait autrement sur certains passages. Mais j’avais de toute façon le final cut, dans les mains, et, au bout de trois ans, j’en aurais peut-être eu marre !

Durant ces mois de boulot, écoutiez-vous de la musique ?

Il y en a en permanence dans mon atelier… sauf au moment du découpage qui est rhétorique et laborieux. C’est un boulot du silence.

Une fois que le carnet est rempli de phylactères, la musique et ses dérivatifs peuvent venir. De manière cyclique, car je dessine plus lentement que ce que je peux écouter. Des morceaux d’Elvis, bien sûr, qui ont débouché sur d’autres discographies. Celle de son ami Tom Jones, mais aussi sur d’autres musiciens qui ont été inspiré par Presley. Je suis aussi parti sur des choses totalement différentes. À un moment, je me suis refait toute la carrière de Mark Almond. Je ne sais pas trop comment Soft Cell est arrivé sur ma platine. Bref, je me fais des sagas, en fait.

La musique influence-t-elle le dessin ?

C’est certain. Comme les romans d’ailleurs. J’entends la musique dans les mots, je fais des ballades, je rentre dedans. Par exemple, au moment de dessiner la mort de Gladys, j’entendais la BO dans ma tête, le téléphone qui sonne.

Avez-vous pour autant continué à composer durant la réalisation de ce roman graphique ?

Non, j’avais trop de boulot, c’était du temps plein. Même si, au début, j’ai dû segmenter, je terminais ma tournée (NDLR. celle du fantastique album La Grande Illusion) et mon roman. Une fois fini, je me suis occupé d’Elvis à plein-temps. Les six derniers mois, c’était « sept jours sur sept, huit heures par jour ». C’était beaucoup mieux ainsi. Et si j’avais pu choisir, j’aurais fait pareil.

© Kent chez Delcourt/Le Seuil

Comment dessinez-vous ?

Sur un format A3 ou assimilé. J’ai essayé d’autres formats, tenté des aventures mais c’est ce format-ci que j’ai adopté. Ça m’évitait de devoir découper le papier. Après, chacun fait à sa sauce. De mon côté, c’est laborieux. J’ai appris le dessin en autodidacte, je suis loin de ceux à qui on a enseigné le dessin à l’école et qui connaissent les raccourcis. Moi, je ne peux pas sauter d’étape.

Je suis récemment allé voir une exposition consacrée à Jacobs, lui aussi autodidacte, on y montrait plusieurs étapes. C’est incroyable de voir que certaines planches préparatoires sont aussi réussies que celles finales.

Avez-vous continué à lire de la bande dessinée ?

Je n’en lisais plus beaucoup, je n’étais pas curieux. Je m’intéressais à ce que faisaient les gens que je connaissais. Avec la sortie de mon album, la reprise des dédicaces, je croise des confrères qui m’incitent à lire certaines choses. Je me suis donc remis à lire pas mal d’albums. Mais je dois bien avouer que ce n’était pas nécessaire. Très peu de nouveautés m’ont surpris, j’y reconnais une habileté certaine de la part des auteurs mais la prolifération enlève un certain charme. Comme dans la littérature ou la musique. Le libraire ne sait plus où donner de la tête.

En tout cas, je continue à suivre Catherine Meurisse (ndlr. qui depuis s’est hissée parmi les trois derniers prétendants au Grand Prix d’Angoulême, cette année), je l’aime, elle m’apprend des choses. Ça s’est une nouvelle fois vérifié avec Delacroix, remake de ce qu’elle avait déjà fait chez un petit éditeur (NDLR. Drozophile/Quiquandquoi).

© Catherine Meurisse chez Dargaud

Puis, il y a Riad Sattouf. Son Arabe du Futur, c’est une sacrée leçon. J’ai beaucoup aimé Istrati de Golo, chez Actes Sud. Il raconte la vie de l’écrivain roumain Panaït Istrati. Ça m’a rappelé l’époque où j’étais chez Futuropolis.

Aussi, sur les conseils de mon libraire, j’ai lu Visa Transit de Nicolas De Crécy, c’est bien raconté, assez que pour me laisser emporter. Mais pas totalement.

Depuis la fin de cet album, vous avez repris la guitare pour chanter… du Elvis, vrai ?

À force de dessiner, chanter est devenu une récréation. Et à force d’écouter ses chansons, elles m’ont percuté et dès que j’ai eu fini mon album, j’ai sorti la guitare. De là est née l’idée de compléter mes séances de dédicaces avec un mini-concert. C’était moins fastidieux et ça me permettait de me défouler.

Je me suis penché sur des rocks du début. C’était marrant de chanter ça. Au fur et à mesure, je me suis rendu compte que mon détachement était tel que j’avais l’impression de chanter les chansons d’Elvis mieux que mes propres chansons. Ça rendait mieux. Je pense qu’en tant que chanteurs, nous gagnerions à chanter nos chansons comme celles d’un autre.

Que donne la setlist, alors ?

Les chansons du début ont une fraîcheur, une naïveté… il y a de très belles choses. Mais c’est en 1968 qu’Elvis a sorti ce qui, pour moi, est son chef-d’oeuvre: Memories. C’est incroyable comme suite d’accords, c’est un mantra. C’est reposant. Mais cette chanson est beaucoup moins connue que d’autres. On la redécouvre. Même les grands fans ne pensent pas à cette chanson. Sinon, pour la récréation, il y a toujours In the gheto ou Suspicious Minds.

Comment expliquez-vous qu’il soit toujours écouté, cet artiste décédé il y a plus de quarante ans.

Le fait qu’il perdure est dû à une raison très terre à terre: le marketing d’enfer qui est mené autour d’artistes comme lui, ou les Beatles. Ce sont les deux pôles. Mais il y a Bowie. Si les maisons de disques arrêtaient de sortir des compilations, ces artistes seraient moins présents. C’est un sujet de réflexion. En tout cas, le fait qu’on ne puisse pas les oublier, qu’il y ait toujours quelque chose pour nous les rappeler, ça m’embête. Bien sûr, il y a des inventeurs dans le lot, ils ont posé des jalons, sont des pierres angulaires, ils ont influencé les nouvelles générations, mais le temps qu’on passe à les écouter, c’est du temps qui est perdu pour découvrir d’autres artistes contemporains ou émergents.

© Kent chez Delcourt/Le Seuil

Et vous, qu’écoutez-vous ?

Je ne sais pas si mes goûts sont ceux de tout le monde. J’écoute pas mal un compositeur contemporain que j’ai découvert dans les pays baltes. Il y a quelque temps, je me suis repassé du Quincy Jones, celui des années 70 avec son orchestre. Mais question nouveautés, je suis embarrassé. Je trouve que tout est très référencé, j’aime écouter des choses originales. Mon fils écoute beaucoup de rap, du coup, je n’identifie pas les références et ça m’intéresse.

Depuis peu, je m’aventure sur le terrain du jazz moderne, contemporain. Je ne m’y étais jamais intéressé et je découvre une musique sans complexe ?

Vous n’êtes pas totalement absent de la musique, un duo vient de sortir avec Frédéric Bobin. Très réussi.

Avec Frédéric, nous nous sommes rencontrés sur une tournée, dans un festival, je crois, et nous avons beaucoup parlé et avons sympathisé. Quand il a commencé son album, il y a deux ans, il m’a proposé ce duo, Tant qu’il y aura des hommes. J’aime beaucoup ce qu’il fait, ce sont des chansons fines, intelligentes. Il est à la fois fan de Bob Dylan et de chanson française. Ses accords sont folks, ses refrains font chanson française. C’est sa culture, sans calcul, arriver à faire ça, c’est remarquable.

Vous ne vous en cachez pas, au moment de l’annonce de la disparition d’Elvis, c’était une bonne nouvelle pour vous.

C’était « bon débarras ». J’étais teigneux à l’époque. J’ai dit la même chose pour Claude François. Nous allions enfin tourner la page… c’était sans compter l’exploitation port-mortem. Ça me donne des sueurs de me dire que je vais mourir en les ayant entendus tous les jours. C’est pareil avec Johnny, Balavoine, leur présence sur les ondes encore aujourd’hui, c’est encombrant.

Beaucoup de gens se souviennent de ce qu’ils faisaient le jour de la mort du King. Pourtant, ça fait un sacré bail. Moi, autant Claude François, je m’en rappelle, autant Elvis, nada.

Bowie, par contre. Il venait de sortir son dernier album. Apprendre sa mort, ce fut sa double-claque. Ça m’a beaucoup plus marqué que la mort de Presley et le split des Beatles. Quelle fin magistrale. Il avait retrouvé sa vitalité. Dire qu’avant The Next Day, cela faisait dix ans qu’il n’avait rien fait. C’était étonnant. Et écoutable, de surcroît. Là où tellement d’artistes ou d’écrivain font les oeuvres de trop. Cela fait bien longtemps que certains auraient dû arrêter. Ce n’est pas cruel, c’est la vérité.

© Kent

Et Johnny, dans tout ça. N’y avait-il pas un peu d’Elvis chez lui? Qui aurait eu la chance de vieillir.

Johnny n’était pas Elvis, dans le sens où il n’a rien inventé, c’était du copié-collé. À 17 ans, il avait l’excuse du jeune âge. Après quoi l est devenu un caméléon, qui raccrochait les wagons. Mais avant qu’on ne critique sa musique, c’est sûr, il y avait un côté excitant à entendre du rock à la radio. Mais quand j’ai discerné ce qu’il faisait et ce dont il s’inspirait, force est de constater que les originaux sont supérieurs.

Ça ne m’a pas empêché de lui rendre hommage quand il est mort. J’étais en fin de tournée, dans le sud de la France. Sa mort était prévisible, on l’annonçait toutes les semaines. Du coup, le soir-même, j’ai repris une chanson de lui, Elle m’oublie, une chanson un peu country écrite par Barbelivien, qui a quand même écrit l’une ou l’autre chanson correcte sur le paquet qu’il a refilé à plein d’artistes. Les paroles m’inspiraient.

C’était mon hommage personnel à Johnny. Je ne sais pas si ça a plus à tout le monde, mon public n’est sans doute pas celui d’Hallyday. Mais, malgré tout, si je suis sur scène aujourd’hui, c’est parce qu’un mec comme Johnny m’en a donné envie. Après, l’hommage populaire national, ça m’a dépassé, on a beaucoup trop exploité sa mort.

Autre hommage, celui rendu à votre copain, le regretté Hubert Mounier. Un album collectif vient de sortir, Place Hubert Mounier.

Je ne pouvais pas refuser. C’est une initiative lyonnaise. J’étais très curieux d’entendre le résultat. Il y a aussi eu ce concert hommage récemment. Je n’ai pas pu y participer, j’étais au Québec, à ce moment-là. Il est question d’un autre concert hommage mais je ne sais pas si j’y participerai. Il est important de garder des choses pour soi. Hubert était un ami avant tout, en montant sur scène à intervalles réguliers pour lui rendre hommage, j’aurais l’impression d’étaler ma vie privée.

J’ai participé au concert reprenant Mobilis in Mobile (avec Benjamin Biolay, Pascal Obispo, Karen Brunon, Vincent Mounier…) aux Nuits de Fourvière, c’était fabuleux. C’était important de faire autre chose que souffler sur les braises.

Je pense que c’est Dick Annegarn qui disait: « Le problème avec la chanson française, c’est que vous chantez dans les cimetières ». C’est vrai, on passe plus de temps à écouter de manière posthume, on ne sait pas vivre au présent, apprécier les artistes fabuleux comme Hubert de leur vivant.

Hubert Mounier, c’était Cleet Boris, lui aussi faisait de la BD. Au moment de sa mort, il terminait son Tarzan, dont la parution a été très vite annoncée. Depuis, plus rien.

Oui, quel désastre, cette histoire. Son Tarzan était presque fini. Sa dernière planche était crayonnée, je pense. Mais il y a eu un imbroglio au niveau des droits d’adaptation. S’il n’était pas mort, je crois qu’Hubert serait fou de rage. J’espère vraiment que cet album va sortir. C’était l’oeuvre de sa vie. Ce n’était pas une commande. Pour lui, c’était vraiment important de réaliser cet album.

Complément d’information pris auprès de Gaëlle Mounier, elle a accepté de nous en dire un peu plus sur l’oeuvre de son mari. 

Gaëlle Mounier: Cet album est une encyclopédie dessinée sur Tarzan, du roman aux films en passant par la BD et les produits dérivés…Hubert était un collectionneur expert sur ce personnage et a créé un concept étonnant d’encyclopédie faite par le biais d’une autobiographie. Un travail complet qui doit paraître coûte que coûte.

Kent, quels sont vos projets, désormais ?

Des vacances ! J’ai trop bossé pendant trois ans, j’ai besoin de recul. Je pense que je ne vais rien faire pendant un an. Ce sera primordial. C’est amusant, je pense que je n’ai jamais arrêté dans ma vie. De toute façon, on ne peut pas m’arrêter de penser. Mon cerveau prend des notes. Ici, ce sera une année-bilan, je vais ranger mes affaires. J’ouvre des cartons entreposés depuis des années, en me demandant ce que je vais pouvoir y trouver. Je retrouve des notes, des super-idées jamais concrétisées. Je scanne des esquisses, des petits dessins. Après quoi, je verrai sur quoi j’embraye.

© Kent

En tout cas, je crois ne pas être le seul, j’espère qu’après cette année, on vous reverra en Belgique.

La Belgique, c’est une belle histoire malgré tout. Quand j’ai fait la connaissance de Jeff Bodart, j’ai failli m’installer en Belgique. J’y ai plein d’amis. Mais quand je suis venu en concert, deux-trois fois à Bruxelles, très peu de gens sont venus me voir. C’est ainsi. Je pense qu’il y a un malentendu quelque part. Parce que j’aime beaucoup l’esprit belge, la manière dont il se matérialise dans les arts, le cinéma. On peut aborder des choses sérieusement sans se prendre au sérieux. J’ai l’air sérieux, moi ? (Il rit)

Merci beaucoup Kent, j’espère vraiment que cette malédiction sera brisée, vous avez tant à nous apporter. Passez de très bonnes vacances.

L’homme de Mars © Kent

Titre : Elvis – Ombre et lumière

Récit complet

Scénario  : Kent et Patrick Mahé

Dessin et couleurs : Kent

Genre: Biopic, Documentaire, Musique

Éditeur: Delcourt/Le Seuil

Nbre de pages: 112

Prix: 19,99€

Date de sortie: le 16/10/2019

Extraits : 

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