Avec sa grande illusion pop, l’interprète-magicien Kent est encore un peu plus au sommet de son art

Il avait beau s’auto-jugé « Vieux con » dans son précédent album, c’est toujours dans le coup et avec un album magnifiquement pop que Kent nous revient. Et comme ça faisait longtemps qu’on voulait vous parler de l’ancien chanteur des Starshooter qui n’a jamais cessé de se diversifier et de bonifier. La preuve avec La grande illusion, un album ample et généreux qu’on découvre un peu plus à chaque écoute.

À l’aube de la soixantaine, c’est peu dire que Kent a roulé sa bosse un peu partout et ne s’est toujours pas arrêté en si bon chemin. Tel un kaléidoscope, c’est sous bien des facettes qu’on a connu cet homme qui se donne à fond dans chaque projet qu’il entreprend : tantôt punk, tantôt rock, parfois plus jazz et même en piano-voix pour son projet précédent (Le temps des âmes), toujours novateur, murissant sa voie artistique au fil des décennies et de ses nombreux albums.

À tel point qu’il y a quelques années, par l’intermédiaire d’un album de Calogero, j’ai reçu l’appel du pied de ce chanteur-auteur-compositeur-bédéaste-romancier en plein dans mon coeur de mélomane moderne. Depuis, je n’ai jamais cessé de creuser la carrière de cet homme qui n’est pas de Mars mais a bien les deux pieds ancrés dans l’humanité. Une carrière foisonnante et à la richesse phénoménale, redécouverte aussi grâce à l’intégrale parue en 2015. Kent, c’est un héros qui cherche la profondeur à la fois dans les textes et dans la musique, qui y allie une interprétation sans faille comme on n’en fait presque plus.

Bon, assez parlé du passé, tournons-nous vers le présent sans renier le reste. Car s’il y a bien un thème qui guide les albums du sir Cokenstock depuis quelques années, c’est bien la nostalgie et le temps qui passe. Une nostalgie dont le chanteur préfère la sympathie aux affres. Une nostalgie consciente qui ne gâche pas les bons moments. Et La grande illusion est faites de nombreux bons et grands moments. Exactement, le genre d’album qu’on peut écouter trois fois en une journée sans être lassé. Mieux, sans en épuiser les ressources.

Trouvant un réalisateur de choc en la personne de Tahiti Boy (qui prend possession des claviers et de la programmation), Kent (ré)ouvre ses horizons pop et nous offre un album qui, huit ans après, explore peut-être un peu plus les sonorités de Panorama, le morceau conçu pour le best-of amélioré éponyme. La basse de Didier Perrin, aux-côtés des guitares de Kent et de Denis Teste, renforce cette impression. Du périple intimiste et berlinois de son précédent opus, Kent a gardé le piano (et son complice, Marc Haussmann, qui fait encore des merveilles, écoutez la pureté et la beauté du titre qui donne son titre à ce nouvel album ou La dérive des sentiments) mais a aussi retrouvé une variété instrumentale dont le mariage fait naître l’étincelle, à l’image des percussions de David Aknin.

Dès le premier titre, Éparpillé, le ton est donné. Dans la douceur et la chaleur de l’impeccable voix de Kent, d’abord, c’est un vieil ami qu’on retrouve. Dans l’assemblage des instruments, ensuite, on y revient, et cet heureux saxophone de Sylvain Fétis qui nous rappelle agréable le dernier monument de Bowie et viennent sortir de son lit l’eau dormante. Car Kent c’est ça, une force tranquille sur certains morceaux qui ne demandent qu’à devenir fougueuse et à s’envoler sur d’autres. C’est le cas sur Un Revenant qui aborde le temps qui passe mais ne vainc pas, les dix mille ans qu’on peut se prendre dans la face à la suite d’un drame (et notamment celui de Philippe Lançon, journaliste défiguré par une balle lors de la fusillade à Charlie Hebdo) et le retour à la vie, miraculeux. Ô vieillesse… amie.

Fougueux aussi sur le premier single Chagrin d’honneur qui fait la part belle aux illusions de gloire déçues et ce n’est peut-être pas plus mal « pour être encore à l’endroit« . Les grandes chansons se chassent les unes après les autres, voilà le temps des Oranges Bleues (celles d’Hergé peut-être, mais d’Éluard avant tout).

Puis la magnifique Dérive des sentiments. Une chanson emblématique de cet album tant elle en porte l’ADN, la bouleversante simplicité mais aussi l’immense générosité et des choeurs (Jeanne Jérosme, Calypso Larrazet-Llop, Élodie Pont) de bon aloi qui viennent supporter l’interprétation de ce sacré bonhomme qui n’a pas pour habitude de sacrifier ses amis. En témoigne Rester amis, véritable déclaration d’amitié évitant les clichés. Mais le plus tonitruant reste encore à venir avec Si c’était à refaire, sorte de testament ironique et hypocrite, délirant et tellement pertinent du haut de ses tirades toujours aussi bien écrites. Kent allume un incendie qu’il éteint plus loin dans l’innocence d’une rivière dans laquelle vient se fracasser la folie des hommes.

La grande illusion se termine sur le délicat Un coeur en automne où l’interprète confirme ce qu’on pressentait un peu plus tôt : « Alors que je revis, Je vais bien je suis fort, De ma mélancolie« . Il aurait tout aussi bien pu se terminer par la troisième piste, L’heure des adieux, où sans fantôme et sans poncif du genre, Kent aborde calmement et assez gaiement finalement le couperet fatal et final.

Kent, chanteur lucide sur lequel il y aurait encore tant à dire. Mais arrêtons-nous là, autant vous laisser naviguer sur l’océan palpitant de ce disque qui consacre, si besoin était, un peu plus Kent en magicien phénoménal des mots et des sentiments, sans mirage superficiel, sans coup monté mais avec la sincérité qui marque les esprits. Car la grande illusion, qui est peut-être réalité en fait, c’est que Kent trouve une seconde jeunesse, au sommet de son art. Pur, dur, vivant toujours plus fort, inestimable. Et notre petit doigt nous dit que quand viendra l’heure des comptes de fin d’année, cet album risque bien de compter, énormément. En attendant un concert dans nos belges contrées ? Croisons les doigts.

En concert, Kent sera au Flow à Paris, le 9 mars.

Photo de Frank Loriou.

kent-la-grande-illusion-2017-nouvel-album-pochetteTitre : La grande illusion

Artiste : Kent (Facebook)

Nbre de titres : 10

Durée : 42’34 »

Label : AT(h)OME

Date de sortie : le 03/02/2017

 

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