Marc Jailloux emmène, pour la première fois, Alix en Suisse: « J’ai pris conscience en cours de route que je réalisais un western »

Plus de septante ans après sa création et alors que, toutes séries confondues, Alix a dépassé la cinquantaine d’aventures, le héros de Jacques Martin n’avait jamais été en Suisse. Astérix l’avait depuis longtemps précédé mais Jacques Martin avait bien en tête d’amener son Gaulois dans les Alpages. Sans avoir pu concrétiser l’idée. Sur ses pas et ses notes non-concrétisées, Mathieu Bréda et Marc Jailloux, aidés par Bruno Martin, font voir cet autre décor, en altitude. Interview avec un dessinateur érudit qui a changé sa manière de travailler.

© Breda/jailloux/Chagnaud chez Casterman

Bonjour Marc. Vous venez nous présenter Alix – Les Helvètes, 38e tome de la série phare créée par Jacques Martin. Votre cinquième. Vous vous êtes installé durablement dans cet univers alors ?

Oui, tout a commencé avec le quatrième tome d’Orion, Les Oracles, au scénario et au dessin. Cette incursion chez Jacques Martin, c’est à Gilles Chaillet (Lefranc, Alix, Les Voyages d’Orion, pour ne parler que de ses albums chez Martin) que je l’ai du. J’étais son encreur sur les séries Vinci et La dernière prophétie. C’est lui qui a réalisé le fameux plan de Rome au IVe siècle, dans l’ouvrage La Rome des César, une reconstitution dingue de cette ville dans sa période impériale. C’est par lui que tout a commencé. D’un séjour en Grèce, qui m’avait permis de visiter le Nécromantéion de l’Achéron, un sanctuaire consacré à Hadès et Perséphone, m’était venue l’idée d’en faire une histoire. Que j’ai proposé à Jacques Martin comme scénario d’Orion. Jacques Martin voulait, à cette époque, alterner un album d’Orion et un album d’Alix. Force est de constater que le premier a été oublié et n’a pas connu d’autre album après le quatrième.

© Gilles Chaillet

Mais cet album d’Orion m’a permis d’arriver dans l’univers d’Alix, avec La dernière conquête. Aujourd’hui, c’est mon cinquième album.

Avec des leçons que vous avez tirées ?

À force de dessiner dans l’esprit de Jacques Martin, j’ai affiné mon travail, je me suis amélioré, c’est sûr. Mais je me suis surtout rendu compte que dans le milieu de la BD, Alix reste un petit format. Et qu’il y a tout intérêt, du coup, à éloigner la caméra pour rendre le décor plus présent. J’ai reculé, dézoomé. Quitte à dessiner le personnage plus petit. Cela donne un meilleur équilibrage.

Il me fallait casser ma mécanique. Il ne faut pas perdre de vue qu’il faut servir au mieux le récit, ne pas rester dans la routine. Chaque album doit être pertinent.

© Breda/jailloux/Chagnaud chez Casterman

C’est la première fois qu’Alix se rend en Suisse. Comment est née cette idée ?

Chaque album doit explorer un endroit où notre héros ne s’était pas rendu. Ce fut le cas en Afghanistan, en Grande Bretagne ou en Afrique sur les traces de Pompée et ses partisans. Ou, alors, comme dans Le serment du gladiateur, un album est l’occasion d’évoquer, d’actualiser les connaissances sur un sujet. Il faut, en tout cas, que chaque nouvelle histoire permettent un regard nouveau dans l’exploration des thématiques ou de contrées nouvelles. Avec les Helvètes, nous voulions mettre un maximum de choses sur eux. Notez qu’ils étaient évoqués dans une case des Légions perdues.

Ici, j’ai eu la chance de partir en repérages en Suisse avec Bruno Martin. Nous nous sommes penchés sur l’histoire d’Avenches, une ville dont les fondations sont antiques, créées par Lucius Munatius Plancus, le père de ce jeune Romain qui part avec Alix.

© Breda/jailloux/Chagnaud chez Casterman

Mais cette histoire, c’est la première, post-mortem, de Jacques Martin a avoir été adaptée de notes non concrétisées par le maître lui-même.

Oui, le synopsis existait, sur base duquel Bruno avait rédigé de nouvelles notes d’intention pour le reprendre. Ce qu’il m’a proposé. Mais, à l’époque qu’imaginait Jacques Martin, vers – 58, Alix aurait été trop jeune. Nous avons donc pris le parti d’évoluer avec un Alix plus âgé. Ce qui n’est pas un problème tant la série permet de reculer ou d’avancer dans le temps. L’idée était d’évoquer la tragédie de l’exil des Suisses. Ils avaient quitté leur pays, brûlant tout pour migrer. Mais César les a rattrapés pour les remettre… au même endroit et servir de tampons face aux Germains. Alix est donc mandaté pour amener des vétérans sur le plateau suisse et s’assurer que les princes prêtent allégeance à Rome.

J’aimais assez bien imaginé dans la première case de cet album le Forum, près du Capitole, lieu symbolique de la prise de Rome par Brennus le Gaulois. En fait, de tout temps, des mouvements migratoires ont eu lieu. Tout bouge.

© Breda/jailloux/Chagnaud chez Casterman

Pour garantir l’allégeance, il faut aussi un trésor… qui va mettre le feu aux poudres.

En effet. Cela est moins pratiqué chez les Chrétiens, c’est plus dans l’esprit de l’Asie, des temples bouddhistes où pour avoir la faveur des dieux, des princes, il faut payer. Même si cela reste ici très politique.

Dans cet album, les chevaux ont la part belle.

J’ai beaucoup travaillé dessus. Chance, j’aime les chevaux et les dessiner. Ils incarnent la force et la puissance mais aussi le moyen de locomotion par excellence de l’époque. Mathieu Bréda, le scénariste imaginait les convois, les attelages. Il faut dire qu’il y avait de la distance à parcourir.

© Breda/jailloux/Chagnaud chez Casterman

Même sur la couverture, le cheval d’Alix vole la vedette à son cavalier légendaire.

En même temps, ne fut-ce que sa tête est plus importante que celle d’Alix. Cette couverture, c’est aussi un clin d’oeil à ce tableau de Jacques Louis David, une des références de Martin, représentant « Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard ». J’aimais cette idée que le cheval sente le danger.

© Jacques Louis David

Avec un côté western, non ?

J’ai pris conscience en cours de route que je réalisais un western. Ce sont les mêmes codes, le fait d’aller d’une ville à une autre ville, les distances. Les Germains sont comme les Indiens qui guettent. L’ambiance feu de camp aussi. Sans oublier le bain de minuit de Senaca (ex-femme de Dumnorix et opposante à Rome) et cette sorte de totem qui orne la couverture.

© Breda/jailloux/Chagnaud chez Casterman

Naturellement, dans ce genre d’ouvrage, nous sommes obligés de schématiser. L’idée de partir de Rome impliquait que la ville soit plus propre que ce qu’elle était en réalité, du moins ce que nous en disent les reconstitutions. Le Forum du temps de César, aussi, n’avais jamais été représenté par Jacques Martin. En vrai, il aurait dû être cerné d’échafaudages. Par contre, les feuilles de vigne et d’olivier étaient déjà présentes. En fait, il fallait rendre cette partie de l’album lumineuse, pour créer le contraste, face au milieu hostile qui allait être exploité. Il fallait que le lecteur comprenne à quel point c’était une aventure. Qui change les personnages.

Comme le petit Lucius.

A priori, lui a horreur de tout ce qui n’est pas romain. Mais son comportement va évoluer, et le garçon privilégié qu’il est va aller à l’école de la vie. Lucius, c’est l’idée de cette jeunesse dorée qui découvre la culture celte et veut la balayer d’un revers de main. Ainsi, il fait la course de cheval à Audania qui lui prouve qu’elle peut rivaliser. Et le fait qu’elle ne soit pas romaine mais celte, ça va le mettre dans une colère folle.

© Breda/jailloux/Chagnaud chez Casterman

Audania, c’est une sorte, dans certaines mesures, d’Alix au féminin. Un transfuge, elle aussi.

Oui, Audania est la fille d’un druide éduen, Diviciacos, le seul druide avéré de l’Antiquité. Les historiens en sont certains, il a existé. Beaucoup de ses connaissances ont été relayées dans des textes médiévaux. Diviciacos est le frère du défunt Dumnorix, l’ancien époux de Sénaca qui voit d’un mauvais oeil l’arrivée de ces Romains et va tenter de manipuler Audania pour faire échouer la mission d’Alix, faire se retourner les Helvètes contre les Romains. Quand un changement d’ère a lieu, les peuples réagissent toujours en fonction de leurs intérêts. C’est du vécu.

© Breda/jailloux/Chagnaud chez Casterman

Il y a beaucoup de femmes dans cet album.

C’était déjà le cas dans Brittania. Les femmes n’ont pas toujours été mises de côté. Certaines furent druides ou princesses, ont eu des rôles importants dans l’Histoire. Dans certains endroits du globe, les femmes sont maîtresses de maison, d’autres ont été résistantes pendant la guerre. La place de la Femme dans la société, c’est quelque chose de cyclique, je pense. La société change, avec parfois des régressions à l’échelle humaine.

© Breda/jailloux/Chagnaud chez Casterman

Mais, les femmes ont leur place dans l’univers de Martin. Le premier album que j’ai lu, c’était Le dernier spartiate qui présente une citadelle tenue par la Reine Adréa. Je suis contre ceux qui disent que les femmes sont peu importantes dans l’oeuvre de Jacques Martin : non, elles ne sont jamais des faire-valoir. Elles ne font pas décoration, elles ont de vrais rôles.

Il y a aussi un passage #metoo dans cet album, avec Lucius qui agresse une femme.

Il était important de montrer à quel point ce personnage était détestable, prétentieux. Un enfant chéri de Rome qui a tout ce qu’il faut, dont le père est lieutenant de César et qui pense que rien ne peut lui résister.

Autre album, celui que vous avez signé chez Glénat, dans la collection Un pape dans l’Histoire.

En coédition avec Cerf, j’ai signé le premier album sur Saint-Pierre avec Pat Perna. J’ai pris le contre-pied de ce que je fais habituellement, j’ai opté pour un cadrage différent et un approche à la fois plus réaliste et picturale. C’est une sorte de huis-clos, introspectif, il me fallait trouver une manière de mettre ça en scène, via le cadrage, notamment.

© Perna/Jailloux/Fantini chez Casterman

J’ai pris des outils différents, j’ai travaillé avec des plumes et j’ai encré de manière à donner un côté vitrail selon des formes définies. Puis, pour les couleurs, je suis parti sur des semi-aplats. Je voulais réaliser un album où l’encrage se mélange aux couleurs. Ce qui est moins évident que sur Alix dans la mesure où dans un fondu, la lumière alterne l’encrage.

Mais il est sain de varier les plaisirs, ça permet de revenir de manière plus fraîche à ce que je fais sur Alix. De même qu’Alix m’apprend énormément.

Vous parliez de couleur, avec Alix Senator, vous vous partagez Jean-Jacques Chagnaud.

Oui, dans Alix Senator, c’est typiquement ce que j’expliquais avec la marque de la lumière, le modelé. Dans le cas d’un Alix traditionnel, la lumière calme, atténue ce travail. Il y a eu un gros travail pour ramener cet album vers les couleurs de l’Intrépide. Le penchant naturel de Jean-Jacques pour les couleurs d’une veine réaliste participe à la qualité du rendu final. Cet album se déroule dans une ambiance plus réaliste. Mais le travail de la lumière reste, il ne faut pas que la végétation donne l’impression d’être artificielle. Il fallait amener des nuances. Car la couleur peut compromettre un encrage, le dénaturer. Comme cette ambiance de brouillard qu’il a fallu maîtriser.

© Breda/jailloux/Chagnaud chez Casterman

Humblement, je suis le chef d’orchestre, je propose des aménagements en cas de problème. À mon bureau, je suis équipé pour revenir sur une planche. Je m’implique.

Alix arrive en Suisse mais Astérix y est allé il y a déjà un moment.

Astérix chez les Helvètes, c’est mon préféré. Rien que pour les premières planches avec le banquier. C’est très Fellinien. C’est un album moins caricatural, peut-être, mais plus corrosif. Il m’arrive de relire des Astérix, j’y trouve de la documentation, des décors. C’est bien documenté, même si c’est bien sûr incohérent.

© Goscinny/Uderzo aux Éditions Albert René

Et ça ne s’invente pas, le père d’Alix, pourtant né bien avant Astérix, s’appelait… Astorix. Puis, il y a des coïncidences, au moment où sortait Brittania, Astérix débarquait chez les Pictes. Alix est un cas à part dans la chronologie BD, plusieurs années se passent en une journée, pour que tout rentrer. Parce que la série et ses trente-huit tomes se déroulent finalement sur peu d’années. C’est pourquoi il faut être rigoureux, sans que la documentation ne prenne le pas sur l’aventure.

La suite, quelle est-elle ?

Cette année fut assez chargée, avec deux albums publiés. J’aime l’idée que chaque album soit différent, qu’on voie l’évolution. Chez Glénat, dans une veine plus personnelle, proche de mon travail sur Saint-Pierre, j’aborde un projet sur la renaissance, aux côtés de Didier Decoin et de Jérôme Clément, cofondateur d’Arte. Nous suivrons l’ascension sociale fulgurante d’une famille humble de charpentiers qui côtoie François 1er et les rois suivants. Trois albums dont j’assume l’entièreté du dessin. Et finalement, je ne m’éloigne pas tant que ça d’Alix, tant la Renaissance est une remise en avant du monde antique, dans l’Art, l’Architecture.

© Breda/jailloux/Chagnaud chez Casterman

Et Alix ?

Je ne l’abandonne pas, nous avons d’autres projets à définir, des idées, des envies. Des endroits où nous aimerions l’envoyer, des thématiques historiques. L’intention de Casterman est de publier un album chaque année. Ce qui est impossible pour moi. Le fait d’avoir différents duos sur la série permet d’alterner et garantit ma souplesse.

Diplômé des Gobelins, n’étiez-vous pas parti dans l’animation, dans un premier temps ? Avant la BD.

Si, à la base, je suis animateur 2D et 3D, ainsi qu’en motion capture. J’ai travaillé pour Ubisoft sur des story-boards et des mood-boards. Mais ça me sert encore. Chez Ubisoft, j’ai croisé pas mal de gens talentueux avec qui je partage des logiciels, des connaissances. Tout est bon pour apprendre.

Des coups de coeur récent ?

Je ne lis pas forcément que du Alix, je me passionne pour la photo, la peinture, je reste connecté, je me nourris. Alors des coups de coeur ? Oui, j’ai beaucoup aimé le MacBetch, roi d’Écosse de Thomas Day et Guillaume Sorel. J’ai écouté beaucoup le dernier Daho. Il faut dire qu’en travaillant j’écoute beaucoup de musiques, classique ou de films. En ce moment, tourne beaucoup celle du Joker. Sinon Bernard Herman, les musiques des films de Scorsese, comme La dernière tentation du Christ. Celle d’Excalibur de John Boorman. Je suis exigent mais éclectique en fait.

Sinon, pour revenir à la BD, le Karoo de Bézian m’a beaucoup plu. Et sans être très original, je redécouvre le travail de Gustave Doré.

En exposition, Delacroix au Grand Palais du Louvre. En attendant de voir celle sur Vinci.

Merci beaucoup Marc. Belle continuation. Notons que parallèlement à la sortie de cet album, Casterman édite aussi un album des Voyages d’Alix consacré à L’helvétie.

Série : Alix

Tome : 38 – Les Helvètes

Scénario  : Mathieu Breda

Dessin : Marc Jailloux

Couleurs : Jean-Jacques Chagnaud

Genre: Aventure, Histoire

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 48

Prix: 11,95€

Date de sortie: le 27/11/2019

Extraits : 

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Série : Les voyages d’Alix

Tome : L’Helvétie

Scénario  :  Christophe Goumand

Dessin et couleurs : Marco Venanzi

Genre: Documentaire

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 56

Prix: 12,90€

Date de sortie: le 27/11/2019

Extraits : 

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