Didier Tarquin, roux-tard de l’espace encanaillé: « UCC Dolores, c’est open bar ! Je suis un enfant gâté… et j’ai envie de le rester. »

Échappé de l’univers de Troy, Didier Tarquin fait son big bang dans un space opera porté par une héroïne incendiaire qui découvre un monde bien plus grand, et bestial, qu’elle ne le pensait. Avec cette respiration graphique, le papa de Lanfeust se fait plaisir et offre un blockbuster explorant des thématiques plus personnelles. Sans oublier l’amour du genre et du jeu. Il y a quelques jours, Didier Tarquin était en dédicaces au BD World de Jambes. L’occasion de se prêter au feu des questions tout en dessinant.

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Bonjour Didier, j’ai entendu dire que vous aviez fait une visite surprise au BD World de Charleroi avant de nous rejoindre à Jambes ?

Exact, nous sommes passés à Charleroi. Une fois atterri, nous avions du temps à tuer donc nous avons fait une visite surprise. Face à des lecteurs étonnés de me voir débarquer. C’était plus intime, avec un chocolat chaud.

© Didier Tarquin

Cette fois, pas de Lanfeust dans les cartons, vous nous revenez avec UCC Dolores. Un projet qui vous tient à coeur depuis longtemps ?

Depuis très longtemps. Le déclic est venu à mesure que les années passaient. Je n’étais pas assez monomaniaque que pour faire du Lanfeust toute ma vie. J’avais d’autres envies, des défis. Et quand le fruit est plus que mûr, on le sent. C’est ce que j’ai ressenti il y a quelques mois, il fallait attendre que ce soit le bon moment. Je m’étais déjà mis au travail sur une histoire mais il fallait pour la concrétiser que Lanfeust me laisse un peu de temps. Quand Odissey s’est conclu, j’avais une autoroute devant moi. Mais Lanfeust n’est pas fini.

Avec une nouvelle série pour lui ?

Je n’ai pas envie d’une série, je vois plus quelque chose comme des one-shots. Dans une forme plus courte que ce que nous avons exploré. Pour se donner la liberté d’explorer d’autres choses.

En fait, ne faire que du Lanfeust, ce n’est pas une bonne chose, que ce soit pour moi ou pour lui. Vous savez, j’ai suivi les Thorgal, les XIII mais, qui sait, peut-être que cette année je ferai l’impasse ? Même si l’album qui s’annonce est très bon. Il ne faut pas lasser.

© Didier Tarquin

Donc, je réalise mes trois Dolores, puis on verra. En tout cas, Christophe Arleston n’a pas d’idée pour le moment. Il faut dire qu’il ne fait pas les choses à moitié. Encore plus depuis qu’il est éditeur pour Drakoo. Je ne sais pas comment il fait. Il m’a dit, pour Lanfeust, « je ne peux pas tout de suite ». Tant mieux, qu’il prenne son temps, seulement.

Et vous, ça vous dirait de scénariser des Lanfeust ?

Serais-je capable de reprendre ce rôle ? Je ne sais pas. Et, à vrai dire, je n’ai pas envie de le savoir. Avec Christophe, nous sommes des compagnons d’armes. Nous sortons de beaux bouquins parce qu’il y a un vrai jeu de ping-pong. On se marre.

Toujours est-il qu’avec Mony, votre héroïne, vous restez dans la rousseur. À la Pélisse ?

C’est sûr. Mais je ne l’ai pas fait pour Pélisse. Ça n’étonnera personne, cela dit. Les lecteurs ont décelé depuis longtemps dans mon dessin une certaine parenté avec Loisel. Je ne peux pas le nier, mais je respire partout.

© Tarquin/Tarquin chez Glénat

Dolores, c’est une série BD de frime, avec un souffle épique. Et je voyais bien une femme à la chevelure de feu pour l’incarner.

Mony et Kash sont les deux figures de proue de votre entreprise spatiale. N’allez pas nous dire que les noms ont été choisis par hasard, hein !

De fait. Au début, le projet que j’avais imaginé ne ressemblait pas du tout à ce qu’il est devenu. Au départ, c’était un projet humoristique avec trois personnages. Des losers de l’espace qui recherchaient un plan pour se faire de l’argent. Cela pouvait être n’importe quel plan : du ramassage scolaire à la chasse aux primes. Il y a dix ans, ces trois personnages s’appelaient Mony, Kash et Flouze, le robot. L’univers est resté mais il a pris en densité et Dolores en est sorti.

Premières recherches © Didier Tarquin
Premières recherches © Didier Tarquin

Mais j’ai gardé les deux premiers noms qui sont assez humoristiques, alors que la série ne l’est plus vraiment. Cela dit, il y a bien un Lieutenant qui s’appelle Blueberry. Myrtille, quoi. Ce n’est pas top comme nom, on s’attend à voir surgir le sergent Banane. (Il rit). Et pourtant… Blueberry, quelle claque.

Comment est née Mony, votre héroïne ?

Je ne maîtrise que très partiellement les personnages. Ce sont des rencontres, en fait. Je vois le visuel, quelques traits de caractère puis ça gagne en autonomie. Je ne peux pas faire n’importe qui.

© Didier Tarquin

Avec un véritable univers qui se construit par contraste.

Cette série, je l’ai imaginée comme une succession de chocs. Les premières planches se passent dans la végétation, les vieilles pierres, quelque chose de très heroic-fantasy. Mais Mony dit qu’elle n’est pas prête à affronter le monde. Qui est très différent. Tout d’un coup, c’est Blade Runner, la ville futuriste, en hauteur.

© Tarquin/Tarquin chez Glénat
© Tarquin/Tarquin chez Glénat

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ensuite, on passe dans les bas-fonds, l’arène. Avec une scène très rouge, dans une cité ultra-polluée, surpeuplée. Mais un autre choc attend encore les personnages : l’espace, ce grand vide qui suit le grand plein. Tout est un choc pour Mony qui a eu une vie très cadrée jusque-là, par des religieuses.

Elle a un esprit, une vision dogmatique des choses. Tant qu’elle prie, lui a-t-on dit, rien ne peut lui arriver, aucun problème. Sauf que la vraie vie, ce n’est pas ça. Il vaut mieux avoir un flingue qu’une bible dans sa poche.

© Tarquin/Tarquin chez Glénat

(La dédicace commence, et c’est un Lanfeust qui est tendu à Didier Tarquin. On lui demande une Cixi)

Oui, elle a eu cette éducation spirituelle, mais on sent bien qu’au fond d’elle-même, elle a de bons restes et des aptitudes de combattantes.

L’héritage, c’est LA thématique de cette série. De quoi hérite-t-on au fond ? De détails physiques de ses parents, d’une culture, de lieux, d’histoire. Et même si cet héritage est lourd, que peut-on en faire? Que reste-t-il en nous ? C’est intéressant à aborder, de prendre un personnage qui soit le plus creux possible, parti de rien. Mony, elle n’a pas de parents. Ce qu’elle sait lui a été inculqué. Pourtant, dès qu’elle sort de ce monastère, on la prend pour quelqu’un qu’elle n’est pas. Elle a le physique de quelqu’un d’autre. Puis, elle hérite d’un croiseur de guerre, celui d’une sorte de Général Custer intergalactique que semble craindre tout le monde.

Et Kash arrive.

Kash, c’est une sorte d’alter ego. Il est avec elle, face au monde. Lui, il a trop de vécu, il veut se faire défoncer, il attend la mort. Alors que Mony, elle, n’a pas assez vécu. Et ces deux-là sont faits pour former un duo. C’est un précepte qui se vérifie souvent : « Souvent, on fait pour les autres ce qu’on ne fait pas pour soi. »

© Didier Tarquin

Vous voyez déjà plus loin que ce premier cycle, que cette trilogie ?

Bien sûr, tout est fait pour qu’il y ait un tome 4. Je sais exactement où je vais. Ces trois premiers tomes, c’est la genèse d’une histoire bien plus grande. Je fabrique les personnages, les règles, ce pour quoi ils sont faits. Je raconte une deuxième naissance en fait, ce que va devenir Mony en tant qu’adulte ? Est-elle armée pour ça ?

Après ces quatre albums, j’imagine assez bien réaliser des one-shots. Je suis un amoureux de film de genre, j’aimerais faire un Dolores façon Mad Max, un autre dans la veine du Seigneur des Anneaux.

© Tarquin/Tarquin chez Glénat

« Souvent, on fait pour les autres ce qu’on ne fait pas pour soi »… Vous aviez déjà écrit des scénarios, mais jamais pour vous.

Oui mais je n’avais jamais abordé un scénario de cette manière. Avec Tony Valente ou Serge Fino, j’écrivais plus dans une dynamique de partage, une forme de jeu, avec de la désinvolture. Nous faisions ça pour rigoler, en se tapant un délire.

Avec Dolores, je construis les choses et je sais où je vais aller, ça exigeait un certain type de vécu. Cela dit, il y a de l’improvisation, dans le jeu, la mise en scène, les références auxquelles je fais appel.

Ici, ce n’est pas l’espace qui fait les personnages, ce sont eux qui font l’espace.

C’est clair. Mais, en réalité, j’ai fait un western ! S’il n’y avait pas l’espace, que mes personnages n’étaient pas à bord de l’UCC Dolores, ils seraient à la tête d’un char à boeufs. Il y aurait des indiens, de l’alcool.

© Didier Tarquin
© Didier Tarquin

Vous l’avez envisagé ?

Non, pas du tout. Mais quitte à prendre l’espace cher aux westerns, pourquoi ne pas prendre le plus grand des espaces. Le coffre à jouets. Le plus vaste. Quelque part où à chaque fois, je peux reprendre à zéro. Si je veux de la neige, un monde aquatique… C’est open bar ! Oui, je suis un enfant gâté… et j’ai envie de le rester.

Cet univers, il reste tout de même connecté au nôtre. Notamment, dans ce deuxième tome, avec l’exploitation de mines donnant un minerai dont les ondes sont néfastes. Ça nous rappelle quelque chose.

Je suis très citoyen, c’est ma culture. J’ai toujours voté. Certaines choses me révoltent. Je reste optimiste mais si sur 46 pages de liberté, je peux égratigner certaines choses, j’y vais. Prenez les Valérian, à la deuxième lecture d’un album, il y a une fameuse critique. Un album de BD, ça peut aussi être un état des lieux.

© Tarquin/Tarquin chez Glénat

Puis, il faut compter sur le lecteur pour comprendre certaines choses. Si, à un moment, j’ai envie d’intégrer un chef de planète qui a le teint orange et la crinière blonde, il comprendra que ce gars n’est pas très intelligent – quoique, je crois qu’il l’est plus qu’on croit.

Puis, faire appel à ça, à ces prérequis, c’est gagner de la place.

Exactement ! C’est un avantage de faire appel à des stéréotypes. Tout de suite, le lecteur comprend et on peut passer à autre chose. C’est précieux quand on a qu’une quarantaine de planches.

© Didier Tarquin

Finalement, pour faire de la bonne s-f, quels sont les bons ingrédients et les clichés à éviter ?

Je pense que la clé, c’est le plaisir. C’est très difficile de donner une recette. On connaît les ingrédients, mais la recette n’existe pas. Il faut faire les choses avec sincérité. Ça n’empêche pas de sortir une grosse merde, mais avec sincérité, ça marche mieux.

Puis, il faut croire en ce qu’on raconte. Qu’il y ait de l’émission. Le papier fait la transmission. Aussi, on peut avoir un plat préféré, mais si vous en mangez quinze jours d’affilée, vous en serez vacciné ! Il faut réinventer la recette. Graphiquement, il faut aller chercher d’autres choses. En fait, je crois qu’il faut voyager. D’autant plus qu’on n’aura jamais assez d’une vie pour raconter. La meilleure manière de garantir de bons albums, c’est de voyager. Quitte à revenir et à se dire qu’on n’est finalement pas mal chez nous. On revient à ce que j’expliquais avec Lanfeust.

Recherches pour la couverture du tome 2 © Didier Tarquin

Dans ce deuxième tome, vous nous racontez la légende de Tassili le rouge. Dans un traitement graphique innovant.

C’était le moment de tenter un truc. J’avais envie de donner une autre dimension à ce récit dans le récit. Quelque chose qui irait plus dans le champ de l’illustration. Avec d’autres techniques. Ici, je pouvais me le permettre, ça n’aurait pas sa place dans Lanfeust. Ce qui a permis aussi à Lyse, ma femme, de tester des choses.

Pour ce projet, les couleurs ont été pensées en amont. Elles étaient assimilées. La couleur, en BD, c’est la musique du cinéma. Elle devait faire partie du processus de création. Avec Lyse, même si nous avons la même culture, elle s’intéresse à la grande peinture. Elle a une autre vision des choses que moi, qui suis très BD. Nous fonctionnons différemment et ça a aidé Dolores.

© Tarquin/Tarquin chez Glénat

Merci beaucoup Didier et belle continuation. Merci à BD World Jambes d’avoir permis cette chouette interview ! N’hésitez pas à suivre l’actualité de la librairie sur leur page Facebook.

Série : UCC Dolores

Tome : 2 – Les orphelins de Fort Messaoud

Scénario, dessin et couleurs : Didier et Lyse Tarquin

Genre : Aventure, Science-fiction, Western

Éditeur : Glénat

Nbre de pages : 48

Prix : 13,95€

Date de sortie : le 09/01/2019

Extraits : 

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