Avec le voyage du Prince, Jean-François Laguionie met le bien trop sérieux « simius sapiens » au bord de l’extinction des rêves et offre une suite inattendue et bourrée de sens à son chef-d’oeuvre

Cette année, peut-être encore plus que les autres années, le Festival International du Film Francophone de Namur (dites « le FIFF ») fait la part belle à l’animation. Et ce, dès le premier jour, puisque nous avons pu découvrir en avant-première le nouveau long-métrage du prodige de l’animation 2D et frenchy, Jean-François Laguionie, aidé par Xavier Picard, et suite d’un célèbre dessin animé. Mais n’en disons pas plus.

Résumé : Un vieux prince s’échoue sur un rivage inconnu. Blessé et perdu, il est retrouvé par le jeune Tom et recueilli par ses parents, deux chercheurs contraints à l’exil… Le prince, guidé par Tom, découvre avec enthousiasme et fascination une nouvelle société figée et sclérosée.

« Assimiler, Assimiler pour la civiliser, assimiler, assimiler pour être civilisé ». La rythmique reggae a fait place au clapotis des vagues. Désormais roi de rien, le Prince a tout perdu et c’est en terre inconnue, insoupçonnée jusque-là, qu’il se réveille difficilement avant de replonger dans les limbes. Le vieil homme et la mer, puis la terre, l’enfer. Les heures passent, les jours aussi, et c’est dans une chambre médicalisée, comme dans un laboratoire que Laurent se réveille, lié à son lit et percevant les ombres et silhouettes d’individus, des singes comme lui mais dont il ne comprend pas la langue, qui l’étudient.

La voix d’Enrico Di Giovanni est particulièrement juste et le restera tout au long de ce long-métrage. « Lorsque je repris conscience, j’étais bien en peine de dire si j’étais dans le monde des vivants ou des morts. » Lui, le roi devenu rat de laboratoire pour un scientifique et sa famille, son assistante aussi, qui voit en ce nouvel arrivant, l’opportunité de prouver ce qu’il disait, Galilée qu’il était, il y a des années, les Nyuko (pas sûr de l’orthographe) ne sont pas seuls sur la terre. Il y a un monde ailleurs. Mais il fait peur à ceux qui tiennent le pouvoir de ce pays austère, envahi par la nature, la forêt et ses grands arbres, qu’il faut chaque jour recommencer de combattre.

Austère ? Enfin, le Prince a de la chance, il aurait pu plus mal tomber. C’est dans le luxe qui s’effondre d’un zoo couplé à un musée d’histoires naturelles qu’il a été recueillis. Si ce n’est les trois scientifiques qui continuent de l’investir, s’occupant de diverses besognes, dans le plus grand secret, la vie a quitté cet endroit, restent les squelettes et les traces du passé. Ou presque. Puis, il y a Tom, l’enfant adopté par le professeur et sa femme, et qui semble être le seul à comprendre le Prince Laurent. Le seul à le suivre dans sa jeunesse retrouvée, un peu gaga (« Le rire est le propre du singe »), et dans son intense sentiment de liberté. Même enfermé. Il voulait voler, il s’est crashé, mais il n’a pas fini de rêver.

Pourtant, à la lisière d’une ville moribonde, grise et triste, il y a de quoi douter. Et pour ne pas trop se mouiller, Laurent joue au primitif, sans trahir son ego. Non, il ne ressemble pas à ceux qui peuplent ce nouveau monde steampunk, lui qui vient d’un monde médiéval mais ce n’est pas pour ça qu’il est arriéré. D’autant plus que les belles innovations ont servi à asservir les citadins. Métro (ou vélo), boulot, dodo. Et la peur ! Celle instiguée par des académiciens régnant en maître, comme les philosophes que Laurent fréquentait avant, « ceux qui ne savent rien mais ont réponse à tout ». Ici, là où le progrès a prise, il n’y a pas de place pour l’émancipation, il faut travailler à la chaîne. Le petit Prince est devenu vieux mais n’a pas réussi à changer le monde des hommes sérieux, pressés, poussés par une société de consommation qui enseigne l’obsolescence programmée sans complexe. Les sans-travail, quant à eux, puisqu’il y en a, doivent combattre la forêt qui engloutit tout. Mais ce n’est pourtant pas elle qui anesthésie les cerveaux. Le « simius sapiens » a pourtant tant de potentiel pour trouver l’harmonie. « La civilisation nous élève au-dessus de la nature », disent les académiciens. Mais encore ?

Retrouvant les bases de ce qui a sans doute été le film le plus marquant qu’il ait réalisé, mais réinventant tout, Jean-François Laguionie, suppléé par Xavier Picard, fait plus que jamais le miroir de notre société, transvasant les codes, les références (King Kong) dans une société qui rappelle aussi celle de Tardi, dans Avril et le monde truqué, vu il y a quelques années dans le cadre du FIFF également.

Le début de cette édition-ci, a été placé sous le thème, pas forcément labellisé, des films de dialogue. C’est aussi le cas avec ce film d’animation, emmené par les beaux accords très raccords de Christophe Héral, qui a plein de trésor à faire valoir et finalement très peu d’action. Il y a une autre voie que la violence. Et la fin de ce long-métrage pour petits et grands échappe à tout ce qu’on aurait pu imaginer. Ouvrant aussi, pourquoi pas, la porte à une suite. Pour faire du Château des singes, puisque c’est de lui dont il s’agit même si Le voyage des singes peut être totalement vu indépendamment, une trilogie.

S’ouvrant à l’étranger mais aussi au savoir qui libère et non celui qui emprisonne, livrant des pistes pour une autre économie, une autre écologie, Le voyage du prince est un récit intergénérationnel radieux et graphiquement somptueux. À 80 ans, dans quelques jours, Jean-François Laguionie continue d’offrir des oeuvres rares et précieuses.

 

Le Voyage du Prince

De Jean-François Laguionie et Xavier Picard

Avec les voix de : Enrico Di Giovanni, Thomas Sagols, Gabriel Le Doze, Marie-Madeleine Burguet, Célia Rosich, Catherine Lafond, Frédéric Cerdal, Patrick Bonnel…

Durée : 86 minutes

Date de sortie : le 04/12/2019 en France, le 11/12/2019 en Belgique

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