La grâce de Graza, loin de Thorgal mais au chevet du théâtre et du fantastique, pour ouvrir Aarnor, la galerie de Denis Javaux

Hier, le vendredi 6 septembre 2019, au soir, « the place to be » n’était pas à Bruxelles mais à Spy (dans la commune de Jemeppe-sur-Sambre, près de Namur, à la Galerie Aarnor. Pour sa grande ouverture dans une des plus belles maisons du village, Denis Javaux, passionné de BD, a invité Graza, coloriste de Thorgal. Comme les bédéphiles ne l’ont jamais vue. Entre théâtre et univers fantastique. 55 oeuvres à découvrir jusqu’au 29 septembre. Interview de Denis parsemée de réponses (par téléphone) de Graza.

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Bonjour Denis, vous n’êtes pas venu à la BD par hasard, c’est une passion depuis longtemps pour vous !

Denis : Oui, une grande passion, depuis mes 13-14 ans. Je pense que le tout premier album que j’ai vraiment lu était Les Prisonniers du Bouddha, une aventure de Spirou et Fantasio par Franquin. De fil en aiguille, j’ai lu tous les Spirou puis les autres oeuvres de Franquin – j’ai découvert l’irrésistible Gaston Lagaffe, et je suis parti dans d’autres univers. J’étais lancé.

J’ai eu la chance de rencontrer des grands auteurs comme Franquin, Lambil mais aussi Derib qui est devenu un grand ami et fut le témoin de mon mariage. J’ai été pris dans l’engrenage et me suis passionné plus que pour la BD, pour le dessin. Et, fatalement, la BD étant un art, je suis également allé voir ce qui se faisait dans les autres : la peinture, le théâtre…

Je ne me définis pas comme collectionneur. Pour moi, ce sont des gens qui veulent tout, absolument tout avoir. Je suis plutôt un amateur. Je fonctionne au coup de coeur.

Mais il n’est pas question que de BD.

Denis : Non, les galeristes axent souvent sur le travail en BD mais il y a aussi tout le travail d’illustrateur dont je ne voulais pas me priver, que je voulais mettre en valeur. Vous savez, ces livres pour enfants sur lesquels on retombe et dont on se souvient à quel point ils nous ont transporté.

Cette passion, je l’ai partagée avec toute ma famille. Jusqu’à prendre le risque de me lancer dans une galerie. J’ai racheté ce bâtiment, le n°1 de la rue de Sauvenière et nous l’avons restauré avec mon beau-père. Restauré pas complètement refait. Je voulais garder ces lieux dans leur jus, ce caractère rural me plaît énormément. Certains aiment, d’autres pas.

Il a une histoire ce bâtiment, c’est l’un des plus beaux du village !

Denis : J’habite à 500m. Je le voyais souvent. Jusqu’au jour où il a été mis en vente. C’était l’occasion. J’en ai parlé à mon épouse. Puis à mon banquier qui m’a dit: « Il est temps vu ton âge ». C’est un bâtiment qui avait vécu. Je pensais ouvrir plus tôt mais les travaux ont pris du temps. Puis, en travaillant à temps plein. Ça nous a pris quatre ans.

Il doit dater des années 1910. Ce fut très longtemps un commerce, une épicerie avant de devenir une maison familiale.

Combien d’exposition comptez-vous présenter ?

Denis : J’espère en avoir huit par an, trois semaines pour chaque. C’est une galerie d’illustration visant à mettre en valeur le travail des illustrateurs. La preuve avec Graza, la première artiste que nous accueillons. Elle est connue pour son travail de coloriste sur la série Thorgal, jusqu’à ce que Rosinski ne revienne aux couleurs directes mais elle a aussi d’autres facettes méconnues voire inconnues du public. Au niveau des arts du spectacle et de la télé puisqu’elle a travaillé sur des décors de théâtre. En plus, il y a des tableaux à l’huile qu’elle présente pour la toute première fois.

« Une bonne nouvelle » © Graza

Quel a été son parcours?

Denis : Elle a suivi un double-cursus aux Beaux-Arts de Cracovie, en tant qu’architecte d’intérieur puis d’illustratrice.

Que percevez-vous dans ses tableaux ?

Denis : J’ai trouvé un terme, peut-être un peu ronflant, mais qui représente vraiment ce que je ressens : c’est du mélancolico-fantastique. Ce sont des créatures pas tout à fait humaines dans différentes attitudes. Et, ils ont dans les yeux, une lueur. Ils semblent perdus. Ils se cherchent.

Cela fait une dizaine d’années que Graza s’y est mise. Les titres qui les introduisent n’étaient pas vraiment prévus. C’est au moment de l’accrochage que nous nous sommes dit qu’il était peut-être mieux de leur en donner un.

« Absorbée » © Graza

Puis, il y a ce travail pour le théâtre.

Denis : C’est une chance car, souvent, les dessins des décors, des costumes restent propriété du théâtre. Plusieurs pièces présentes, ici, sont d’ailleurs signées par le metteur en scène, pour marquer son accord. À l’Opéra de Paris, à un moment donné, le visiteur passe devant une grande collection vitrée: une partie des dessins et recherches pour les décors, costumes…

Si les têtes des personnages sont esquissées, parce qu’ils importent peu, on peut voir la précision de Graza. Elle va même jusqu’à chercher des morceaux de tissus qu’elle colle sur son dessin pour marquer la direction dans laquelle il faut aller.

Tartuffe © Graza

Graza : À l’époque, dans les années 80-90, la Pologne était très friande de théâtre. C’était l’âge d’or. J’ai travaillé dans des cadres différents, pour des pièces dramatiques mais aussi pour la télévision. Qui, en plus, retransmettait certaines pièces. J’ai travaillé pour les théâtres de Cracovie, de Varsovie…

Même si on connaît très peu ce travail, qui reste, comme le soulignait Denis, dans les théâtres et n’en sort pas, en général. Pourtant, c’est vraiment sur votre dessin que s’appuie le décors ou les costumes. Mais avec des directives ? Comment cela se passe-t-il ? Quel est la part de créativité ?

Graza : C’est du boulot. Le dessin dont avoir une finition identique à ce qui va être réalisé. Et dans la conception, très peu de changement. Mais, dans cette exposition, il y a d’ailleurs certains dessins qui sont entourés de photos.

Décor et costume pour Le fil rompt où il est mince © Graza

Pour faire l’avant/après.

Graza : Mais, c’est un véritable travail de création, de scénographie. En « couple » avec le metteur en scène. Il faut avoir la même sensibilité. Moi, je propose une conception. Si ça fonctionne, alors on fonce !

Pourquoi Graza pour ouvrir le bal ?

Denis : On m’a demandé pourquoi je ne commençais pas par exposer des grands noms. J’espère, c’est sûr, mais je me suis donné comme mission de faire découvrir. Puis, en y réfléchissant, il y a une logique. Graza et son mari, Kas, sont les premiers à qui j’ai parlé de mon envie d’ouvrir une galerie. Aussi, Thorgal m’a énormément marqué. Ma fille s’appelle Aaricia. Et quand on sait que Graza a fait les couleurs de plusieurs oeuvres de Rosinski, ça coulait de source.

Décor de Vieilles légendes pour la télé polonaise © Graza

Elle n’a jamais vraiment exposé en public. Ça lui a fait quoi de se le voir proposer ?

Denis : Elle a sauté de joie m’a dit sa fille. « Tu as fait une femme heureuse ». C’est une situation bizarre, qu’elle a. Elle est toujours dans l’ombre, du théâtre, de Kas. Son travail, on le connaît peu, c’était l’occasion. Kas est aussi présent dans l’expo par un petit clin d’oeil. Il a souvent réalisé les affiches des spectacles pour lesquels Graza travaillait. Comme la version polonaise d’Un Tramway nommé désir.

Graza, quel est votre sentiment à l’aube de votre première exposition ?

Graza : De l’impatience mais aussi un peu d’inquiétude. Ici, je suis plutôt connue comme coloriste de BD réaliste. Mais, en Pologne, c’est pour ce travail que vous découvrirez ici, en tant que scénographe, que les gens me connaissent. Puis, Spy, c’est peut-être mieux pour montrer mes oeuvres. C’est plus intimiste. Aussi, je n’ai jamais montré mes tableaux, ça fait plaisir qu’on s’y intéresse.

« Reflet » © Graza

Cela fait dix ans, peut-être un peu plus, que vous vous y êtes mise. Pourquoi ?

Graza : Je dessinais et peignais toujours sur demande. Un jour, je me suis dit que si j’avais du temps libre, je m’y mettrais. Mais je ne considère pas vraiment cela comme de la peinture. Je ne suis pas peintre. Je considère que je réalise des illustrations/des dessins en peinture. D’ailleurs, je commence toujours par dessiner. La peinture vient après. C’est aussi pour ça que j’utilise l’huile. Elle fait tout changer, tout le temps. C’est une technique !

C’est une manière de parcourir des expressions, des sentiments : joie, tristesse, étonnement. Le tout dans différentes poses. Je pense que ce que je fais garde quelque chose d’énigmatique.

Il y a pas mal de rouge. Comme dans votre dernier album avec Pierre Dubois et Kas, d’ailleurs.

Graza : C’est une couleur que j’adore, éminemment symbolique : pour le sang, l’amour. C’est très fort. Pour le reste, je ne veux pas tout dire sur ce que je mets dans mes oeuvres. C’est bien que le spectateur puisse imaginer autre chose. C’est comme la poésie, chacun l’interprète de manières différentes. C’est ce qui en fait l’importance.

« Une dernière fois » © Graza

Comment sélectionne-t-on parmi toutes les oeuvres ?

Denis : Je pense qu’il doit y avoir un regard de galeriste. Dans un premier temps, j’ai rassemblé tout ce qui me plaisait. Après quoi, j’ai demandé l’avis de mon épouse et des enfants. Sans oublier, l’auteure, évidemment. Certains tableaux présentés, sont des coups de coeur. J’expose ce qui me plaît et mes préférés sont bien sûr dedans. J’espère qu’ils partiront. Si pas, je serai obligé de les acheter. Mais j’ai promis à ma famille d’essayer de me tenir !

J’imagine que vous agissez comme un scénographe.

Denis : Oui, il ne faut pas surcharger. Il faut que ce soit cohérent. (Il tombe sur une scène de théâtre) Celui-là, je sais qui va l’acheter. Un décor comme ça, dessiné par la coloriste de Thorgal, ça va partir ce soir.

Combien d’originaux possédez-vous ?

Denis : Je dois en posséder 150-200. De tout. De la BD, mais aussi de l’illustration. Des tableaux de Rosinski mais aussi des originaux de John Howe, le concept-artist du Seigneur des Anneaux. Mais il y a aussi du Folon, du Somville.

Pas de planche de BD, cependant, ici ?

Denis : Je m’y refuse et j’espère m’y tenir. C’est vraiment l’illustration qui prime, une image qui se suffit pour raconter. Il y a déjà des galeristes pour cela à Bruxelles et Paris. Dont certains pratiquent des prix fous pour l’acheteur lambda. Je veux montrer autre chose. Puis, il faut déjà être très amateur pour apprécier une planche de BD. Par contre, une illustration accroche beaucoup plus vite.

Décor pour « Un traway nommé désir » © Graza

Ici, en matière de prix, je m’y connais un peu. Certains auteurs ont leurs prix. D’autres pas. Alors, on peut discuter. J’ai envie que ce soit abordable, pas uniquement accessible aux collectionneurs.

Après, pourquoi pas, une couverture d’album. Mais pas dix. J’aurais pu mettre l’une ou l’autre planche de Thorgal, je sais que ça aurait fait le succès de l’exposition mais j’essaie de rester dans ma ligne de conduite.

Le regrettez-vous un peu, Graza ?

Graza : Absolument pas. On peut pas mélanger tout. Les planches, elles sont dans l’album, ça suffit. La couleur que je réalise en BD, ça n’a rien à voir. Ce n’est pas le même travail. Nous travaillons en duo avec Kas, à quatre mains. En couleurs directes, à l’aquarelle. C’est une méthode qui exige qu’on soit rapide mais aussi d’une très grande précision. Je ne saurais pas dire le temps que ça prend.

Comment fonctionne cette nouvelle galerie ?

Denis : Classiquement. L’artiste me dépose ses oeuvres, le temps de l’exposition. Il reprend ce qui n’est pas vendu. Je prends une marge sur ce qui l’est. Certaines galeries BD ont un autre fonctionnement. Certains prennent un pourcentage mais font aussi payer une location et le vernissage. Ici, il n’y a aucun frais.

Vous proposez même un studio pour les auteurs séjourner !

Denis : Oui, il y a donc un appartement que je loue. Et un studio de 60m² que je réserve pour les auteurs. Il a fallu tout refaire, une partie était le fenil. Après le vernissage ou s’ils veulent rester quelques jours pendant l’exposition. Il y a un espace-atelier où ils peuvent travailler. Récemment, la galerie et ce studio ont permis d’héberge les participants d’un tournage de court-métrage.

J’ai récemment rencontré un graffeur qui était enchanté par ce système. Il aimerait venir exposer. Il y a aussi un grand jardin à l’arrière. Pourquoi ne pas s’y installer pour y travailler. C’est la prochaine chose que je dois aménager. Pourquoi ne pas y exposer des sculptures.

Comment se programment les expositions ?

Denis : Il y a des auteurs que je contacte et ceux qui me contactent. Il y en a déjà un qui l’a fait. J’espère qu’il y en aura d’autres. J’ai des envies : André Buzin, Rebecca Dautremer, Claude K. Dubois, les auteurs de Mijade.

Et déjà d’autres expositions prévues ?

Denis : La suivante sera consacrée aux cinquante ans de Vink en Belgique. Il est Vietnamien et s’est installé à Liège en 1969. Depuis quelques années, il ne fait plus de BD mais a continué à faire des illustrations pour certains ouvrages, des peintures, des aquarelles. Il n’a eu qu’une exposition jusqu’ici. Il préférait être exposé ici que dans une galerie BD.

© Vink

Après lui, il y aura Marcel Lucas. Et, en décembre, j’espère accueillir trois auteurs.

Toutes les galeries consacrées à la BD sont à Bruxelles, quasiment, non ? Ça change !

Oui, c’est vrai, et quand j’entends des amis me dire qu’il leur a fallu une heure pour traverser la ville, Spy n’est pas moins loin. À 40 km de Mons, 50 minutes de Liège et Bruxelles. Il y a des transports en commun, de quoi se parquer sans souci. C’est la campagne. Puis tous les collectionneurs ne sont pas à Bruxelles.

Vous avez été aidé ?

Denis : Oui, mon fils, Norge – d’Alvin Norge, la série de Chris Lamquet – qui est menuisier, a fabriqué le bar. Et ma fille s’occupe d’Instagram. Ils sont eux aussi très fiers. Le nom de la galerie leur rend hommage : AARNOR.

Ici, je me donne deux ans pour trouver l’équilibre. Mais j’y crois.

Et nous avec ! Merci à tous les deux et bonne aventure ! 

La Galerie Aarnor se situe au 1, rue de la Sauvenière à Spy, et est ouverte le vendredi de 15 h à 18 h 30, le samedi de 11 h à 18 h et le dimanche de 11 h à 13 h. Exposition de Graza jusqu’au 29/09.

Infos et catalogue sur : www.galerie-aarnor.be/

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