L.E.J. ont mis le feu classico-hip-hop à Esperanzah! : « Quand nous avons commencé, jamais nous n’aurions cru pouvoir tenir deux heures de concert »

Elles sont jeunes, talentueuses, perfectionnistes et passionnantes. Ce qui n’enlève rien, que du contraire, elles ont mis le feu, il y a quelques jours au festival Esperanzah! à Floreffe. Avec un style ovniesque faisant le grand saut, non sans emporter un violoncelle, entre le classique et le hip-hop, les L.E.J. (Lucie, Élisa et Juliette) maîtrisent le registre de la cover estivale (ou pas, d’ailleurs) mais, aussi, désormais, un répertoire personnel qui vaut le détour. Interview, de Mayotte à Mbappé, en passant par Miss Monde, avec trois filles adorables. Ça tombe bien, la Belgique les adore. À voir le dimanche 1er septembre à Scène sur Sambre.

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Bonjour à toutes les trois, je pense que ce n’est pas la première fois que vous venez à Esperanzah!, juste ?

Juliette : C’est vrai, c’est un de nos premiers festivals. Nous n’étions pas encore connues. Nous venions de publier le Summer 2015 qui allait nous révéler. À l’époque, nous devions jouer sur une toute petite scène, de manière acoustique. Mais, en dernière minute, on nous avait placées sur une scène un peu plus grande. Face à des gens qui ne nous connaissaient pas. Quelques centaines, maximum. Mais l’ambiance était déjà superbe.

Dire qu’il y a quelques jours, vous vous produisiez au Lollapalooza de Paris devant quelque 40 000 personnes…

Lucie : Et c’est chouette de se dire qu’on rassemble. Nous venons de la banlieue parisienne, c’est hyper-riche culturellement. La richesse que nous procurent les autres.

Dans le thème d’Esperanzah!, il y a cette chanson, La Marée qui traite du sujet fort des migrants.

Juliette : Et dire que certains les voient comme des problèmes. En plus, nous sommes tous le migrant de quelqu’un. Nous sommes peut-être en 2019, mais en 40-45, certains Français ou Belges étaient bien contents de trouver asile dans des pays d’Afrique du Nord. À l’époque, ces pays ne leur avaient pas fermé la porte au nez. Dans notre société actuelle, on finit par segmenter et des carcans se posent là où ils ne devraient pas être.

Lucie : C’est bizarre que des gens soient contre le fait de sauver des vies. Nous devrions tous nous battre pour que chacun puisse vivre correctement. En fait, les gens ont peur de ce qu’ils ne connaissent pas. Les médias ont aussi leur part de responsabilité dans le traitement qu’ils donnent de certaines informations. Et certains se mettent à haïr celui qui veut juste sauver sa peau.

Élisa : Après, dans nos chansons, et notamment dans La Marée, nous aimons ne pas être aussi explicites. Nous aimons le second degré. Et si notre auditeur a envie de s’évader et de ne pas penser au monde qui l’entoure au quotidien, notre chanson est écoutable de manière plus légère.

© Julie Reumont

Si vous vous êtes promenées dans le festival, peut-être avez-vous aussi vu les affiches plaidant pour une programmation plus féminine dans les festivals.

Lucie : En France, nous sommes la tournée avec le plus haut taux de féminité… juste parce que nous sommes trois femmes sur scène. C’est dire.

Juliette : Récemment, le Printemps de Bourges a voulu organiser une journée spéciale femmes. L’idée était bonne. Mais force était de constater que si les femmes avaient le lead mais les musiciens derrière étaient des hommes. Ce n’est pas tellement que la musique soit un milieu misogyne, ni même la France, mais le monde est encore misogyne.

Votre premier vrai album, avec des chansons à vous, il a mis du temps à sortir, non ?

Lucie : Oui, nous sommes assez exigeantes. Nous avons toutes les trois une formation classique… alors forcément… Nous avons repoussé l’album quelques fois. Du coup, aujourd’hui, nous sortons Pas l’time !

Cela dit, beaucoup de singles hors album sont sortis.

Élisa : C’est vrai, deux singles, l’année passée, on n’a pas chômé.

Notamment On fait du bruit.

Juliette : Produit par Fakear, qui est présent à Esperanzah! aussi. Ce titre est né d’un voyage humanitaire à Mayotte. Nous y sommes parties avec une association qui s’occupe d’instruire les enfants qui n’ont pas de place à l’école. Les cours se donnent dans la rue, au pied des arbres, n’importe où, et les enfants sont motivés.

Mayotte, c’est un département français mais, dans les faits, ça ne se voit pas. Alors que l’éducation est obligatoire, c’est un tabou, 8000 enfants de l’île ne sont pas scolarisés. Par manque de place. Alors qu’il y ait une tempête ou qu’il fasse 40°c, avec leur bic et leur feuille, quand ils en ont l’opportunité, ces enfants ont soif d’apprendre. Comme on a rarement vu ça.

Élisa : Du coup, pendant une semaine, nous leur avons donné des cours de musique classique. Tout en gardant dans l’idée que, si nous avions le temps, nous enregistrerions une chanson. Ils étaient tellement déterminés que, oui, nous en avons eu le temps. Aidés de nos paroliers, les enfants ont écrit les paroles de ce titre. C’était comme un jeu…

© Julie Reumont

Lucie : … une manière trop cool d’apprendre. Et en même temps, nous nous sommes rendu compte à quel point c’est une chance d’apprendre, ici, dans nos pays.

Juliette : Au-delà de ça, c’est incroyable comme le racisme est présent. Notamment par rapport à l’île des Comores. Les deux îles font partie du même archipel et s’entredéchirent. Nous avons entendu beaucoup de témoignages. À Mayotte, 60% de la population sont des immigrants.

Dans votre album, vous nous parlez de Miss Monde, mais pas forcément celle qui rayonné à la télé et sur Internet.

Juliette : Nous ne crachons pas dans la soupe, nous sommes nées grâce à internet qui a été associé à notre image. Des médias, les gens s’en sont emparés, générant une image qui ne nous correspondait pas. Ce n’était pas nous.

Lucie : Miss Monde, c’est l’occasion de parler de la société de consommation. Nous sommes amenés à consommer tout très vite. La beauté, les régimes, y compris. En tant que groupe, nous sommes aussi un produit, consommé. Ce n’est pas quelque chose de sain. Il y a trop de choses à choisir et à la fin, tu ne choisis plus, tout se complique. La question se pose: comment choisir ? Et tout le monde en est victime. Les couvertures des magazines vendant les mérites de différents régimes, les body summer, etc., il n’y a pas que les femmes qui sont visées. Les hommes ont droit à ça aussi.

Pas l’time, votre dernière chanson originale en date, c’est un règlement de comptes, non ? Avec vous-mêmes, y compris.

Lucie : Oui, envers nous-mêmes. Nous nous sommes tellement pris la tête. Alors, on tease, on s’amuse, nous voulions juste kiffer. Sans perdre l’idée principale et le violoncelle. C’est du second degré. La vocation de Pas l’time, c’est de faire bouger en festival, de prendre le hip hop à la racine, ce que nous n’avions pas beaucoup exploité jusqu’ici. Puis, Pas l’Time, c’est aussi une référence au magazine…

… celui qui avait fait votre renommée mondiale en reprenant votre clip du Summer 2015. Ce titre, il est annonciateur d’un nouvel album ?

Élisa : Oui, nous sommes en pleine création. Il sera plus ensoleillé, un mélange des Summer mais des compositions originales.

Juliette : Ce sera plus varié, plus léger, plus digeste aussi. En exclu, nous jouerons ce soir un autre morceau : Tango.

Vous faites un peu figure d’OVNI, non ?

Lucie : En tout cas, on n’a pas l’habitude de voir ça, des cordes mélangées à ce que nous proposons. Mais, on en voit de plus en plus dans le hip hop, notamment. Chez Blick Bassy, Vianney…

Juliette : Par contre, quand nous avons commencé, jamais nous n’aurions cru que nous tiendrions deux heures de concert avec une telle structure. Le synthé et la guitare nous ont bien aidées et, surtout, le pédalier. Avec ça, nous pouvons partir d’un son et en faire n’importe quoi.

C’est fou comme c’est rock le classique, quand même ?

Juliette : Mais oui. Mais les metalleux sont des chanteurs à voix. Rammstein a réalisé des choses dans le classique. Sans compter le nombre de samples issus du classique. Le classique, c’est la première musique à avoir été écrite. Avant, tout se faisait par oral, dans les récits traditionnels. Cette trace est restée et continue d’influencer.

Que pensez-vous de la Belgique ?

Juliette : Nous l’adorons. Mais, c’est vrai, nous n’avons pas encore fait de séjour longue durée, ici. Mais, c’est ici que nous avons donné notre plus beau concert.

Lucie : D’ailleurs, nous avons dealé avec notre boîte de tournée. Plus question de mettre l’AB en milieu de tournée. Après cette fois-là, nous avions eu du mal à retrouver cette même énergie. Du coup, l’Ancienne Belgique sera notre dernière date pour cette tournée.

Juliette : En Belgique, la salle bouge beaucoup tout en sachant écouter. Nous recevons beaucoup d’amour. Au point de devoir attendre trois minutes entre les chansons.

Élisa : Puis, le public connaît nos chansons, les entonne.

Mais, dites-moi, il y a quelques heures, n’est-ce pas le Summer 2019 que j’ai vu passer sur les réseaux ?

Juliette : Oui, ça vient de sortir. Pour une fois, nous sommes dans les temps !

Cette fois, après Damso en 2017 et 2018, aux côtés de Niska et Booba, Aya Nakamura, David Guetta et Bebe Rexha, Angèle et Roméo Elvis se font leur place en tant que petits Belges.

Lucie : Votre scène, elle est trop bien. Mais ça fait longtemps qu’on le sait. L’ADN de votre scène se ressent, il y a un humour particulier. Damso, au tout début, nous ignorions qu’il était belge. Quand nous l’avons appris, c’était évident : « ah, c’est donc pour ça… ».

Bon, vous aimez les Belges… mais ça ne vous a pas empêchées de réaliser une chanson célébrant la victoire de la France au Mondial de foot. Liberté, Égalité… Mbappé !

Élisa : Lucie adore le foot. Nous, c’est plutôt lors des grands évènements. Nous aimons ces rassemblements, ce que ça provoque chez les gens. Pendant cette période, nous étions tous ensemble et tout le temps.

Lucie : Il n’y avait plus d’histoire « t’es migrant, t’es machin », nous étions unis. Elle était belle, cette image de la France devant son équipe.

Juliette : En plus, Mbappé, c’est une belle histoire, avec des origines intéressantes. Il a eu un parcours classique, il a joué de la flûte traversière. Et, lui, pour le coup, il a fait la Une des tabloïds, dont le Time.

Continuons de parcourir le répertoire de votre album. Il y a aussi L’époux du soir, l’une des plus touchantes de votre album.

Élisa : Ahhhh, c’est ma préférée. Au-delà de ce qu’on appelle le coup d’un soir, nous voulions évoquer la liberté d’avoir une relation éphémère intense. Les longues aussi. En fait, l’idée est de parcourir toutes sortes de réflexions confondues, sans jugement. Il est question de tolérance, d’écoute. Il y a tellement de choses à aimer, soi, quelqu’un, tout.

Juliette et Lucie : Tu devrais t’écouter plus souvent, toi ! (rires)

Miss Monde dont on parlait tout à l’heure, se termine par « qui vivra verra ». Bonne conclusion, non ?

Élisa : On aimerait tant. Non je mens….

Lucie : Je suis à fond là-dedans, dans l’intensité. Si on prend du plaisir, ça ira. L’important, c’est de bien vivre… mais en faisant quand même attention à notre planète.

Juliette : Carpe diem. Dans ce qu’on vit, il n’y a jamais deux journées qui se passent de la même manière.

Merci à toutes les trois et bon concert.

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